‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 37 sur 90 · SIR GEORGE COCKBURN · texte numérisé non relu

SIR GEORGE COCKBURN

raient. Il a dit qu'il n'avait pas de besoins, cela était vrai; le cadre lui importait peu. Il y amenait son génie et c'était assez. Depuis le dortoir de Brienne et la mansarde de l'École militaire, il avait, partout et toujours, campé sans s'arrêter nulle part plus de quelques jours. A peine, sauf durant les premiers temps du Consulat, le trouve-t-on un mois de suite dans sa capitale. Il va d'auberge en chambre garnie, de bivouac en palais, de la maison d'un curé au palais d'un empereur et tout ce qui l'entoure le laisse indifférent. En a-t-il vu quelque chose? On ne saurait dire — mais partout il emporte, comme son butin de sous-lieutenant, des nécessaires, des armes, des portraits, quelques objets familiers auxquels il tient par-dessus tout, non pour leur valeur artistique ou matérielle, mais pour le souvenir qu'ils évoquent, ce qu'ils lui rappellent d'êtres, d'événements, de gloire et d'orgueil. Dès qu'il s'est entouré de ces reliques, qu'il a fait accrocher ses cadres, disposer ses boîtes, il est chez lui, que ce soit auberge, chaumière ou château. Pour cela, il est demeuré primitif; il est resté Corse ; il ne souffre pas directement du manque de commodités et de confortable. Si l'on a pris de la peine pour lui procurer ses aises, il en témoigne un certain contentement, mais qui ne tient point à une sensualité satisfaite, uniquement à l'idée qu'on l'a traité comme on doit. Et c'est par là, dans son orgueil blessé, dans le changement de ses habitudes, — de ses habitudes

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morales plus que physiques, — qu'il est destiné à souffrir.

Sous le gouvernement de Cockburn, il n'y a eu de sa part, malgré l'irritation que témoigna l'Empereur à diverses occasions, que l'exécution, tempérée par une forme de déférence respectueuse, des instructions positives du gouvernement anglais et si Napoléon, par l'abus que l'Angleterre fait de la force vis-à-vis de lui, ne se trouvait en droit de tout dire et de tout faire, on serait embarrassé, en présence de certaines violences, de certaines espiègleries, auxquelles, par actes ou paroles, il se laisse aller vis-à-vis de l'amiral, de donner tort à celui-ci.

L'Empereur dut souffrir impatiemment que l'amiral lui refusât le titre que le peuple français lui avait décerné ; mais le gouvernement anglais l'avait expressément ordonné. L'Empereur ne put voir sans colère qu'il fût interné dans des limites gardées par des sentinelles ; qu'il fût accompagné, chaque lois qu'il sortait de ces limites, par un officier anglais; qu'il ne pût recevoir ni écrire une lettre sans qu'elle fût lue par l'amiral ; et que cette défense s'étendît même aux lettres qu'il écrirait pour exprimer au gouvernement anglais un désir ou une représentation ; mais tout cela était expressément formulé dans le mémorandum, en vingtsix articles, que Lord Bathurst, secrétaire d'Etat au Département de la Guerre et des Colonies, avait fait transmettre, le 3o juillet i8i5, à l'amiral par les Lords de l'Amirauté ; ce mémorandum

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était accompagné d'une lettre, écrite au nom du Prince régent, où, « en recommandant à l'amiral d'avoir toute la déférence possible pour les désirs du général », on avait bien soin de marquer la condition qu'il n'y eût rien de contradictoire à la nécessité que l'amiral, aussi bien que le gouverneur de Sainte-Hélène, devait avoir toujours présente à l'esprit « de bien garder la personne du général Buonaparte ». Telle était donc la règle imposée à l'amiral. Ses consignes, d'un formalisme quasi liturgique, l'enfermaient en un cercle étroit que lui permettraient à peine d'élargir son tact, son esprit de conciliation, le juste sens des convenances. Même en enfreignant certains articles, il ne devait jamais contenter l'Empereur, moins encore se faire bien venir ; mais, en se tenant strictement à sa place, en ne se permettant aucune démarche qui put être mal interprétée, en écrivant le moins possible, en traitant les affaires de haut, avec sérénité, sans y porter ni passion ni intérêt, il était parvenu à ne provoquer aucun éclat, à n'entretenir aucune polémique ; il faut l'avouer, à prendre le beau rôle. « L'amiral était un gendarme j% a dit Napoléon. N'est-ce pas un éloge?

Ce qui rendait moins difficile la position de Gockburn, c'est que sa fonction était temporaire, qu'il savait son remplaçant en route et qu'il allait lui remettre le service avec les ennuis qu'il comportait et dont, d'ailleurs, en officier général qui a vu bien des choses, il ne s'exagérait point la por-

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tée ; en second lieu, il était muni d'instructions dont l'exécution stricte était, dans une mesure, subordonnée à son tact. Il relevait des ministres, mais moyennant une intervention du Prince régent ; et sa mission vis-à-vis de Napoléon élait accessoire à son commandement d'escadre.

Le gouverneur qui allait arriver serait permanent; les obligations de service qui lui seraient imposées ne tiendraient point à un mémorandum du ministre et à une lettre du Prince régent, mais à un acte du Parlement, rendu en la forme la plus solennelle le ii avril 1816 [Acte pour rendre plus efficace la détention de Napoléon Buonaparte. 56 George III. Chapitre xxii). Là, par huit paragraphes qui sont huit lois, le Parlement d'Angleterre a déclaré « qu'il sera et veut être légal pour Sa Majesté, ses héritiers et ses successeurs, de détenir et de placer ledit Napoléon Buonaparte sous la garde de telle personne ou de telles personnes, dans un tel lieu des possessions de Sa Majesté, et sous telles restrictions durant le bon plaisir de Sa Majesté, de ses héritiers et successeurs, qu'il pourra sembler d'un temps à l'autre convenable à Sa Majesté, à ses héritiers et à ses successeurs ».

Par là même « la Très Excellente Majesté du Roi », les Lords spirituels et temporels et les Communes ont attesté que, jusqu'à cette date du

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