‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 19 sur 90 · LE BELLEROPHON REPREND LA MER · texte numérisé non relu

LE BELLEROPHON REPREND LA MER

de quelques-uns des compagnons de Buonaparte, nous avons envoyé par télégraphe et répété par exprès. Tordre que le Bellerophon, accompagné du Tonnant et d'un autre vaisseau prît immédiatement la mer pour croiser au-devant, sans rentrer au porl. Le Northumberland est sorti hier de Portsmouth, mais, comme le vent est contraire, il n'atteindra point Plymouth avant demain. Il prendra, j'espère, les passagers sans rentrer dans aucun port. Toutefois, le vent est frais, et ils peuveni être forcés d'aller à Torbay. Lord Keith mentionne, dans sa lettre d'aujourd'hui, que les visiteurs étaient moins troublants et moins entreprenants, surtout depuis que les chaloupes des vaisseaux de guerre avaient coulé une barque et noyé un monsieur. »

Donc, le Bellerophon prit la mer, et, de cette façon, se trouva coupé l'enthousiasme, sans que la marine anglaise eut davantage d'Anglais à noyer, de même que fut mis hors d'état de remplir sa mission l'homme de loi porteur d'un Siib pœna enjoignant que Buonaparte se présentât comme témoin devant la Cour du Banc du roi. Alors que toutes les chaloupes des navires en rade remorquaient le iBellerophon qui avait le vent et la marée contraires, ^une embarcation fut détachée, avec ordre de ne ^laisser approcher aucune barque venant de terre. L'homme de loi se retourna alors contre Lord Keith, qu'il tenta de rejoindre dans sa maison : l'amiral échappa par une porte dérobée, se jeta dans un

canot, suivi de près par lé porteur du writ qui, lui aussi, avait trouvé une barque ; il passa sur le Tonnant^ qu'il traversa, descendant d'un côté, durant que l'individu montait de l'autre ; il fut suivi encore vers Gadzand, mais, étant sur une barque à douze avirons, il distança l'homme, lui donna le change autour du Ramehead, et gagna le Prometheus, sur lequel il hissa son pavillon, en attendant que le Tonnant l'eût rejoint. Par les transes où étaient jetés ainsi, en même temps que les ministres, les chefs de la marine anglaise, s'ils étaient rejoints par ce porteur d'un papier dont ils ignoraient le contenu, mais auquel ils eussent dû obéir s'ils avaient été touchés par lui, c'est assez pour juger quelle était, dans leur conscience même, la violation de la Constitution et quel l'abus de la force.

C'était le 4 août à midi. Le 2, à Paris, entre la Grande-Bretagne et l'Autriche, la Grande-Bretagne et la Russie, la Grande-Bretagne et la Prusse, des traités identiques avaient été signés. Ils étaient ainsi conçus :

Au NOM DE LA TrÎîS SaINTE ET INDIVISIBLE ThiMTÉ,

Napoléon Buonaparte étant au pouvoir des Puissances alliées, Leurs Majestés... se sont concertées, en vertu des stipulations du traité du a5 mars i8i5, sur les mesures les plus propres à rendre impossible toute entreprise de sa part contre le repos de l'Europe.

I. — Napoléon Buonaparte est regai'dé, par les puissances qui ont signé le traité du vi5 mars dernier, comme leur prisonnier.

LE TRAITÉ DU a AOUT i8i5 71

II. — Sa garde est spécialement confiée au Gouvernement britannique. Le choix du lieu et celui des mesures qui peuvent le mieux assurer le but de la présente stipulation, sont réservés à Sa Majesté Britannique.

III. — Les cours impériales d'Autriche et de Russie, et la cour royale de Prusse nommeront des commissaires qui se rendront et demeureront au lieu que le gouvernement de Sa Majesté Britannique aura assigné pour le séjour de Napoléon Buonaparte, et qui, sans être chargés de sa personne, s'assureront de sa présence.

IV. — Sa Majesté Très Chrétienne sera invitée, au nom des quatre cours ci-dessus mentionnées, à envoyer également un commissaire au lieu de détention de Napoléon Buonaparte.

V. — Sa Majesté le roi du Royaume-Uni de la Grande- Bretagne et d'Irlande s'engage à remplir les obligations qui résultent pour elle de la présente convention.

Telle fut la loi que l'Europe décréta, sans invoquer un autre droit que celui de la force, sans entrer dans la question si Napoléon était le prisonnier ou l'hôte des Anglais. « Il est au pouvoir des Puissances alliées » ; cela suflît. Le traité que celles-ci ont conclu entre elles le 23 mars, ce traité fondé sur l'allégation de faits matériellement faux et réfutés point par point par le Conseil d'Etat impérial, pouvait seul revêtir d'un semblant de légalité l'acte, sans analogue dans l'histoire, dont elles prenaient la responsabilité. De l'aveu même des signataires, — l'Angleterre et la Russie entre autres, — le traité de Fontainebleau avait été violé en toutes ses clauses parle roi LouisXVIlI à l'égard

de Napoléon ; et celui-ci, pour échapper à la misère, à un enlèvement, à des risques d'assassinat constamment renouvelés, pour recouvrer sa femme et son enfant, pour assurer la subsistance de ses parents et de ses serviteurs, n'avait eu d'autre issue que de rentrer en possession des Etats qu'il avait abdiqués par ce traité. Lui avait satisfait à toutes les clauses; à son égard, aucune n'avait été exécutée, aucune ne subsistait. En droit, sa situation était inattaquable. Tout contrat est résilié dont l'une des parties refuse de remplir les clauses onéreuses tout en conservant les bénéfices. Mais Napoléon était hors du droit, et on le lui prouva en le « plaçant hors des relations politiques et sociales » et en déclarant « que, comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s'était livré à la vindicte publique ».

Qu'avait-il affaire à l'Europe ? Les puissances avaient participé au traité de Fontainebleau ; c'était avec elles que ce traité avait été conclu et signé ; elles en avaient délégué l'exécution au Gouvernement provisoire, puis au roi de France, lesquels, l'un après l'autre, en avaient explicitement et formellement reconnu et accepté les charges. Les puissances garantes eussent donc dû contraindre le roi de France à tenir ses engagements. Point du tout; c'était Napoléon qui était livré à la vindicte publique pour avoir repris ce qui lui appartenait. C'est que, pour les souverains d'Europe, les Bourbons étaient récemment devenus la pierre d'angle

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