NAPOLÉON AUX BRIARS
lui semblaient du badinage. Que parfois les récits qu'il donne ne soient point d'une exactitude rigoureuse, on ne sait s'il faut s'en prendre à la mémoire grossissante du narrateur ou aux ornements et aux erreurs qu'y a certainement ajoutés le rapporteur, d'abord en les écrivant, puis en les rédigeant pour la publication et en y intercalant alors des pièces apocryphes qui rendent contestable l'authenticité de l'ensemble, et cela est très fâcheux. On peut dire que, dès ce moment, toute l'activité de Las Cases et tous ses moyens étaient tendus à ce que, le plus promptement et le plus largement possible, l'Empereur racontât et dictât son histoire publique et privée, militaire et diplomatique. Aussi épuisait-il la matière, si bien qu'à la fin d'octobre 181 5, « nous étions déjà, dit-il, à la fin de la campagne d'Italie ».
Ce tête-à-tète, qu'interrompaient seulement les apparitions des petites Balcombe, que coupaient quelques promenades dans le jardin, évacué par les surveillants militaires et devenu, pour le travail et la marche, une annexe de « la guinguette » impériale, n'était plus troublé, comme aux premiers jours, par des visites inopinées. Alors, parfois quelqu'un, soit l'amiral, soit quelque capitaine de vaisseau, venait jusqu'aux Briars, frappait à la porte, entrait même saris frapper; ce n'était point impertinence ou mauvaise volonté : ignorance seu- [ement ; aussi bien l'Empereur en profita pour remettre au capitaine Desmond, du Redpole\ et
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faire passer en Angleterre une note contenant ses protestations « contre les étranges mesures adoptées contre lui ». Il affirmait une fois de plus qu'il ne pouvait être considéré comme un prisonnier de guerre; que s'il avait choisi l'Angleterre, c'était par la confiance qu'il avait dans ses lois ; que d'ailleurs il ne pouvait être prisonnier de guerre, puisqu'il n'y avait point de guerre, et que, puisque l'on violait à son égard le droit des gens, le gouvernement anglais pouvait « adopter vis-à-vis de lui les principes des sauvages qui donnent la mort à leurs prisonniers. Ce droit eût été plus humain, plus conforme à la justice que de le porter sur cet affreux rocher; la mort qui lui eût été donnée à bord du Bellerophon, en rade de Plymouth, eût été un bienfait en comparaison ». Il terminait en disant que « les premiers principes de la Morale chrétienne l'empêchaient de mettre lui-même un terme à cette horrible existence, mais que, si le gouvernement britannique devait persister dans ses injustices et ses violences, l'Empereur regarderait comme un bienfait qu'on lui fît donner la mort ».
Un tel état d'esprit ne lui était d'ailleurs point habituel : il protestait pour le principe, il laissait à ses protestations un caractère politique ; il se maintenait sur le terrain du droit outragé en sa personne ; il ne s'abaissait point directement à des plaintes sur le local, la vie et la nourriture.
A chaque fois pourtant que ses compagnons de captivité venaient de Jamestown lui rendre visite,
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il était accablé de leurs lamentations et de l'aigreur de leurs récriminations. Prirent- ils assez d'influence sur lui pour le déterminer à porter plainte à l'amiral ou estima-t-il qu'il était utile de faire entendre des réclamations, fussent-elles de nature (•■lie que l'amiral malgré la bonne volonté ne put V satisfaire sans doute?
Certaines privations lui étaient pénibles, il eût souhaité qu'on y pourvût : ainsi une baignoire, une voiture, des chevaux; mais déjà l'amiral avait pris ses dispositions. Il souhaitait avoir la disposition de ses armes, on venait de les lui rendre ; mais il souhaitait aussi ne jamais voir ses surveillants, ( irculer dans l'île à sa guise sans être accompagné et cela était contraire aux instructions qu'avait reçues l'amiral; enfin, il demandait que tous ses compagnons logeassent auprès de lui, ce qui serait bon à Longwood, mais était impossible aux Briars. Au moins ne mit-il pas son nom à ce factuni. Le Grand maréchal, après beaucoup d'hésitations, moyennant un grand nombre de corrections et la suppression de détails inopportuns, rédigea une note qu'il signa et qu'il adressa à l'amiral. Elle contenait encore bien des mots superflus : on v parlait de Napoléon expressément comme l'Empereur, ce qui, en réponse, amena Cockburn « à déclarer officiellement qu'il ignorait qu'il y eût actuellement un empereur dans cette île ou que quelque personne possédant ce rang y fût venue avec lui sur le Northumberland ». D'ailleurs, l'ami-
rai protestait de ses bonnes intentions, et il en eût pu donner comme preuve que, dès le 22 octobre, il avait prévenu par ses ordres la plupart des désirs que le Grand maréchal lui exprimait le 5 novembre, mais, aux demandes contraires à ses instructions, il ne pouvait répondre que par une lin de nonrecevoir péremptoire.
Ce fut donc — et ce ne pouvait être autrement — un coup d'épée dans l'eau ; cela servit à rendre un peu moins aisés les rapports avec l'amiral : toutefois la polémique ne continua point, alors; et une accalmie se produisit durant laquelle Moniholon fréquenta assidûment Plantation House. Tous les Français, jusqu'à Las Cases, assistèrent même, le 20, à un bal que donna l'amiral, et restèrent à souper.
A défaut de querelles avec les Anglais, celles entre Français ne chômaient point. Déjà, sur le Nortliumberland, il y avait eu des prises très fortes entre Las Cases et Gourgaud, celui-ci accusant celui-là d'avoir rapporté à l'Empereur ses propos indiscrets. L'Empereur avait dit son fait à Gourgaud lequel ne pardonna jamais à Las Cases. Ce fut bien pis lorsque l'on constata la préférence que Napoléon lui marquait, qu'il l'emmena aux Briars, qu'il fit de lui son confident et son secrétaire intime. Montholon croyait avoir la direction de la maison et se plaignait, Bertrand faisait sentir une résistance à laquelle l'Empereur n'était pas habitué ; Gourgaud, dont la susceptibilité était cons-