LA VIE A LONGWOOD
Bertrand. Au dessert, l'officier Pierron place les huit compotiers et les quatre bouts de table assortis au grand service de porcelaine de Sèvres « représentant les divers champs de bataille d'Egypte et d'Europe ». Les assiettes de ce précieux service, exécuté à Sèvres et dénommé Service des quartiers géuéraujc, ont le marli vert décoré en or dépées antiques rejointes par des lauriers, et, au fond, est peint un paysage exécuté d'après un dessin pris le plus souvent sur nature et animé de soldats. L on ne saurait guère caractériser autrement ces peintures. Si l'Empereur n'avait point disposé, comme présents, de quelques-unes de ces assiettes; si, au i" janvier 1817, il n'avait donné à M"* Bertrand, le tableau du Passage du Danube où s'immortalisa le Grand maréchal, et à M"* de Montholon un épisode de la Campagne d'Egypte, l'on ne pourrait en avoir idée. Des cinq douzaines d'assiettes apportées à Sainte-Hélène, il en restait cinquante-quatre à l'inventaire de 1821 ; quatre, outre ces deux, ayant été données ou brisées. On ignore ce que le dépositaire a fait de ces cinquante-quatre assiettes.
Avec le sèvres, on servait le vermeil, qui était d'un travail admirable. Il n'y en avait que vingt-huit louverls, mais tous les accessoires.
Pour le café, on passait au salon. On présentait le café dans une cafetière de vermeil qu'accompagnaient les sucriers et les présentoirs et on le servait dans des tasses de porcelaine de Sèvres. « Le
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service à café, écrit Sir George Bingham à sa femme après avoir dîné à Longwood, était le plus beau que j'aie jamais vu : sur chaque tasse était une vue d'Egypte et, sur la soucoupe, le portrait d'un bey ou d'un autre personnage distingué. Elles coûtaient, en France, vingt-cinq guinées les deux pièces, tasse et soucoupe. » L'Empereur fit pré.sent à des dames anglaises de deux ou trois de ces tasses — une entre autres représentant V Aiguille de Cléopâtre — une soucoupe fut cassée. L'Empereur ne voulut plus alors qu'on se servît de « son sèvres ». Si les vingt et une tasses et les vingt soucoupes ont disparu comme les assiettes à dessert et l'argenterie tout entière, au moins peut-on se représenter comme elles étaient, l'Empereur ayant, aux étrennes de i8i4, offert à la duchesse de Bassano un service à café dont les tasses et les soucoupes sont identiques à celles qui furent emportées à Sainte- Hélène: les paysages, comme les portraits, exécutés d'après les dessins faits en Egypte par Vivant Denon : le fond des unes et des autres d'un beau bleu avec décor d'hiéroglyphes en or; sur les soucoupes, les portraits peints en grisaille, au milieu de cette bordure d'or trois fois reprise en hauteurs diverses et couvrant en entier le marli.
Sir George Bingham exagère lorsqu'il parle, pour chaque tasse, de vingt-cinq guinées. Le déjeuner de dix pièces offerts à M'"® de Bassano avait été facturé par Sèvres i.355 francs, compris le plateau de tôle : mais que Napoléon eût indiqué ce
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rhiftVe, c'est probable : son sèvres lui semblait inestimable ; c'était le débris de sa grandeur qui lui paraissait le plus caractéristique, et, à le montrer ainsi aux Anglais, il lui semblait qu'il leur apprenait >on histoire, en même temps que le progrès des arts sous son règne.
On ne saurait prétendre que les officiers anglais invités s'amusassent à ces repas, où les Français, par respect, attendaient que l'Empereur leur parlât, où l'on mangeait en grande hâte, où l'on ne restait point à table pour « boire le vin », où, enfin, les habitudes étaient toutes continentales, . mais ils étaient flattés et quelque peu éblouis, et c'était là sans doute ce que cherchait l'Empereur. De même, dans ses promenades à cheval, il pénétrait dans tout enclos qu'il trouvait sur sa route, mettait pied à terre, causait avec les habitants, distribuait quelques napoléons, se rendait populaire; cela n'allait pas loin : toutefois, dans ces premiers temps, il eut trouvé facilement des commissionnaires pour passer des lettres ou des paquets en Europe.
Pour le moment, sa pensée ne s'y portait point, elle était occupée par son travail que, d'après sa méthode, il mettait au point par des dictées réitérées jusqu'à ce qu'il eût trouvé cette forme précise, dépouillée et formelle qui seule lui paraissait propre à l'histoire. Il a achevé presque la première période, mais il donne à certaines parties bien plus d'importance qu'à d'autres. L'Egypte, en particulier, l'entraîne. Comme il revient toujours à son
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désastre, qui lui demeure incompréhensible, il a sauté du. Consulat, et encore des premiers temps, à i8i5,^ au retour des Bourbons, à la campagne de Belgique ; il a divisé le travail et à présent Las Cases semble entre les moins favorisés. Pour cela, peut-être, ses compagnons, malgré les bouderies qui continuent, vivent entre eux dans des termes en apparence tolérables.
Un personnage inattendu, dont la venue fut un mystère et demeure une énigme, a jeté quelque imprévu dans cette existence dont l'uniformité est le grand supplice: c'est un Polonais, prétendant s'appeler Charles-Frédéric-Jules Piontkow^ski et avoir obtenu des grades dans l'armée saxonne. Il est venu à l'île d'Elbe, s'est engagé comme simple soldat dans le Bataillon Napoléon, d'où il est passé chevau-léger à l'Escadron polonais. Ayant suivi l'Empereur en France, il a été nommé lieutenant le 12 avril et placé au 7°, puis au 2." Lanciers. Il a peut-être fait, en cette qualité, la campagne de Belgique ; ensuite, sans qu'on comprenne comment, il est parvenu à s'insinuer à Malmaison ; il a obtenu d'être inscrit sur la liste de ceux qui suivraient l'Empereur; il a accompagné M""" Bertrand et ses enfants de Malmaison à Rochefort ; il s'est embarqué sur la Méduse lorsque l'Empereur est monté sur la Saale, et il était sur le Myrmidon
LE XOMMÉ PIONTKOWSKI oi
lorsque l'Empereur fut sur le Bellerophon. A Plymoutb, il a été admis à prendre congé de l'Empereur en même temps que les officiers de son grade, qui n'étaient point autorisés à le suivre. Avec eux, il a regagné VEurotas, où ils étaient détenus ; mais, tandis qu'ils étaient déportés à Malte, lui seul, ce Polonais inconnu, a été amené à bord du Saint- George, où il a attendu le départ pour Sainte- Hélène d'un vaisseau marchand. On Ta marié à bord du Saint'George à une demoiselle, Mélanie Despout, ex-élève du Conservatoire de Paris, qui était venue le rejoindre en Angleterre, où elle avait quantité d'amis ; il est parti aussitôt après ; il est arrivé à Jamestown le 29 décembre 181 5, et l'amiral, croyant être agréable à l'Empereur, l'a amené à Longwood. Piontkowski, pour cette occasion, a revêtu l'uniforme bleu barbeau, brodé d'argent, des officiers d'ordonnance, et, comme les officiers d'ordonnance portaient la distinction de capitaine, il s'est ainsi promu capitaine. L'Empereur d'abord ne veut pas le recevoir : il ne sait ni qui il est, ni d'où il vient. Il s'indigne de cette usurpation d'uniforme. Mais on lui fait observer que peut-être ce Piontkowski apporte des nouvelles, qu'il a été envoyé par des amis ; sans répondre de lui officiellement, Bertrand atteste qu'il l'a vu à l'île. d'Elbe. On l'introduit et il s'incruste; il arrive à être toléré, puis presque accepté ; sous Gourgaud, il est chargé de l'écurie ; il chasse et tue parfois quelque perdrix ; il va quêter des nouvelles à
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Jamestown et quand il n'en apprend pas, il en invente ; car cet homme n'est pas un menteur, c'est le Menteur. Toute son existence repose sur un échafaudage de prodigieux mensonges ; dans ce nombre, il en est qu'on s'explique, car ils sont profitables ; il en est d'inutiles qui pourraient indiquer la manie ; mais il n'en est pas de dangereux : donc il sait se garder et il se garde. On le fait manger seul, puis, sur sa demande, avec le médecin et l'officier d'ordonnance, il s'y trouve bien, car il parle anglais couramment. On ne sait pas pourquoi il est venu ; on ne saura pas davantage pourquoi il part. Les Anglais, sans que l'Empereur en eût jamais témoigné le désir, l'ont autorisé à venir à Sainte-Hélène et à y résider; de même, ils lui retirent l'autorisation et le chassent. Au surplus, les neuf mois qu'il aura passés près de Napoléon lui seront singulièrement profitables ; il vivra sur eux le restant de ses jours ; il sera honoré et pensionné pour son courageux dévouement et on lui consacrera des biographies louangeuses, puis des oraisons funèbres où l'on exaltera toutes ses vertus, même sa sincérité, et, avec une merveilleuse adresse, il se glissera ainsi en marge de l'histoire ^
I. Sur l'arrivée, le séjour à Sainte-Hélène de Piontkowski, son départ et ses destinées ultérieures : Un ayenlurier a Sainte- Hélène. Le colonel comte Piontkowski. Ap. Autour de Sainte- Hélène. 1^ série.
ULUSO.N LOWE AKRlVb: A SAINTE-HÉLÈNE 3o5
Cela forme l'intermède mystérieux auquel il ne semble pas que TEmpereur et ses compagnons aient attaché l'intérêt qu'il pouvait mériter ; aussi bien, les événements allaient devenir si graves que l'on conçoit à merveille que ce détail ait été négligé : Hudson Lowe entre en scène ; ce qui s'est passé jusqu'à présent n'a été que le prologue : le drame commence.
Par une étrange illusion, l'Empereur, sur un article paru dans le Moniing Chronicle blâmant les rigueurs de sa captivité, s'est flatté que le nouveau gouverneur arrive avec des instructions plus libérales ; aussi attend-il avec impatience sa venue, et. à chaque bâtiment qu'on signale, se demandet-il si ce ne sera pas enfin lui. Le i4 avril, jour de Pâques, il allait sortir en calèche « avec ces dames » quand on vint lui annoncer que la frégate Phaeton, portant le gouverneur et sa suite, était en vue. « Il dirigea sa promenade de façon à voir la frégate jeter Tancre dans la rade de Jamestown. »
Dès le lendemain, l'on sut à quoi s'en tenir sur l'attitude que prendrait Hudson Lowe. Il fit savoir, par l'officier d'ordonnance, que le i6, à neuf heures du matin, il se présenterait pour voir le général Buonaparle. A cette heure, l'Empereur ne recevait pas ; de plus, il avait fait admettre par Sir George
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Gockburn que quiconque demandait à être reçu par lui, fût-ce l'amiral, s'adressât au Grand maréchal. Ce n'était point une audience que sollicitait le gouverneur, il imposait sa visite, son inspection réglementaire. A neuf heures précises, suivi de son étatmajor, il entra au galop dans Longwood, et mit pied à terre devant la maison. Montholon le fit entrer dans le parloir où Gourgaud le rejoignit. Saint- Denis, qui était de service, répondit à sa demande de voir le général, que « l'Empereur était souffrant et n'était pas encore levé ». Lowe fit le tour de l'habitation, vit l'officier d'ordonnance et lui commanda d'aller demander s'il pouvait être reçu ; on répondit que « l'Empereur dormait et qu'on ne pouvait entrer chez lui ». 11 se détermina alors à venir trouver Bertrand « pour le prier d'annoncer son arrivée au général Buonaparte et lui demander quand il voudrait le recevoir ».
Ce fut le lendemain à deux heures. Sir Hudson Lowo, à la tête de son état-major, arriva exactement avec l'amiral Gockburn, qui se proposait de présenter son successeur à l'Empereur. Ils furent reçus dans le parloir par « ces messieurs », comme on disait, Las Cases, Gourgaud et Montholon. Bertrand devait introduire ; il était au salon avec l'Empereur ; il donna l'ordre de faire entrer le gouverneur. Noverraz tenait la porte. La consigne chez l'Empereur était de ne laisser passer que la seule personne désignée. Lors donc que, Lowe étant entré, l'amiral se présenta, Noverraz ferma
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la porte devant lui et lui* barra le passage avec son bras. L'amiral, déconcerté et mortifié, n'insista point.
Cependant, Lowe avait abordé l'Empereur en lui disant en français: « Je suis venu, Monsieur, pour vous présenter mes devoirs. » L'Empereur avait tout de suite fait allusion au Régiment corse, et la conversation avait continué en italien, sur les Corses, l'expédition d'Abercromby en Egypte, rien de sérieux. On n'aborda pas les affaires. Avant de prendre congé, Lowe présenta son état-major. L'amiral.n'entra point, et partit fort irrité. L'Empereur, sur le moment, était ravi ; il dit que, pour un million, il ne donnerait pas cette journée. A la réflexion, il se reprit, fit exprimer ses regrets à l'amiral parO'Meara et envoya Monlholon lui porter des excuses. Mais le coup était porté : Hudson Lowe savait à quoi il devait s'attendre.
Or, il arrivait avec des instructions qui. si elles étaient en substance semblables à celles qu'avait emportées Sir George Cockburn, et « qu'il devait regarder comme les principes généraux qui devaient régler sa conduite, » les aggravaient sur certains points, surtout lui donnaient des pouvoirs discrétionnaires. « Vous observerez, lui était-il dit, que le désir du gouvernement de Sa Majesté est d'accorder au général Buonaparte toutes les indulgences compatibles avec l'entière sécurité de sa personne. Qu'il ne puisse en aucune manière s'échapper ni avpir de communication avec qui que
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ce soit, excepté par votre entremise, doit être votre soin incessant; et, ces deux points une fois assurés, toutes les l'essources, tous les amusements de nature à réconcilier Buonaparte avec sa captivité doivent être permis. » Gela ne suffisait-il pas pour inspirer à un homme timoré et scrupuleux toutes les inquiétudes et à le porter à toutes les restrictions ?
Lord Bathurst lui annonçait encore que des commissaires nommés par la Russie, l'Autriche et la France devaient venir résider à Sainte-Hélène, « mais ces commissaires n'auraient aucun pouvoir pour intervenir dans les mesures que le gouverneurjugerait utile de prendre, ils seraient simplement les correspondants de leurs Cours respectives ».
Ces instructions étaientprovisoires; elles devaient être complétées lorsque le Parlement aurait rendu l'acte qui aurait pour effet de revêtir l'iniquité d'une forme somptueuse et légale. Néanmoins, avant même que cet acte fût proposé, Lord Bathurst, par une dépèche en date du lo janvier, avait informé Sir Hudson que, par ordre du Prince régent, il devait, dès son arrivée, avertir toutes les personnes composant la suite de Napoléon Buonaparte, y compris les domestiques, qu'ils étaient libres de quitter immédiatement l'Ile et de retourner en Europe ou de se retirer aux États-Unis d'Amérique. Mais qu'aucun d'eux ne pourrait rester à Sainte-Hélène, à moins de déclarer par écrit qu'il
LA gUESTIO.N DES ENGAGEMEMS . .;,
y restait de son plein gré et qu'il se soumettrait aux restrictions qu'il serait nécessaire d'imposer à Napoléon Buonaparte.
A bord du Xorthumberland, on avait déjà signifié verbalement aux compagnons de l'Empereur cette exigence, mais elle avait paru « de style » ; à présent, on ne pouvait s'y méprendre: en les obligeant à souscrire une telle iormule, on entendait qu'ils contractassent un engagement personnel, et » omme, dans cette formule, on déniaità l'Empereur ses titres et sa dignité, par là même, ses compagnons reconnaissaient la légalité, la légitimité même de la captivité. D'ailleurs libre à eux de ne point signer : on en serait même fort aise, car on les déporterait au Cap.
Hudson Lowe communiqua le 18 avril la formule exacte, en langue anglaise; l'Empereur la fit traduire et, refusant de l'admettre, dicta lui-même une formule que devaient signer les domestiques. Las Cases, Gourgaud, Montholon, Bertrand, en présence de ce qu'on exigeait d'eux, hésitaient, éprouvaient des scrupules que l'Empereur ne se souciait point de lever. Il entendait laisser à chacun l'initiative et la responsabilité de son acquiescement. Toutefois, si ses compagnons ne s'engageaient point, qu'ils fussent obligés de quitter Sainte-Hélène, allait-il se trouver seul ? Du 18 au 20 avril, il y eut de Longwood à Plantation House, des allées et des venues du gouverneur, des aides de camp et du Grand maréchal. A
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la fin, le 20, Las Cases, Montholon et Gourgaud apportèrent un engagement, non pas tel qu'il avait été formulé par le Ministère anglais et proposé par le gouverneur, mais tel que le leur inspiraient leur goût à la déclamation et leur vanité personnelle. Seul, le Grand maréchal, mis en demeure de signer ou de s'embarquer dans la huitaine, avec sa famille, sur le Phaeton pour être déporté au Cap, trouva une rédaction qui répondait à toutes les convenances: « La santé de l'Empereur ne me permettant pas de le quitter à présent, et aucun autre moyen ne m'étant laissé de remplir l'engagement que j'ai contracté, je déclare que c'est ma volonté de rester à Sainte-Flélène et de me soumettre aux mêmes restrictions qui sont imposées à l'Empereur. »
Loweeùtpu refuser ces déclarations dont aucune n'^était conforme au modèle imposé et déporter au (;)ap tous les compagnons de l'Empereur : il ne le fit point; mais c'est qu'il ne s'y crut point autorisé pour le moment. C'est pourquoi il en fit la proposition d'abord. Il savait qu'il répondrait aux vœux de son gouvernement en diminuant les dépenses et en écartant le plus grand nombre possible des serviteurs de Napoléon, mais il était obligé de constater qu'aucun ne partirait de soi-même, ce que le ministère avait supposé. Il proposa donc formellement, et dès ce moment, « de les éloigner tous, à l'exception peut-être de Las Cases. La manière, écrivait-il, dont ils manifestent, en toute
LA QUESTION DARGEM 3ii
occasion, soit verbalement, soit par écrit, leur opinion sur les mesures que le gouvernement a jugé convenable d'adopter, à l'égard de Napoléon lui-même, pourrait fournir un prétexte suffisant pour leur éloignement. »
Il était en cela dans l'esprit de ses instructions écrites, il en avait, avant son départ, reçu de verbales sur les économies à réaliser dans l'établissement de Longwood, puisque, dès son débarquement, il s'était enquis des comptes de quinzaine présentés par le pourvoyeur Balcombe, et que, d'après deux de ces comptes, il avait évalué la «lépense annuelle entre 325 et 400 ooo francs i3.ooo à 16.000 £). Cette dépense, disait-il, était motivée par la présence « de cinquante et une personnes dont neuf seulement, avec quatre enfants, formaient la suite du général; les autres, à l'exception des deux officiers de garde, étant des domestiques ».
Ce chiffre de cinquante et un était sensiblement encore au-dessous de la vérité et s'expliquait à merveille, si l'on considérait l'éloignement de Longwood, le nombre des maîtres et leurs habitudes ; et, quant à la dépense, elle était majorée singulièrement, sur les cours déjà si élevés dans l'Ile, par les difficultés du transport et par l'avidité du { ourvoyeur ; mais ce n'était pas là ce que regar-
3i2 NAPOLEON A SAINTE-HELENE
dait le ministère et il n'avait garde d'y chercher un remède.
Par la frégate Newcastle étaient arrivées des dépêches, en date du i5 avril, où Lord Bathurst précisait quelles avaient été les vues de son gouvernement en exigeant des compagnons de l'Empereur la déclaration qu'il leur avait imposée. « J'espère, écrivait-il, que vous aurez réussi à réduire de beaucoup le nombre des personnes attachées à la maison de Buonaparte en encourageant la disposition dans laquelle plusieurs d'entre eux ont été de retourner chez eux ou de ({uitter Sainte-Hélène. » Sans doute, se proposait-onde supprimer ainsi des menées possibles avec les habitants ou même avec les commissaires des Puissances, « qui auraient trop peu de chose à faire pour ne pas être tentés de faire un peu de mal », mais le but essentiel était de réduire les dépenses de la table et de la maison de Buonaparte « de façon qu'elles ne dépassassent pas 8.000 £ (200.000 francs) par an, en y comprenant le vin et l'extraordinaire quel qu'il fût ». Et le ministre de S. M. B. ajoutait au nom de son gouvernement : « Dans le cas où il (Buonaparte) se plaindrait des retranchements que pourra occasionner cette modification, il sera loisible de lui permettre tout le superflu qu'il désirera (à l'égard de la table et du reste) pourvu qu'il fournisse les fonds nécessaires pour couvrir les dépenses au delà des 8.000 £. D'après ce que j'ai appris, les moyens pécuniaires ne lui manquent
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pas et il devra payer les appointements et les gages des personnes de sa suite et des domestiques qui persisteront à rester avec lui; mais j'espère que vous persuaderez à la plupart d'entre eux d'accepter le congé que vous leur avez oflert. »
Donc, lorsque Hudson Lowe prenait à partie les domestiques de l'Empereur et exigeait que, en sa présence, chacun, individuellement, réitérât la déclaration qu'il entendait demeurer à Sainte- Hélène, déclaration que tous avaient déjà faite en présence de Sir Thomas Read, il agissait sur Tordre exprès du ministère, ordre verbal renouvelé ici par écrit et, lorsqu'il engageait contre l'Empereur cette chicane misérable sur les dépenses, il se conformait strictement aux instructions qu'il avait reçues. Même n'oserait-il pas aller jusqu'au bout.
L'amiral Gockburn avait évalué les frais annuels de l'établissement à 18.000 £. Depuis lors, la réalité semblait avoir démontré que les dépenses d'entretien ne pouvaient guère descendre au-dessous de 19.000 £ et atteindraient vraisemblablement 20.000. La dépense fixe montait à 5.5oo ^ « pour l'entretien des bâtiments, les gages du fournisseur, les transports de Jamestown à Longwood, la table des officiers de garde et l'écurie ». Restaient donc i3 5oo £ qui, réparties entre trente-neuf individus composant la maison de Longwood (il y en eut jusqu'à cinquante-cinq), donnaient, par tête et par jour, 14 sh. lesquels, à Sainte-Hélène, vu les prix
3i4 NAPOLÉON A SAINÏE-HÉLENE
quadruples de ceux de Londres, équivalaient à 3 sh. 6 d. et devaient suffire à toutes les dépenses d'éclairage, de chauffage et de table.
En fixant la somme de 8.000 ^^, dont il convenait de retirer 5.5oo £ de dépense fixe, restaient 2.5oo £ pour les besoins de la maison ou 10 pence par jour et par homme. « C'est ce qui est alloué à un soldat », disait l'Empereur en achevant ce raisonnement que Lowe ne tenta même pas de réfuter.
Quel but poursuivait le gouvernement anglais en réduisant ainsi la somme allouée à l'entretien de l'Empereur? Le contraindre à renvoyer la plupart de ses compagnons, afin de Fisoler et de le rendre plus maniable; — cet objet était formellement avoué dans les dépêches de Lord Bathurst; réaliser une économie et, puisqu'on n'avait point, par politique, jugé à propos d'engager les Puissances à payer leur quote-part de la dépense, la réduire au strict minimum; enfin, en contraignant l'Empereur à fournir aux besoins de sa vie matérielle, l'obliger à déclarer où étaient cachés ses trésors. Pour recevoir de l'argent, il faudrait qu'il écrivît ; ses lettres, comme celles de ses compagnons, passeraient ouvertes par les mains du gouverneur qui les transmettrait ouvertes au ministre. Quoi de plus simple dès lors que d'arriver aux détenteurs des fonds et de saisir les immenses capitaux que l'Empereur n'avait pu manquer de mettre en sûreté? Telle était en efFet, chez ses ennemis, qui le jugeaient d'après eux-mêmes.
LA QUESTION D'ARGENT 3i>
Topinion unanimement admise que celui-là qui, durant treize années, avait été le maître de l'Europe, qui avait manié toutes les contributions imposées par ses victoires aux souverains et aux peuples, devait être prodigieusement riche et cette richesse revenait de plein droit aux vainqueurs, comme un fruit essentiel de leur victoire. S'il arrivait qu'au lieu des trésors attendus, on ne trouvât que quelques milliers de francs, on ne les prendrait pas moins, mais, au lieu de les confisquer, on les placerait soUs séquestre, de façon qu'ils servissent jusf{u'à la mort de Napoléon à ses besoins. Ainsi s'était-on déjà emparé lors du transbordement du Belierophon sur le Northumberland de 4.000 napoléons (80.000 fr. .
A cette époque, l'Empereur était parvenu à soustraire aux Anglais aDo.ooo francs, en les répartissan^ dans huit ceintures distribuées à ses compagnons et rendues à Marchand, institué trésorier, lors de l'arrivée à Sainte-Hélène. Cette somme provenait pour la plus grande partie de la remise faite à TEmpereur, le 28 juin, par son trésorier général, de la somme.de 1 83.333 francs, produit de la vente d'une inscription de rente 5 p. 100 consolidé, de i5.i5o francs : tout ce que Napoléon possédait en propre. Il appelacette somme sa « réserve »; il était résolu à nly toucher qu'en cas de nécessité absolue ; il y joignit par la suite quelques économies, en sorte qu'en 1821, elle montait à 3oo.ooo francs.
3i6 NAPOLEON A SAINTE-HELENE
Inconnus aux Anglais, ces aSo.ooo francs n'existaient point pour eux, et l'Empereur ne pouvait s'en servir qu'en dévoilant qu'il les avait dissimulés. Restaient, avant d'avoir recours à l'argent que l'Empereur pouvait avoir en Europe, les capitaux que ses compagnons avaient emportés : Las Cases, avant de quitter Paris, s'était procuré 4-ooo louis qu'il mit à la disposition de l'Empereur ; Bertrand, depuis le 19 juillet, avait, par son notaire M. Fourcault de Pavant et par Baring frères, de Londres, employé en 5 p. 100 Ncwy atiiiuities une somme de 3oo.ooo francs environ (3 1 5.375 faisant 12.61 5 i^) et il présumait que les titres seraient, dès qu'il écrirait, vendus sur son ordre par Baring. Il avait, en outre, avec lui, une somme de i .5oo ^(37.500 fr.) immédiatement utilisable. Gourgaud n'avait rien ; Montholon moins que rien . Ce que la petite colonie se trouvait posséder allait donc aux environs de yoo.ooo francs, et Soo.ooo francs ne mèneraient pas loin, surtout si le gouvernement anglais restreignait à 8.000 £ une dépense qui, normalement, d'après les calculs de Cockburn, pouvait aller à 20.000 et ne pouvait guère descendre au-dessous de 16.000 (400.000 fr.). Outre les 2 à 3oo.ooo francs qu'il en coûterait, n'y avait-il pas à payer des traitements aux officiers, des gages aux serviteurs, l'habillement et l'entretien des uns et des autres ? Ce n'est pas impunément qu'une maison est montée sur un pied impérial. Ce n'est pas impunément qu'elle est administrée par l'homme le plus pro-
LA QUESTION D ARGENT 3i7
digue de ses propres deniers, le plus imaginalif en dépenses, le moins fait pour tenir une comptabilité, restreindre le gaspillage et prévenir le désordre ; Montholon excellait à procurer l'un et l'autre et, pour y remédier, ne faudra-t-il pas que l'Empereur à un moment revoie lui-même les comptes de son maître d'hôtel? Ce n'était donc pas sous le consulat de Montholon qu'on vivrait économiquement. Or, les Soo.ooo francs épuisés, que ferait l'Empereur?
Il avait formé trois dépôts : le premier, en 1814, où il avait confié au comte Lavallette 1.600.000 francs. De ces 1.600.000 francs, Lavallette avait remis 800.000 francs au prince Eugène et 400.000 à la Maison Perregaux et Laffitte. Suivant un compte présenté à l'Empereur en 181 5, il avait payé à divers 120.000 francs. Restaient 280.000 francs dont, « à la connaissance de l'Empereur. 125.000 à recouvrer sur un tiers mort insolvable ». Des 1.600.000 francs, il subsistait donc : aux mains de Lavallette 1 55. 000 fr. dont plus tard il se déclara débiteur, aux mains du prince Eugène 800.000 francs à la disposition de l'Empereur et chez Perregaux et Laffitte 400.000 fr. ; soit 1.355.000 francs.
Chez Perregaux et Laftîtte, ces 400.000 francs (auxquels, pour ordre, on ajouta les 800.000 francs du prince Eugène) étaient venus s'ajouter aux trois millions (et non six millions comme il le croyait) que, le 28 juin 181 5, l'Empereur, sur les instances de Peyrusse, son trésorier général, avait
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ordonné qu'on prît des Tuileries et qu'on portât à la Banque Laffitte. Il était déjà bien tard et il fallut, pour que les fourgons sortissent, une autorisation que donna Fouché. Fouché savait de quoi il s'agissait et, par lui comme par les autres intermédiaires, le secret fut bien gardé.
S'il avait été trahi, nul doute que, comme tous les biens mobiliers et immobiliers des Bonapartes les trois millions de l'Empereur n'eussent été confisqués.
Enfin, et c'est ici le troisième dépôt, peut-être le plus important : l'Empereur avait, en i8i5, remis au roi Joseph des valeurs considérables qui furent déposées chez le comte Clary ou emportées aux États-Unis, sur lesquelles l'Empereur tira à peine quelque centaine de mille francs et qui ne figurèrent sur aucun compte. Il est nécessaire d'en faire mention, attendu les imputations qui y furent faites.
Pour Napoléon, il était essentiel que les Anglais continuassent à ignorer s'il avait des fonds et, au cas qu'il fût obligé d'en tirer d'Europe, qui les fournirait; pour Lowe, il était urgent qu'il se conformât à ses instructions et qu'il réduisît les dépenses à la somme fixée par le ministère ; il s'y employa avec zèle, « espérant que, grâce aux vaisseaux d'avitaillement envoyés d'Angleterre, le prix des denrées baisserait de moitié, et qu'ainsi on réaliserait une réduction dans la dépense sans qu'il en résultât une diminution très sensible dans le confort ou dans le nécessaire qui leur (aux prison-
LA QUESTION D ARGENT jig
niers) avait été accordé jusqu'ici ; mais, ajoutait-il, ( dans le cas où je ne pourrais restreindra !< dépenses de manière qu'elles ne dépassent pas li somme indiquée, ils ont été positivement prévenus que les dépenses de surplus seront à leur charge ou qu'une réduction dans les dépenses sera effectuée ». Pour prouver que l'Empereur était en état de fournir les fonds nécessaires à ses dépenses, Lowe rapportait tenir de M. Balcombe que Montholon avait offert de lui donner au nom de Bonaparte un billet pour 3o.ooo £ (jSo.ooo fr.) sur Hope d'Amsterdam — chez lequel il n'avait pas un florin et sur lequel il n'avait point de lettres de Laflîtfe. C'était là une des vanteries habituelles à Montholon lequel était revenu sur sa proposition, disant qu'il fallait d'abord dépenser les 4-ooo napoléons mis sous séquestre par les Anglais.
Le i6 juillet, l'Empereur aborda directement la question avec Hudson Lowe ; il avait, dit-il, assez d'argent pour subvenir à toutes choses... Mais il lui déplaisait d'envoyer des lettres non cachetées et il ne s'y soumettrait point.
Le 19, Montholon, dans une conversation avec le major Gorrequer. entra dans les détails : l'Empereur ne demandait pas mieux que de payer même la totalité de ses dépenses, « pourvu qu'on lui permit d'user de ses propres ressources au moyen de lettres cachetées » ; ou qu'on le mît à même de tirer sur quelques-uns de ses parents, M"*-' la princesse Pauline, le prince Joseph, son propre fils ou
le prince Eugène », et que ces demandes d'argent pussent être adressées par lettres cachetées. « Si le Gouvernement désirait faire à cet égard quelque proposition, l'Empereur serait prêt à l'accueillir. »
S'emparantde cette énumération de parents, sans doute disposés à concourir à l'entretien de l'Empereur, Lowe écrivit à Bathurst : « Votre Seigneurie a tant de moyens de communications avec ces personnes que la question d'argent pour son état de maison paraît être maintenant une des moins embarrassantes de celles qui le concernent, si ses parents et ses anciens amis éprouvent pour lui les sentiments qu'il leur suppose. »
En attendant, les réductions opér'ées dans les fournitures de la maison se faisaient sentir d'autant plus que les pourvoyeurs déployaient une mauvaise volonté, qui tenait sans doute à ce qu'on rognait quelque peu leurs bénéfices ; ils envoyaient des provisions de qualité inférieure, fort souvent avariées et en si petite quantité qu'il y avait disette à Longwood ; de plus, bien que le gouverneur eût annoncé que l'on pouvait acheter des volailles, du poisson et des légumes et envoyer les factures à Balcombe, Balcombe se refusait à rien payer; le boucher ne voulait plus fournir de bœuf parce que, disait-il, les Français étaient trop difficiles à contenter ; les légumes étaient immangeables ; le pain atroce, fait avec de la farine échauffée; bref, le régime économique du gouverneur aboutissait à
LA QUESTION DARGEM
aflamer les prisonniers : c'était le rétablissement de la Question.
Se tenant comme suffisamment instruit des besoins des prisonniers, le gouverneur vint, le 17 août, à Longwood en vue d'entretenir l'Empereur de la nécessité qu'il prît à sa charge une partie de ses dépenses s'il entendait conserver autour de lui une maison aussi nombreuse. Une première entrevue avec Bertrand, auquel il fut renvoyé, fut singulièrement orageuse. Le Grand maréchal fit remarquer que toute correspondance ayant été arrêtée par la défense d'envoyer ni de recevoir aucune lettre cachetée, l'Empereur ne pouvait s'entretenir de ses affaires personnelles avec ceux auxquels il les avait confiées. Lowe répliqua qu'il n'était point venu pour entrer dans ces détails, qu'il avait eu un entretien avec le général Buonaparte lui-même et aussi avec le comte Montholon et que ni l'un ni l'autre n'avaient fait de difficulté sur la manière de se procurer des fonds. Bertrand rompit et, renvoyant le gouverneur à M. de Montholon, lui signifia qu'il désirait avoir avec lui aussi peu de communications que possible, soit verbalement, soit par écrit. Le gouverneur répliqua, alla pour se plaindre à Napoléon qui refusa de le recevoir, et, le jour même, il écrivit à Montholon pour lui déclarer « quïl était dans l'impossibilité de pourvoir aux dépenses de la maison sur la somme prescrite par son gouvernement, à moins qu'il ne fit sur plusieurs articles une réduction qui pour-
rait diminuer naturellement le confortable dont avaient joui jusque-là les personnes qui étaient autour de lui. Ayant été très franchement informé par le général Buonaparte qu'il avait à sa disposition dans diverses parties de l'Europe des ressources pécuniaires au moyen desquelles l'exctdent et même la totalité de ses dépenses pour, raient être défrayés, il le priait de l'informer, avant qu'il essayât quelque réduction considérable quj serait peut-être désagréable soit à lui, soit aux personnes de sa suite, s'il convenait au général qu'un semblable essai fût tenté ou s'il préférait mettre à la disposition du gouverneur des fonds suffisants pour les dépenses du surplus. »
Lowe revint à Longwood le lendemain 18 août : c'était la cinquième entrevue qu'il avait avec l'Empereur : ce fut la dernière. Il était accompagné de l'amiral Sir Pulteney Malcolm qui avait succédé à Cockburn, et il arrivait avec la résolution de porter ses plaintes contre Bertrand et d'obtenir, au sujet de la question d'argent, une réponse formelle. Napoléon, las des procédés qu'employait Lowe pour l'exécution formaliste et de plus en plus stricte de la consigne, parut saisir avec un certain empressement l'occasion qui se présentait de l'humilier devant témoin, de lui exprimer avec virulence les sentiments qui l'animaient. Le gouverneur exposa donc ses griefs ; l'Empereur resta quelque temps silencieux et, lorsqu'il se détermina à parler, il s'adressa à l'amiral, affectant de ne point regarder