LEMPEREUR ET L'AMIRAL COCKBURN
Anglais, à s'adresser au Grand maréchal pour obtenir audience de l'Empereur ; il porta, dans ses relations avec les officiers de la suite, une cordialité qui les attirait et leur permit de jouir d'une hospitalité luxueuse, mais il n'en était pas moins le geôlier, et un changement de consigne dont lEmpereur n'était point prévenu, une mauvaise interprétation par un officier ou par un soldat, un récit amplifié par un compagnon d'exil, rappelait à la réalité et, du côté anglais, il fallait compter à chaque instant avec les inquiétudes d'hommes que leur responsabilité pouvait affoler.
A Longwood même, était détaché un oflicier du gouverneur qui avait pour mission de surveiller constamment l'Empereur, de rendre compte de tous ses actes, de l'accompagner chaque fois qu'il témoignerait l'intention de sortir des limites et qui, par des pavillons de couleurs différentes hissés à un mât de signal, se tenait constamment en communication avec Plantation House. Sur un pavillon bleu, toute la garnison de l'Ile eût été mobilisée, et des patrouilles eussent été envoyées dans toutes les directions, car c'eût été « qu'on ne trouvait pas le général Buonaparte ».
Pour cet officier, la situation était singulièrement difficile ; s'il tenait à exécuter sa mission, il était contraint à une surveillance qui, outre qu'elle prenait des apparences d'espionnage, lui rendait impossible la vie commune avec des hommes près desquels il était obligé de vivre. Il faisait table
avec le médecin de l'Empereur qui, à la vérité, était Anglais et officier au service anglais, mais il eut d'autres commensaux et ses relations avec les personnages de la suite qu'il devait accompagner ou faire accompagner, lorsqu'il leur plaisait de se rendre à Jamestown, étaient quotidiennes.
De la part de l'Empereur, il y avait surtout à redouter des espiègleries : le mot ne va guère au personnage, parce que l'on a laissé dans l'ombre ce côté de son caractère, que l'on reconnaît aisément en le regardant d'un peu près. Il ne demeure pas toujours sérieux, il attache ses distractions aux moindres choses ; il joue avec les enfants ; il taquine, il brime, et ici, il prend comme il peut ses revanches de la captivité en inquiétant, en affolant, en désespérant les gardiens, en leur dressant de vive voix ou par écrit des réclamations injurieuses qu'ils ne pourraient satisfaire qu'en violant leurs instructions. Avec l'officier d'ordonnance duquel on a obtenu qu'il suivrait à une certaine distance, le jeu est de le perdre, de prendre un vif galop à un tournant de route, de se dissimuler ensuite dans quelque ravin, et, durant que l'officier court les chemins, donne l'alarme, met l'Ile entière en rumeur, de rentrer tranquillement à Longwood. Ce qu'on y gagne : que l'officier a ordre de suivre au plus près et que Napoléon, par dégoût de se sentir ainsi gardé, renonce au cheval.
L'épreuve de Longwood est bien autrement
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grave que celle des Briars. Aux Briars, Napoléon pouvait se considérer comme un voyageur gardant l'incognito. 11 campait, littéralement. Il n'avait près de lui que Las Cases qui ne lui demandait que de parler et qui Técoutait avidement. Point d'étiquette, en une chambre, la même pour manger, travailler et dormir. S'il y avait des plaintes formées par ceux de la suite qui restaient à la ville, elles s'évanouissaient avec eux et ne traçaient point.
Tout autre la vie à Longwood. C'est l'installation définitive : c'est ici que Napoléon Buonaparte sera reclus jusqu'à ce qu'il meure : ce mot prison perpétuelle abolit tout espoir. Tout rêve de liberté se perd sur l'immensité des mers qui, bien autrement que des murailles, cernent l'horizon. Ce n'est point pourtant que les illusions auront péri : chacun, pour flatter le maître, s'efforcera d'en créer et d'en entretenir ; elles naîtront chaque matin pour disparaître chaque soir, ne laissant que l'amertume de la déception, et l'on n'en continuera pas moins, sitôt qu'un navire arrivera d'Europe, à recueillir ou à imaginer des nouvelles qui semblent des contes de nourrice, tant elles sont invraisemblables et suspectes. Toutes vont naturellement à la délivrance prochaine, à un changement de ministère ou de gouvernement, à une révolulion en France, à la venue d'un navire libérateur : et, à chaque fois que les illusions s'eflfacent, la prison se fait plus étroite.
Plus haut, les Anglais proclament que Napoléon vivra à Sainte-Hélène jusqu'à ce qu'il y meure ; plus haut, iNapoléon doit attester que cette prison où on l'enferme est inique, qu'il n'est prisonnier que par un abus de la force et, à toute occasion, en toute circonstance, élever la voix pour le dire. De même, plus les Anglais lui refusent le titre qui atteste sa dignité, plus il doit le réclamer, le porter haut, l'exiger de tous ceux qui l'approchent : Ce n'est point là, de sa part, un cas où la vanité le guide, c'est l'orgueil, et tel qu'il est élevé à la hauteur d'un principe. Quatre fois élu par la nation française, sacré par le Souverain pontife, et par là, pour tout catholique, seul souverain légitime, reconnu comme tel par tous les empereurs et les rois de l'Europe continentale, son titre est indélébile, comme est le sacre. Les Anglais le lui enlèvent. Ce qui fut l'Empire n'existe point pour eux; d'un trait de plume, ils ont aboli la consultation nationale, le couronnement, dix années — ces dix années de i8o4 à i8i4 : il n'y a pas eu d'Empire, et il n'y a point d'Empereur. « Je ne connais pas, écrit l'amiral Gockburn au général Bertrand, la personne que vous désignez sous le titre d'empereur : il n'y a dans cette île personne que je puisse considérer comme ayant droit à une telle dignité, nos pays respectifs étant actuellement gouvernés par des rois. » Si Napoléon tolère d'être ainsi disqualifié, il reconnaît que tout ce qui fut fait par le peuple est inexistant, que le peuple
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n'eut point le droit de disposer de lui-même, que lui Napoléon ne fut qu'un rebelle ; bien mieux, il avoue qu'il est légitimement prisonnier et il accepte la captivité, il abolit les droits que son fils a reçus de lui et qu'il entend d'abord lui conserver. Sans doute, il a abdiqué la couronne, mais l'abdication n'abolit point la qualité : aussi bien eùt-il été disposé, si on ne le lui avait point contesté, à se conformer à l'usage suivi par la plupart des souverains non régnants et à adopter un titre, même un nom, de fantaisie et de convention. Mais ce ne pouvait être que de son chef et de son gré. Nul n'avait le pouvoir de le lui imposer ; et si ce n'était point un nom de fantaisie, mais le nom qu'il avait ci-devant porté, avant son élévation TofFense, devenait intolérable.
Il n'y a point ici, comme on l'a dit, « une affectation puérile » ; il y a, d'une part, le souci de sa dignité, d'autre part le souci de son hérédité ; il y a la revendication du droit de la nation ; il y a l'affirmation des droits de son fils.
C'est une chaumière que Longwood ; l'eau coule sur les murs ; du parquet pourri, à même le sol, les rats en bandes sortent et courent ; un petit bourgeois anglais ne voudrait point des meubles ; et pourtant ce sera là le Palais impérial. L'étiquette y sera aussi sévèrement observée qu'aux Tuileries; les généraux ne se présenteront devant Sa Majesté qu'en uniforme ; nul ne s'assoira devant l'Empereur; les étrangers de passage ne seront admis à le
saluer que sur une lettre d'audience délivrée par le Grand maréchal. Après avoir passé le poste, ils devront encore se présenter au Grand maréchal. A la grille de Longwood, un des serviteurs de l'Empereur « remplira les fonctions de suisse et les sentinelles devront lui adresser les visiteurs pour qu'il leur apprenne s'ils seront reçus ». Arrivés à la maison, si ce sont des personnages d'importance, ils trouveront, dans le salon d'attente, les généraux de la suite de l'Empereur, en uniforme, qui leur feront les honneurs et ils seront introduits dans le cabinet de l'Empereur, qui les recevra debout, et, s'ils ne parlent pas le français, leur adressera par Las Cases quelques paroles ; parfois même il entrera en conversation. Par la suite, le général Gourgaud parle suffisamment l'anglais pour servir d'interprète ; Bertrand, dont la femme est Anglaise, et dont certains des enfants ne parlent qu'anglais, arrive assez vite à se faire comprendre. Les Montholon à la fin parlent anglais, et M. de Montholon, lors de son retour en France, se trouvera l'anglomane le plus décidé.
Lorsque les visiteurs sont des habitués, comme les Wilkes, les Skelton, les Balcombe, souvent l'Empereur fait atteler, invite les dames à monter près de lui, dans sa calèche menée en d'Aumont, et l'on fait le tour de l'enceinte. Malgré l'adresse connue des Archambault, les dames, toutes neuves à un tel jeu, sont fort effrayées et ne sont pas