CEUX QUI SUIVENT L EMPEREUR
Le 6 août au matin, du Bellerophon, on aperçut le Northumberland. L'escadre entière se dirigea vers la côte et vint jeter Tancre à louest de Berryhead. Le lieu était solitaire, nulle crainte qu'on y fût troublé et que les Anglais vissent se lever de la mer le Spectre de la Loi. Jusque-là, malgré l'affectation de donner à Napoléon le titre de général, — cela depuis le 3i juillet et seulement, ^emble-t-il, dans la lettre deLordMelville, communiquée par Lord Keith, — l'Empereur était resté l'Empereur, aussi bien pour les ofïiciers et pour l'équipage du BelLerophon que pour Keith luimême. Il était l'hôte de l'Angleterre : à présent, la comédie est jouée, il en est le prisonnier. Ordre de Keith àMaitland d'enlever aux Français de tout rang^ à bord du vaisseau qu'il commande, toutes
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les armes qu'ils possèdent, de quelque espèce qu'elles soient. Le 7 au matin seulement, Keith se ravise. En vérité, cela est trop. Donc, quand le général quittera le vaisseau, on ne lui prendra pas son épée, mais, seul des Français, il aura ce privilège. On visitera les effets du général; on passera les meubles et les livres ; on saisira l'argent, les diamants, les billets négociables; non pas pour en confisquer la propriété, mais pour en prendre l'administration et en appliquer à ses besoins l'intérêt ou le principal, selon le montant de la somme. On n'admettra à le suivre que les personnes qui l'accompagneront volontairement et après qu'on leur aura expliqué qu'elles seront soumises à toutes les règles qu'on jugera convenable d'établir pour s'assurer de la personne du général. « On laissera savoir au général que, s'il essayait de s'échapper, il s'exposera à être mis en prison, ainsi que quiconque de sa suite sera découvert cherchant à favoriser son évasion. Toute lettre qu'il écrira ou qui lui sera adressée, ainsi qu'à ceux de sa suite, sera remise à l'amiral ou au gouverneur qui en prendra connaissance, et de même devra-t-on remettre ouvert tout papier contenant des désirs ou des représentations, afin que le gouverneur ou l'amiral puisse y joindre les observations qu'il jugera convenables. »
Tel est le régime réservé au prisonnier d'Etat. L'Angleterre, qui imagina l'horreur des pontons pour les marins et les soldats que le sort des com-
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bats ou la fortune de la mer avaient mis entre ses mains, ne devait point manquer d'imaginer des contraintes particulièrement offensantes pour celui que l'astuce de ses officiers avait attiré sous le pavillon britannique. Néanmoins, ceux qui suivront l'Empereur sont dûment avertis. Avec ou sans droit, les détenteurs de la force imposent leur loi, mais ils doivent la publier. Les Anglais n'y manquent pas : ils affichent le règlement de la prison ; libre aux captifs de l'enfreindre à leurs dépens.
Jusqu'à ce que l'Empereur ait quitté le Bcllerophon, comme par un restant de pudeur, on continue à lui rendre des devoirs comme à un hôte, soit que Maitland prétende ainsi esquiver sa félonie ou que ce soit une comédie qu'on en donne. Pour la dernière fois, au moment où l'Empereur se dispose à partir, il reçoit les honneurs, la garde sous les armes et le tambour roulant trois fois. Les officiers ont le chapeau à la main, l'équipage est assemblé tout entier dans la « Grand'rue » et sur le gaillard davant. Plus assuré et plus serein que ceux qui le livrent, Napoléon parcourt les rangs, salue les officiers et les matelots, puis, dans le canot où il descend, il s'entretient avec Lord Keith, sans donner aucun signe d'émotion ni de contrainte.
Sur le Northumberland^ où il monte à deux heures, la garde aussi est assemblée, les officiers
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aussi ont le chapeau à la main, mais ce n'est point pour le général Buonaparte, c'est pour l'amiral Lord George Keith Elphinstone, baron Keith of Stonehaven Marischal en Irlande, baron Keith of Banheath dans le Royaume-Uni, vicomte Keith, G. G. B., amiral de la Rouge. Tout à l'heure, devant l'Empereur, les officiers affecteront de rester couverts ; quand ils lui parleront, ils ne manqueront pas de l'appeler Général; le contreamiral Sir George Cockburn, qui commande la division, ne lui offrira pas même la chambre d'arrière; il lui assignera, pour la traversée, qui durera soixante et onze jours, du 7 août au 17 octobre, une cabine — une seule — mesurant neuf pieds sur douze; la table sera des pires; l'Empereur sera contraint d'y rester une heure ou une heure et demie, car, si le contre-amiral lui désigne une place d'honneur, ce n'est pas moins lui qui reçoit, qui impose ses heures, ses menus, ses habitudes, et, à sa table, Sir George Cockburn prend ses convenances.
Cependant on a permis à ceux de ses compagnons qui ne sont pas autorisés à le suivre de lui faire leurs adieux : les généraux Savary, duc de Rovigo, et Lallemand l'aîné; les chefs d'escadron Schultz, Planât, Résigny, le capitaine Piontkowski, le lieutenant Mercher, les sous-lieutenants Autric et Rivière, et le page Sainte-Catherine. De tout le zèle témoigné à Malmaison, voilà ce qui est venu jusqu'à Spithead. Ni le général La Bédoyère, qui
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paiera de sa vie son amour pour sa jeune femme, ni les colonels Bâillon et Deschamps qui, remplissant dans le Palais les fonctions de a fourriers », avaient reçu à ce titre, depuis qu'ils étaient sortis comme lieutenants de la Gendarmerie d'élite, un extraordinaire avancement; ni les chefs d'escadron et capitaines Morin, Saint-Yon, Saint-Jacques, ofliciers d'ordonnance dans la dernière campagne; ni le secrétaire Rathery, dont la femme a pourtant accepté une pension de l'Empereur; à Paris, ils s'étaient présentés, exaltés d'enthousiasme, pour obtenir des passeports : tous les avaient reçus, aucun n'avait rejoint.
11 n'y avait eu pour suivre l'Empereur que ces dix hommes : quinze avec Bertrand, Montholon, Gourgaud et les deux Las Cases ; la plupart avaient obéi à la nécessité, certains, proscrits par les Bourbons ; d'autres, enfants de la balle, ne sachant où se réfugier et s'attachant désespérément à l'épave impériale — bien peu par dévouement pur.
Ce pourquoi la séparation de l'Empereur et de ces hpmmes avait quelque chose de tragique. Leur dernière chance de salut leur échappait, et le choix qu'avait dû faire l'Empereur des compagnons que le gouvernement anglais l'autorisait à emmener avait été pour les autres une condamnation : pourtant il avait fallu. Des quinze embarqués sur le Bellerophon^ les Anglais n'en avaient admis que trois, puis cinq, à le suivre ; et ils avaient nominativement exclu les généraux Savary et Lallemand.
Dès le 24 juillet, ceux-ci avaient été, par les Bourbons, portés sur la première liste de proscription, celle « des traîtres devant être traduits devant les conseils de guerre compétents dans leurs divisions militaires respectives » : cela d'accord avec les Anglais qui, le même jour 24 juillet, avaient signifié que « ces deux flagrants criminels », comme écrit Lord Castlereagh, ne pourraient échapper à la vindicte royale en accompagnant Buonaparte. ^< Nous l'avons fait, écrira Lord Bathurst le 25 août, sous l'impression que nous devrions, si, nous le trouvions opportun, les livrer au gouvernement français. » Le trouvera-t-on opportun ? A la façon dont on le traite, l'Empereur doit tout craindre pour eux; mais l'essentiel n'est-il pas rempli dès que Napoléon est sur la voie de sa prison ? Désormais, vis-à-vis de personnages sans importance, le gouvernement britannique pourra revendiquer sa réputation d'hospitalité. Avec l'énergie d'hommes qui savent que, si on les livre, l'échafaud les attend, Savary etLallemand alïirmeront qu'ils ne sont venus à bord du Bellerophon que sur la promesse formelle du commandant qu'ils trouveraient, sous le pavillon anglais, un asile inviolable. Poussé à bout et adjuré sur l'honneur de dire la vérité, Maitland écrira à Lord Melville une lettre qui donnera trop de fondement à cette déclaration, quoique ne la confirmant pas expressément, pour qu'il fût grave de protester ainsi la parole du commandant du Bellerophon.