‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 12 sur 90 · SUPRÊMES DÉLIBÉRATIONS J · texte numérisé non relu

SUPRÊMES DÉLIBÉRATIONS J

de Baudin qu'on irait prendre à Royan ; ou bien un chasse -marée que de jeunes officiers s'offrent de mener en haute mer jusqu'au premier navire marchand qu'on enlèvera ou qu'on achètera; ou bien une goélette américaine que Joseph a nolisée à Bordeaux et qu'il est venu offrir à son frère : tout cela est en l'air; l'Empereur en laisse parler devant lui, paraît 'discuter, ne s'arrête à rien : dès qu'il ne reprend pas le commandement de l'armée, dès qu'il ne sort pas en souverain sur les frégates, muni d'un sauf-conduit qui le mette à couvert de toute recherche insultante, il ne voit qu'une issue, demander asile à l'Angleterre et déjà il remâche une réminiscence d'histoire grecque surThémistocle demandant asile au roi de Perse — cette phrase que tantôt il va écrire.

L'espèce de petite cour qui entoure l'Empereur est singulièrement divisée sur ce qu'on doit faire et déjà se déclarent ces rivalités qui, sous des apparences d'assaut de dévouement, rendront insupportable la fin de l'existence de l'Empereur. Quelques-uns tiennent pour un acte d'audace et supplient Napoléon de ne point se fier aux Anglais dont ils rappellent l'histoire entière; la plupart sont d'avis d'aller à la croisière elle péril dont certains se croient menacés redouble leur conviction. Un en arrive à insulter quiconque le contredit ; M"* Bertrand, anglaise par son père, ayant passé en Angleterre une grande partie de son enfance, pleure. Le seul projet qui offre

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quelque chance de succès, est celui de se confiera Baudin. Sans doute Baudin n'a, comme il l'a écrit lui-même, « aucune affection pour cet homme, ni même aucune compassion pour son malheur », mais « puisque cet homme n'a pas pu, n'a pas su mourir », il voudrait qu'il ne tombât pas « vivant entre les mains de ces infâmes Anglais », et il ne négligerait rien pour le sauver. Or, ce glorieux manchot, dont la réputation d'audace n'est plus à faire, a la fortune en poupe, mais il faudrait que l'Empereur gagnât par terre Royan, où sont les corvettes, et, en vertu des ordres qu'il a reçus de ne point laisser Napoléon, une fois embar qé, reprendre terre, Beker s'y oppose.

Le i3, l'Empereur a pris son parti : le i4 au matin, il envoie en parlementaires au Bellerophon, Las Cases et le général Lallemand. Las Cases reparle des sauf-conduits, du voyage en Amérique; Maitland répond simplement : « Je ne suis autorisé à acquiescer à aucun arrangement, mais je crois pouvoir prendre sur moi de recevoir l'Empereur à mon bord pour le conduire en Angleterre », et peut-être ajoute-t-il, comme il l'a écrit plus tard : « Toutefois, je ne puis faire aucune promesse sur les dispositions de mon gouvernement à son égard, puisque, dans le cas que je viens de supposer, j'agirai sous ma propre responsabilité sans être même certain que ma conduite obtiendra l'approbation du gouvernement. » Puis, il parle d'arrangement, d'accueil convenable, des

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sentiments généreux de la nation anglaise, de l'asile qu'elle offrira certainement à des proscrits tels que Lallemand et Savary.

L'on peut croire que, des deux parts, on était sincère : Lallemand savait sa tête en jeu, Las Cases était fort neuf en pareilles affaires, pénétré de son importance, disposé à prendre ses désirs pour des réalités, désireux de rapporter à l'Empereur de bonnes nouvelles et par là de se rendre J'homme nécessaire ; il devait se convaincre que des paroles de courtoisie étaient des engagements en forme. Et, d'autre part, comment Maitland n'aurait-il point appuyé sur les formules et outrepassé les politesses alors que se présentait pour lui l'occasion d'enlever, sans même combattre, le plus désirable trophée que la fortune put réserver à un officier anglais? D'ailleurs, il était un soldat et très brave. Il y avait sans doute, sous le drapeau anglais, des soldats qui, par ignorance ou par superstition, croyaient à la foi britannique, à la maornanimité de la nation, et rien ne démontre qu'à ce moment, Maitland ne fût pas de bonne foi et ne crût pas résolument que l'Angleterre s'honorerait en offrant l'hospitalité à son ennemi désarmé.

Lorsque Las Cases et Lallemand revinrent à l'île d'Aix, l'Empereur, pour la forme, tint vxn dernier conseil. Lallemand, peut-être Montholon, opinèrent encore contre. Tous les autres pour. L'Empereur, d'ailleurs, avait pris sa décision : il écrivit de sa main une lettre à l'adresse du Prince régent;

cette lettre, Goiirgaud eut mission de la porter, de la remettre en mains propres; puis de demander des passeports pour l'Amérique ; à défaut, un asile en Angleterre. L'Empereur prendrait le nom de colonel Muiron, habiterait une maison de campagne à dix ou douze lieues de Londres, assez spacieuse pour y loger tout son monde. « Si le Ministère aval t envie de mettre un commissaire anglais auprès de moi, ajouta Napoléon, il veillera à ce que cela n'ait aucun air de servitude. »

Las Cases retourna avec Gourgaud sur le Bel-^ lerophon. Il devait demander que Gourgaud fût envoyé directement en Angleterre : lui-même, avec Maitland, devait diriger les préparatifs pour la réception de l'Empereur à bord. Gourgaud fut en effet expédié sur le Slaney qui avait rejoint la croisière. Las Cases passa la nuit sur le Bellerophon et, témoin des inquiétudes marquées par Maitland que l'Empereur lui échappât, il conçut une notion moins favorable de l'hospitalité qui lui était réservée.

Durant la nuit, sur la goélette Sophie et sur le brick ÏÉpeivier, on chargea les bagages de l'Empereur, y compris sa calèche et deux chevaux, et on embarqua la plus grande partie de sa suite.

Le i5 juillet, au point du jour, l'Empereur qui avait repris la tenue militaire abandonnée depuis Malmaison, monta sur YÉpervier. Il y fut reçu par la garde assemblée. A six heures, au moment, où le Superb, battant pavillon de l'amiral Sir Henry

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