‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 5 sur 90 · DE MALMAISON AU NORTHUMBERLAND · texte numérisé non relu

DE MALMAISON AU NORTHUMBERLAND

Parti le a5 juin, à midi, de l'Elysée, par la j)orte des Champs-Elysées, presque en fugitif, — fuyant les acclamations d'un peuple qui le voulait pour son chef, — Napoléon est arrivé à Malmaison où, depuis la veille, Hortense l'attendait. Elle n'a voulu laisser à personne l'honneur, qui n'est pas sans péril, de recevoir le proscrit en cette maison qui a vu la joyeuse ascension de sa prodigieuse fortune. Quelques serviteurs ont suivi, — peu. Déjà on s'est écarté et certains ont pris leur parti : il s'est trouvé pourtant un écuyer, M. de Montaran, pour chevaucher à la portière, un chambellan ou deux, M. de Las Cases et M. de Beauvau, pour se tenir dans le salon de service ; il s'est trouvé des officiers d'ordonnance en nombre et quelques pages. Le dévouement sied aux jeunes cœurs.

NAPOLÉON A SAINTE-HÉLÈxNE

Le projet de l'Empereur semble être de passer aux États-Unis. Sachant que deux frégates, la 5<îrtZe et la Méduse, étaient à Rochefort prêtes à prendre la mer, il avait, dès le 23 au soir, envoyé le Grand maréchal Bertrand demander au ministre de la Marine qu'on les mît à sa disposition. Decrès n'asp\rait qu'à servir l'Empereur ; il avait écrit aussitôt au préfet maritime, M. de Bonnefoux, annonçant la prochaine arrivée d'un ministre de France aux Etats-Unis qui devait, avec une suite de vingt personnes, embarquer sur les deux frégates : « Ne ménagez rien, ajoutait-il de sa main, pour que la table soit très abondante et très honorable... Terminez tout cela promptement et avec l'intelligence qui vous est particulière, mais surtout avec le plus grand secret. »

Le 24, en même temps qu'il avait insisté pour les frégates auprès de Décrès, lequel ne pouvait rien décider sans prendre les ordres de la Commission provisoire — c'est-à-dire de Fouché, — Bertrand avait réclamé de l'administrateur du Mobilier de la Couronne, le baron Desmazis, « de quoi meubler une maison de ville et une maison de campagne et quelques officiers »; et il était entré dans le plus minutieux détail, précisant les meubles qu'il fallait pour deux salons, huit chambres de maître à la ville, deux appartements de maître et plusieurs appartements de suite à la campagne; il avait demandé que ces objets fussent emballés au garde-meuble et ne fussent envoyés

beki:r commandant de la garde 3

à Malmaison que sur avis ultérieur. Desmazis en avait référé à l'instant à l'intendant général Montalivet, lequel, empêché par la goutte d'aller prendre les instructions de la Commission provisoire, avait écrit le 26 à Fouché. En marge, Fouché avait mis : Ajourné.

Le même jour 23, pendant la séance de la Chambre, le ministre de la Guerre avait fait porter par un de ses aides de camp à un représentant, le général de division comte Beker, une lettre où il l'informait que, par arrêté de ce jour, il l'avait « nommé au commandement de la garde de l'Empereur casernée à Rueil ». « L'honneur de la France, avait écrit Davout, commande de veiller à la conservation de sa personne et au respect qui lui est dû. L'intérêt de la patrie exige qu'on empêche les malveillants de se servir de son nom pour exciter des troubles. »

A partir du 23 juin au soir où Beker, avant même de voir l'Empereur, s'était fait reconnaître par la garde, Napoléon était prisonnier. Il se contenta de dire, lorsque Beker lui présenta l'ordre de Davout : « On aurait dû m'informer officiellement d'un acte que je regarde comme une affaire de forme et non comme une mesure de surveillance à laquelle il était inutile de m'assujettir, puisque je n'ai pas l'intention de manquer à mes engagements. »

En faisant choix du général Beker, Davout avaitil compté que la vigilance de cet officier serait

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accrue par une inimitié personnelle ? On a pu le penser et on l'a dit. Né en Alsace, en 1770, engagé en 1788 dans Languedoc-Dragons, Beker était adjudant commandant lors du Consulat; il avait combattu-à l'Armée du Nord, en Vendée, en Hollande, à l'Armée de Sambre-et-Meuse, à Saint- Domingue, à l'Armée d'Italie, et il avait été grièvement blessé à Cassano. Le Premier Consul, qui l'avait pris en gré, îe maria à la sœur de Desaix^ le fit, après Hohenlinden, général de brigade et l'envoya commander le Puy-de-Dôme, ce qui était bien une faveur, étant donné que la famille Desaix, tout entière dotée, rentée et titrée par lui, y faisait sa résidence. Général de division après Austerlitz, mis en vue par les campagnes de Prusse et de Pologne, comte de l'Empire sous la dénomination de comte deMons avec une dotation de 3o.ooo livres de rentes, Beker, après avoir été en 1807 chef d'état-major de Masséna, avait pris un congé en 1808, puis avait paru demander sa retraite, qui lui avait été accordée. Il avait protesté contre cette décision, avait sollicité d'être rappelé au service, sur quoi l'Empereur lui avait de nouveau donné un commandement. Mais, après la journée d"Essling qui lui avait valu la plaque de grand officier, il avait sollicité d'aller se soigner dans le Puy-de- Dôme ; l'Empereur le lui avait permis et avait ajouté la continuation du traitement d'activité.

Hors d'état d'être employé aux armées, Beker avait été mis en réquisition à l'intérieur, pour

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