NAPOLÉON AUX BRIARS
tamment en éveil, guettait tout un chacun et rugissait s'il croyait que quelqu'un fût mieux traité que lui ; les deux dames se querellaient et se disaient des mots durs, M'"^ Bertrand accusant Montholon de faire l'espion. On en était là un mois après l'arrivée.
L'oisiveté y était sans doute pour autant que la jalousie. Aussi, l'Empereur, peut-être sur les suggestions de Las Cases, qui voyait les tempêtes se former contre lui et cherchait la paix, imagina d'employer ses compagnons tous ensemble à son travail et d'attaquer ainsi à la fois les campagnes d'Italie, celles d'Egypte, le Consulat, le retour de l'île d'Elbe. Sans doute pouvait-on penser, comme Las Cases, que « les heures lui deviendraient plus courtes, que <;e bel ouvrage marcherait plus vite, et que ces Messieurs seraient beaucoup moins malheureux ». A partir du 22 octobre Gourgaud fut employé à une version du siège de Toulon, de l'Armement des côtes, du 18 Brumaire, des débuts du Consulat; Montholon, un peu plus tard, à un i3 vendémiaire; Bertrand à l'Egypte. Comme on avait maintenant quelques livres, entre autres VAnnual Register qu'il fallait traduire, cela occupa Gourgaud. Après la dictée reçue, et après lecture faite de la mise au net de la dictée précédente, ces Messieurs restaient à dîner; le cuisinier était en effet venu s'établir aux Briars ; on avait sorti des malles du linge et de l'argenterie ; et le repas devenait une distraction salutaire ; mais ensuite les
visiteurs regagnaient la ville et il fallait, non sans peine, atteindre onze heures où l'Empereur se couchait; aussi essaya-t-il de la promenade, mais sans succès; souvent il restait assis devant la table, sous la tente, à causer avec Las Cases ; plus souvent, il s'asseyait dans une allée où les Balcombe venaient le rejoindre avec leur mère et lui conter des nouvelles : les bruits qui couraient dans la bourgade ou dans le camp, les racontars qu'apportaient d'Angleterre ou du Cap les navires en relâche, sottes histoires démenties à peine narrées où s'accrochait quelques instants la curiosité ou l'espérance. Napoléon se plut toujours à Paris comme à Vienne ou à Berlin, à entendre, sa femme, sa maîtresse, son valet de chambre au besoin, lui faire ainsi des récits, même sur des gens qu'il ne connaissait pas et que, selon toute probabilité, il n'avait aucune chance de rencontrer jamais.
L'on ne saurait dire qu'il ne trouva point dans ces soirées, où la température rafraîchie se rendait délicieuse, des moments agréables. Il s'asseyait dans une allée favorite où on lui apportait son café, puis il s'y promenait longuement en causant. Il recherchait dans l'azur profond que ne tachait aucun nuage, parmi les constellations nouvelles, s'il ne trouverait pas son étoile ; il revenait aux époques heureuses, parlait de Joséphine et de Marie-Louise, s'attendrissait à la pensée de son fils. « Peut-être un jour, disait-il, cette allée ne reviendra pas sans charme dans notre souvenir. »
NAPOLÉOX AUX BRIARS 179
Jusqu'à la fin de novembre, sa santé avait été parfaite ; vers le milieu du mois, il prit un rhume avec de la fièvre, et, le aS, il fut souffrant, garda la chambre, refusa de voir qui que ce fût; mais ce rhume dont il eut une légère reprise au début de décembre n'avait pas d'importance; ce ne fut jamais de ce côté que sa santé donna des inquiétudes : bien plus que son rhume, 1 ennui commençait à lui être insupportable. Le tète-à-tète avec Las Cases durait depuis un mois et demi, et jadis il <c vidait » un homme en moins d'une heure. Il voulut au moins varier les interlocuteurs et fit venir de la ville Gourgaud qu'on logea sous la tente. Certes, il était actif, intelligent, « débrouillard » ; il donnait la réplique sur la guerre et les campagnes puisqu'il avait suivi l'Empereur depuis 1812, il écrivait vite, rédigeait bien, savait quantité d'anecdotes sur les gens de la Cour qui pouvaient amuser, mais il était, par nature, contradicteur, susceptible, ombrageux, chercheur d'affaires ; à toute occasion il excitait l'Empereur contre l'amiral, contre le colonel Bingham qui pourtant multipliait les attentions et s'employait à des prévenances. Sous prétexte que, à un premier bal, l'amiral n'avait point donné aux Français, — et surtout à lui, Gourgaud, — les places qui leur étaient dues, il arriva à faire défendre à tous ses compagnons d'aller à un bal du gouverneur Wilkes et M"'' Bertrand, comme M"* de Montholon, replia dans la caisse la robe dont elle avait compté se parer.
28o NAPOLEON A SAINTE-HELENE
Au surplus, aux Briars, croyant se faire bien venir, il racontait à tout moment que l'amiral, ou le colonel, ou le gouverneur, tel officier ou tel autre, celui-ci ou celui-là, lui avait manqué, donc avait manqué à l'Empereur; Montholon arrivant de la ville, colportait, pour flatter autrement son maître, d'étranges nouvelles sur qui l'imagination travaillait : La France en insurrection, une armée de iSo.ooo hommes s'organisant, le peuple entier réclamant l'Empereur ; l'Angleterre tremblante, armant ses milices ; et l'on vivait là-dessus, sans se douter qu'il n'y avait plus d'armée française et que iSo.ooo étrangers occupaient toutes les positions militaires. Quant au Grand maréchal, souvent repris parce qu'il ne voulait point porter de plaintes inutiles, il boudait quelque peu, dignement.
Il était temps pour la colonie que survînt une distraction, qui la sortît de ce marasme ; et qu'elle trouvât une occupation qui, du moins pendant quelque temps, fît diversion aux mauvaises humeurs : le 8 décembre, l'amiral vint annoncer que tous les travaux étaient terminés à Longwood ; il demanda à l'Empereur quel jour il pourrait venir le prendre pour y aller et voir si toutes choses étaient à sa convenance. L'Empereur désigna le lendemain 9 : « le Grand maréchal et l'amiral l'accompagnèrent; il indiqua quelques détails de