‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 42 sur 90 · NAPOLEON ET LAS CASES · texte numérisé non relu

NAPOLEON ET LAS CASES

traits, d'en expliquer les conséquences, d'imaginer ou de déduire les raisons de ses succès et les causes de ses revers, toutefois sans entrer dans aucune discussion philosophique ou morale.

Ce fut le 9 septembre qu'il commença de dicter à Las Cases l'histoire de sa vie, et il la prit au siège de Toulon ; puis il passa aux campagnes d'Italie. Après la première dictée, il avait montré peu de ferveur, mais la régularité avec laquelle Las Cases le suivait, l'habitude prise, refïort déjà réalisé, l'attachèrent, et il y trouva un charme qui lui rendit le travail nécessaire.

Il avait dès lors adopté un procédé de travail qui resta identique tant qu'il put s'y livrer avec quelque suite, qu'il y trouva une sorte de diversion à ses maux, et qu'il eut des collaborateurs capables de lentendre. Vers onze heures du matin, il faisait appeler Las Cases, qui lui lisait la dictée prise la veille, telle que son fils l'avait mise au netl 11 faisait des corrections et dictait la suite, ce qui le menait jusqu'à quatre heures : Las Cases courait alors au réduit qui lui était assigné, par le travers du grand mât, — l'embrasure d'un canon isolée par une toile, — et il dictait à son fils, son compagnon de cabine, ce qu'il avait recueilli grâce à une sorte d'écriture hiéroglyphique et à l'impression toute fraîche de sa mémoire. Le soir, en se promenant sur le pont, l'Empereur revenait sur la dictée du matin ; le lendemain matin, « en commençant, il se plaignait que ces objets lui. fussent devenus

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étrangers; il semblait se défier de lui, disant qu'il ne pourrait jamais arriver au résultat ; il rêvait alors quelques minutes, puis se levait, se mettait à marcher et commençait à dicter. Dès cet instant, c'était un tout autre homme : tout coulait de source ; il parlait comme par inspiration; les expressions, les lieux, les dates, rien ne l'arrêtait plus ».

Chaque dictée corrigée engendrait une dictée nouvelle qui répétait le même sujet, mais avec des différences sensibles. La seconde version, « plus positive, plus abondante, mieux ordonnée », différait parfois même sur le fond. Le jour d'après, on présentait à l'Empereur cette deuxième version ; à la première correction, il dictait tout à nouveau, et cette troisième dictée tenait des deux premières et les mettait d'accord. Désormais, « eût-il dicté une quatrième, une septième, une dixième fois, ce qui ne fut pas sans exemple, c'étaient toujours les mêmes idées, la même contexture, presque les mêmes expressions ». Cela explique le nombre de versions qui se rencontrent de certains récits et l'espèce de similitude qu'elles présentent, — point telle pourtant qu'il n'y ait pas un intérêt majeur à les confronter, ne serait-ce que pour mettre en regard les mots dont il s'est servi pour exprimer la même pensée.

Car l'Empereur ne se contenta point de dicter à Las Cases; il commença, à partir du 7 octobre, à dicter à Gourgaud, et sur les mêmes époques de son histoire, siège de Toulon, campagnes d'Italie,

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comme s'il eût voulu comparer les rédactions que suggéraient ses dictées et en tirer profit pour une version définitive.

Ce fut là, assurément, l'occupation principale de la traversée, dont le jeu — les échecs après le <f vingt-et-un » — était la distraction. Durant les premiers temps du séjour à Sainte-Hélène, il en fut de même.

L'Empereur, ayant débarqué à Jamestown le mardi 17 octobre, après son diner, ne resta qu'une nuit dans l'auberge que tenait un sieur Porteus ; dès le lendemain matin, à six heures, il monta à cheval, et, accompagné de l'amiral Cockburn et du Grand maréchal, suivi d'un seul domestique, il alla visiter la maison de Longwood, qu'on lui destinait, et il y déjeuna avec la famille Skelton, qui l'occupait. Suivant sa disposition du moment, qui était d'échapper aux importuns, il trouva que cette solitude n'était pas déplaisante et il n'approfondit point les inconvénients graves que présentait le site et que multipliaient la légèreté de la construction et l'absence de caves. Si les Skelton, très bien intentionnés, donnèrent des renseignements, ce fut sur les mois d'été, durant lesquels Long- \Nood était assurément bien moins chaud, bien moins étouffé que Jamestown, puisqu'il y avait, à-t-on dit, entre les deux points, une différence de dix degrés fahrenheit, mais ils ne savaient point ce que serait une résidence continue d'hiver et d'été, une vie sédentaire sans aucune course à

la ville, dans ce paysage où la végétation misérable contrastait plus encore avec la hauteur des montagnes, Tâpreté des rochers, la vertigineuse profondeur des gouffres. Cette nature ne souffre point qu'on Fégaye de verdure ou de fleurs. Elle demeure rude et désespérante, avec ses arbres nains au feuillage gris, tous penchés par la persistance du vent d'un même côté, qui semblent s'enfuir dans la terreur. Pourtant l'Empereur, qui venait de passer trois mois à la mer et qui se trouvait, pour juger Sainte-Hélène, dans le même état que les passagers venus de la Chine ou de l'Angleterre, par qui s'établit la légende du Paradis terrestre, parut satisfait. D'autre part, eût-il voulu témoigner alors un désir ou une impression personnelle au sujet de sa prison? Dès que l'Angleterre s'arrogeait le droit de le détenir, eùt-il estimé qu'il fût digne de lui de discuter le plus ou le moins de confort dont il serait entouré ? Le Grand maréchal n'était point homme à suggérer de telles plaintes, pas plus que Napoléon, de luimême, n'eût été, au début du moins, homme à en exprimer.

En descendant de Longwood, l'Empereur remarqua, au milieu d'un cirque désolé, une petite maison bâtie sur une sorte de tertre vert ; une avenue de figuiers banians la précédait, et elle était comme noyée parmi les laquiers énormes, les grenadiers et les myrtes. Des fleurs partout, et, derrière, un verger où les raisins, les citrons, les oranges, les

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goyaves, les mangues mûrissaient en même temps. Une cascade, tombant d'une hauteur de deux cents pieds et pulvérisée dans sa chute, emplissait de fraîcheur et dune surprenante intensité de vie ce coin de terre, et par une fente dans l'enceinte de rochers, on apercevait, à une demi-lieue, Jamestown et l'Océan. Mais ici l'Océan n'était point importun ; il n'opprimait point, n'imposait point son immensité déserte, qui prolongeait jusque dans l'infini les murs du cachot. On ne saurait dire que Napoléon s'y sentirait libre, mais il pourrait y oublier parfois qu'il ne Tétait point.

Seulement, la maison était habitée par un sieur Balcombe, négociant, qui, comme la plupart des <c marchands généraux », procurait l'approvisionnement des navires et qui avait le titre de pourvoyeur de la Compagnie des Indes. Ce fut lui qui fut chargé de fournir tout le matériel nécessaire à la maison de l'Empereur, et il s'en acquitta au mieux de ses intérêts. Balcombe était là aux Briars Les Ronces; avec sa femme et ses deux filles, Jane et Betzy, deux blondes gentilles, du fruit sauvage, acide et inattendu.

L'Empereur désirait tellement ne point entrer dans la ville, où l'eût importuné la curiosité des habitants, qu'il s'estima presque heureux de trouver asile, à trente ou quarante pas de la maison des Balcombe, dans un petit pavillon, « une espèce de guinguette », sur un tertre à pic, où dans les beaux jours la famille venait prendre le thé. Une pièce au

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rez-de-chaussée, à peu près carrée, de sept pieds sur sept, avec deux portes et deux fenêtres : une sur chaque face ; au-dessus, un comble où l'on avait peine à se tenir debout.

Ce fut là qu'il voulut s'installer : l'amiral loua à Balcombe ce petit pavillon et il plaça à dislance, pour la garde du prisonnier, un capitaine d'artillerie et deux sergents. On dressa, quelques jours plus tard, en prolongement de la chambre, une assez grande tente qu'avait offerte Bingham, le colonel du 53*; on apporta des rideaux et quelques meubles ; mais qu'importait à Napoléon? Il pouvait rêver encore qu'il était à la guerre et qu'il avait son bivouac en une des chaumières où le menait le hasard de la victoire, et qui, pour une nuit, se nommait le Palais impérial. Il renvoya à la ville le Grand maréchal et. ordonna que Las Cases seul le rejoignît.

Ce furent des journées presque heureuses, ces journées de campagne où, pour compléter la similitude, ses valets de chambre, enveloppés dans leurs manteaux, couchaient devant la porte, où Las Cases, avec son fils, occupait ce comble qu'emplissaient tout entier leurs deux lits. Pire qu'en guerre, la nourriture — deux ou trois plats — devait, les premiers jours, être apportée de Jamestown, où la préparait le cuisinier; les éléments étaient médiocres ; refroidis et, ainsi remués, ils devenaient pires. Mais Napoléon avait la liberté d'aller et de venir dans ce jardin où tout lui était

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nouveau; il y trouvait, avec les rires, la gaieté, les sottes questions et les coq-à-l'àne des petites Balcombe, cette fraîcheur veloutée, ces cheveux blonds, cette naïveté délurée dès jeunes Anglaises coloniales, pétulantes, inéduquées et sans gêne. Celles-ci enssent pu servir de type, mais elles n'en déplaisaient pas plus à Xapoléon, qui avait toujours eu comme une réserve de jeunesse et même d'enfance ; la vie austère et grave qu'il avait menée durant ses années d'école , de régiment et, presque tout de suite, de commandement, cette vie de pauvreté qui ne lui permettait même pas les distractions de ses camarades officiers, cette vie de demi-solde après les campagnes de Toulon et d'Italie ; puis, tout de suite, dans un ouragan de passion, cette course dans la gloire, cette envolée icarienne vers la toute-puissance, — cette vie lui avait laissé un arrière-besoin de jouer, de courir, d'entendre des naïvetés, presque d'en dire. Ainsi, parfois avec Joséphine, avec la petite cousine Stéphanie, avec Marie-Louise surtout, qui ne comprenait pas ces jovialités ; et les Miss Balcombe apparaissaient à propos, avec leur jargon anglo-français, leur chronologie bizarre, leur questionnaire comique, et l'horreur quelles éprouvaient pour le terrible Boney et qui, si aisément, eût tourné à la passion.

Avec Las Cases que, par ordre de l'Empereur, son fils, indispensable aux écritures, était venu rejoindre, la journée passait au travail. L'Empe-

reiir, levé de bon matin, faisait quelques tours clans le jardin ; il déjeunait à dix heures et se promenait encore. Puis Las Cases lui lisait ce qui avait été dicté la veille et, dès le matin, recopié par le jeune Las Cases; l'Empereur dictait alors de nouveau, cela le menait jusqu'à cinq heures, où il sortait ; à six heures, le dîner arrivait de la ville. Les soirées étaient pénibles, Las Cases ne jouant ni aux échecs, ni au piquet, et six heures de conversation, précédant six heures de dictée, ayant épuisé les sujets. L'Empereur, parfois, restait à table, faisait apporter son butin, guère plus volumineux que son bagage de lieutenant d'artillelerie, montrait les tabatières, les portraits, les médailles et en tirait des histoires; mais, très souvent, ayant besoin de se distraire un peu, d'échapper à cette attention de Las Cases qui, constamment éveillée, recueillait tous ses mots, las de ne parler que pour l'Histoire, il allait passer la soirée à la maison Balcombe, où il jouait au whist avec la mère et les petites quand le père avait la goutte. On n'y prétendait point au langage des Cours, et les questions très sottes étaient souvent indiscrètes et d'ordinaire saugrenues, mais au moins l'arc se détendait, Las Cases était mécontent; il y perdait son temps et n'attrapait plus d'anecdotes, car il ne se contentait pas des dictées, qui étaient pour l'Histoire et étaient du sévère, il remplissait les intervalles avec des récits, des confidences qui lui fournissaient la chronique et

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