QUESTION D'ARGENT. — RUPTURE AVEC LOWE 32Î
le gouverneur, disant de lui, à la troisième personne : Il a fait ceciy II a fait cela, le flagellant de paroles brèves, et, à chacune de ses dénégations, répondant par des mots qui valaient des coups de fouet. C'est la question des lettres, des communications quelles qu'elles soient, qui est sur le tapis, mais l'aftaire d'argent est au fond, quoique, dans le récit très détaillé de cette suprême visite, Lowe n'insère que cette phrase qu'il attribue à l'Empereur : « Vous voulez de l'argent ; je n'en ai pas, si ce n'est entre les mains de mes amis ; mais je ne puis envoyer de lettres. » On dirait que, dans une dépèche officielle, Lowe a honte d'appuyer sur ce sujet, qu'il sent lui-même combien le ministère s'avilit à insister sur les réductions. L'Empereur et lui ont certainement dit autre chose avant que Lowe le quittât, le chapeau sur la tête, sans autre salutation que : « Je vous souhaite le bonjour. » Napoléon ne lui a-t-il pas dit, comme le rapportent Las Cases et O'Meara, qu'il irait s'asseoir à la table des braves officiers du 53° et qu'ils ne refuseraient point, il en était sur, une part de leur dîner à un vieux soldat comme lui ? Cela est vraisemblable quoique Lowe n'en dise rien et peut-être parce qu'il n'en dit rien ; autrement on ne s'expliquerait point le post-scriptum à la protestation (sans date maisditedu 23 aoûtjquel'Empereui^fitendosserpap Montholon. Après avoir rappelé que, à une lettre en date du 17, Lowe avait joint un aperçu des dépenses de l'établissement de Longwood, mon-
tant au minimum à 20.000 £ (Soo.ooo fr.), il disait : « Vous demandez à l'Empereur un fonds de 12.000 £, votre gouvernement ne vous en allouant que 8.000 pour toutes les dépenses. J'ai eu l'honneur de vous dire que l'Empereur n'avait pas de fonds ; que, depuis un an, il n'avait reçu ni écrit aucune lettre et qu'il ignorait totalement tout ce qui se passe ou a pu se passer en Europe. Transporté violemment sur ce rocher à deux mille lieues, sans pouvoir recevoir ni écrire aucunes lettres, il se trouve entièrement à la discrétion des agents anglais. L'Empereur a toujours désiré et désire pourvoir lui-môme à toutes ses dépenses quelconques, et il le fera aussitôt que vous le lui rendrez possible en levant l'interdiction faite aux négociants de ce pays de servir à sa correspondance et qu'elle ne sera soumise à aucune inquisition de votre part ou de la part de vos agents. « Puis, faisant allusion aux ordres de Lord Bathurst que Lowe avait communiqués : « Vos ministres ignoraient-ils donc, Monsieur, lui dit-il, que le spectacle d'un grand homme aux prises avec l'adversité est le spectacle le plus sublime ? Ignoraient-ils que Napoléon à Sainte-Hélène, au milieu des persécutions de toutes espèces, auxquelles il n'oppose que la sérénité, est plus grand, plus sacré, plus vénérable que sur le premier trône du monde où si longtemps il fut l'arbitre des rois? Ceux qui, dans cette position, manquent à Napoléon n'avilissent que leur propre caractère et la nation qu'ils représentent. »
LA QUESTION D'ARGENT 3aS
Cette protestation, passant par-dessus la tête de Lowe, s'élevait comme une plainte d'une éloquence suprême ; en tant que lettre privée, elle eût paru déclamatoire, mais elle était destinée à la publicité et celle qu'elle reçut fut immense. La question d'argent ne fut assurément pas de celles qui frappèrent le moins la sensibilité des peuples; le contraste entre l'opulence d'hier et la misère d'à présent ne pouvait manquer d'émouvoir, et si quelques-uns des compagnons de l'Empereur craignaient que, par de telles réclamations, on ne diminuât le prestige de Napoléon, ils se trompaient à cette fois. L'âme populaire n'a point de ces petitesses, et l'Empereur la jugeait bien.
Mais plus vivement Napoléon menait contre Lowe et le gouvernement anglais sa campagne de paroles et d'écrits, plus strictement Lowe s'affermissait dans ses consignes et aspirait à mater son prisonnier. La question des dépenses lui était un excellent prétexte pour l'isoler, lui enlever des compagnons qui ne manquaient point de l'exciter, pour le réduire par la solitude et par l'ennui : la prison cellulaire sous l'équateur. Il ne manqua donc pas de se prévaloir des dépenses qu'exigeait la présence de cinquante-cinq personnes pour réclamer le renvoi d'un certain nombre : « C'est seulement, écrivait-il, par une diminution dans le nombre des personnes que l'on peut effectuer une réduction matérielle dans la dépense. » On devrait commencer par les « officiers de sa suite, lesquels
ne se considéraient assujettis à aucune loi de discipline, ni au respect dû aux autorités de l'île «, et il demandait des mesures de rigueur contre l'Empereur lui-même à cause de « sa conduite insolente et non provoquée » ; il vantait la modération dont il avait fait preuve et « l'indulgence » qu'il lui avait témoignée ; mais il paraissait croire que l'Empereur ne l'avait traité comme il avait fait que pour le provoquer à quelque acte de violence qui lui rendît impossible la continuation de son commandement : tant la préoccupation de conserver sa place primait chez cet homme tout autre sentiment !
Dans quel but, Lowe, si respectueux des instructions de son gouvernement, prit-il sur lui d'excéder d'un tiers, juste à ce moment (5 septembre), la somme allouée pour l'entretien de la maison de l'Empereur et de la porter de son chef de 8 à I2.000 £? Faut-il penser qu'il s'était convaincu de l'impossibilité de soutenir l'établissement de Longwood avec une somme moindre, celle-ci encore ne devant suffire que moyennant des réductions considérables dans le personnel des domestiques anglais, ou moyennant une contribution de 8.000 £ de la part de l'Empereur ; ou bien attendait-il que, sur l'énoncé d'un tel chiffre, son gouvernement prît le parti qu'il avait tant de fois suggéré et chassât de l'Ile ces insolents Français? Y avait-il à sa détermination des mobiles secrets ? Imaginait-il qu'il adoucirait ainsi l'Empereur et le détermine-