‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 51 sur 90 · QUESTION D'ARGENT. — L'ARGENTERIE · texte numérisé non relu

QUESTION D'ARGENT. — L'ARGENTERIE

rait à demander de Targent en Europe ? Gomme ce ne pourrait être que par son canal et par lettres ouvertes, il tiendrait ainsi le secret et l'on ne manquerait pas de lui en savoir gré.

Il ne s'attendait point que Montholon répondit, le r, à l'officier d'ordonnance que l'Empereur, dans l'impossibilité de restreindre davantage les dépenses de Longwood, s'était déterminé à disposer d'environ 25.000 livres de son argenterie en la vendant à quelque négociant de l'Ile, de façon à fournir, pendant deux ans, les 12.000 livres qu'on lui demandait — 12.000 ou 8.000, c'est tout un, car peu importait la somme. Lowe, devant le scandale qu'il pressentait, s'ingénia : il déclara par lettre à Montholon qu'il n'hésiterait pas à garantir au général Buonaparte que toutes lettres ou communications écrites qu'il pourrait transmettre au sujet d'argent, par Tintermédiaire du gouverneur, ne seraient portées par celui-ci à la connaissance d'aucun individu de l'Ile ni d'ailleurs, le secrétaire d'Etat pour les Colonies seul excepté.

Cette proposition était inadmissible : l'Empereur mit donc à exécution la vente de l'argenterie : on arracha des cloches les aigles ciselés qui les ornaient ; on brisa à coups de marteau les assiettes, les plats et les pièces d'ornement, et Cipriani en porta 942 onces chez Balcombe, assez pour payer les dettes courantes. Une seconde fois, on en vendit 1.22J onces, une troisième, 2.048 ; le taux, d'après le cours de l'argent en Angleterre,

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fut fixé à cinq shillings l'once. En francs, les 4.227 onces vendues auraient donc produit 26.418 fr. 75. Etant donné que l'Empereur devait fournir rien que pour l'approvisionnement de la maison 100.000 francs par an, qu'il avait à payer les appointements de ses officiers, les gages des gens et les dépenses courantes, ces 26.000 francs suffisaient à peine pour un trimestre. Il y avait assurément une quantité d'argenterie, non, comme avait dit Montholon, pour une valeur de 25. 000 £ ou 1.425.000 francs, ce qui eût supposé 10.000 onces en poids, mais peut-être pour une centaine de mille francs. Cette ressource épuisée, restaient les treize lettres de change de 3oo £ chacune que Las Cases avait offertes, puis l'argent de Bertrand, mais on n'eut besoin d'aller à ces extrémités que parce qu'on le voulut ainsi. Le gouvernement anglais avait capitulé. Pour le petit-fils de l'alderman Bathurst, l'idée de faire une économie avait été plus forte que la haine, que l'inquiétude, que la superstition du règlement. « Vous pouvez vous regarder comme libre, avait-il écrit à Lowe, le 22 novembre 1816, d'informer le général Buonaparte que vous vous chargerez d'envoyer ici, sans l'examiner, une lettre cachetée pour être remise à la maison de commerce d'Angleterre à laquelle elle sera adressée, pourvu que votre complaisance en cette occasion ne soit pas considérée comme autorisant une permission générale de continuer cette correspondance, que la somme à laquelle

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montera cette traite vous soit indiquée et que la manière dont il en disposera dans l'Ile soit soumise à votre approbation. »

Ainsi, moyennant (ju'il atténue dans une mesure infime les charges qu'il s'est lui-même imposées, le ministère britannique est le premier à violer les règlements qu'il a imposés au prisonnier, mais il le lui fait payer.

Celte mesure d'ailleurs ne fut point suivie d'exécution ; soit que Lowe, plus strict en sa consigne que son ministre même, ait remis pour donner communication de la dépêche de Lord Bathurst, soit qu'il ait jugé à propos de passer cette concession sous silence. Ce ne fut point par une voie officielle que l'Empereur fit passer l'ordre au prince Eugène d'envoyer les fonds nécessaires à un banquier de Londres et si, à dater du mois d'avril 1818, le Grand maréchal fut autorisé à tirer, une fois par mois, sur les banquiers Andrews, Street et Parker, de Londres, une traite de 10.000 francs, ce fut sous le visa du gouverneur, et moyennant qu'on lui remit un état de répartition réel ou fictif ainsi formulé : à Marchand, pour la toilette de l'Empereur, i.ooo francs; à Pierron, pour les besoins de la maison, 3.473 ; au comte Bertrand, 2.000 ; au comte Montholon, 2.000 ; aux domestiques, pour gages, i.525. Ci-devant Gourgaud touchait 5oo francs par mois ; Piontkowski, 3oo ; le chirurgien, les prêtres eurent de même un traitement. Mais les gages n'étaient pas entière-

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mentversés et, pour la plus grande partie, ils étaient portés en compte, de façon à augmenter la réserve de l'Empereur, en même temps qu'à prévenir certains abus et à constituer pour chaque serviteur une petite fortune.

On ne s'enquit point trop ni de qui fournissait les fonds, ni de qui faisait les remises. On le soupçonnait, on le disait ; même on le savait officieusement, mais officiellement on l'ignorait. Gela permit qu'on tolérât que FEmporeur reçiit cet argent, et que le gouvernement anglais fît cette économie. Lowe n'intervenait que pour viser les traites, mais il les visait, et il ne s'étonnait même pas que le général Bertrand fût si riche.

Au moment où la vente de l'argenterie ménageait à tort ou à raison, devant l'opinion européenne, une victoire certaine à iNapoléon, le gouverneur obtenait gain de cause sur les points qu'il considérait comme le plus importants : sa conduite recevait l'approbation entière du Prince régent ; Lord Bathurst lui recommandait de redoubler de surveillance, de faire vérifier par l'officier d'ordonnance, au moins deux fois par vingt-quatre heures, si le général Buonaparte était présent, de prohiber toute correspondance clandestine avec les habitants, d'éloigner de la personne du général au moins quatre des individus venus avec lui, en particidier Piontkowski ; les autres, Lowe les choisirait en se laissant guider par l'opinion défavorable qu'il aurait de leur conduite. Si on lui

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recommandait de supporter de la part de Napoléon toutes les violences qui se borneraient à des paroles, on l'autorisait à faire transporter hors de rile toutes les personnes de sa suite « qui n'observeraient pas à son égard le respect qu'exigeait sa position ainsi que cette stricte attention aux règlements qui était la condition indispensable mise à leur résidence dans File ». Pour renforcer s'il en était besoin les armes dont il disposait, pour donner à ceux des compagnons de l'Empereur qui, sans vouloir le paraître, seraient disposés à l'abandonner, les moyens de sembler obligés à le quitter, le ministère renvoyait les déclarations précédemment signées par les officiers et les domestiques, déclarations non conformes à la formule ofBcielle, entourées de restrictions, accompagnées de protestations et attribuant toutes à Napoléon le titre et les qualités que l'Angleterre lui refusait. Le ministère exigeait que, dans la huitaine, on signât, sinon déportation au Gap. L'Empereur paraissait préférer le départ de ses compagnons à l'aveu de sa déchéance qu'ils eussent ainsi contresigné : en réalité, il n'était point si libéré de toute humanité qu'il se résignât à vivre seul, de tout orgueil qu'il consentît à licencier cette petite cour qui lui donnait encore une illusion de souveraineté. Il défendit que Ton signât et il accueillit à merveille ceux qui avaient signé.

La vie devenait de plus en plus difficile. La prohibition de toute correspondance avec les habi-

tants allait entraîner la suppression de toute relation avec eux, les restrictions aux pauvres libertés dont l'Empereur jouissait, le resserrement des limites où il pouvait évoluer sans son gardien, de façon qu'il n'eût plus pour promenade qu'un désert. Les chimères ne procuraient même plus un instant d'espérance ; on s'enlisait dans la monotonie des jours ; si l'on avait cru trouver des distractions à la venue des commissaires, ç'avaient été des déceptions nouvelles. L'Empereur n'avaitil point imaginé que les commissaires seraient porteurs de lettres de leurs souverains les accréditant en quelque sotte près de lui ; qu'une fois introduits, — ce qui lui semblait fort simple, puisqu'ils n'auraient, selon le règlement institue par l'amiral Cockburn, qu'à demander leur audience par le Grand maréchal, — ils formeraient le corps diplomatique accrédité à Longwood? Il avait pris ses renseignements; il savait comme étaient le Russe et l'Autrichien, et quelles ressources il tirerait d'eux. Le Français, sans doute, était grotesque et rébarbatif. S'il représentait au naturel l'émigré intransigeant, l'Empereur n'avait-il pas maté et séduit des personnes bien autrement hostiles? — au moins l'avait-il cru. Il pensait se souvenir de l'avoir vu à Valence, au temps où lui était lieutenant et l'autre colonel ; cela ferait un lien. Et puis, si M. le marquis de Montchenu ne voulait point venir à Longwood, libre à lui, on se dédommagerait avec le Russe et

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1 Autrichien. Et là-dessus, on avait rêvé. Evidemment, l'empereur de Russie n'aurait pas envoyé un de ses ofliciers sans le charger de quelque commission pour celui auquel, à Tilsitt et à Erfurt, il jurait une amitié éternelle ; rien ne serait plus simple que d'ouvrir une correspondance avec le czar, et, grâce à lui, on obtiendrait ce qu'on voudrait : qui sait si même il n'offrirait pas un asile dans ses Etats ? Quant à l'Autrichien, pas de doute : il apportait au proscrit des nouvelles de sa femme et de son fils; il y avait là, de la part de l'empereur d Autriche, une attention dont il fallait lui tenir compte. Et l'Empereur attendit; et il dépêcha M""* Bertrand en éclaireur, et puis Las Cases, et puis tout le monde. Ce qu'on lui apporta, ce fut le texte du traité signé le 2 août 181 5 qui le constituait le prisonnier de l'Europe et qui réduisait les fonctions de ces commissaires à délivrer chaque mois son certificat de vie. S'il ne connut point, par bonheur, les prétentions qu'avait eues le marquis de Montchenu, de réquisitionner quelques soldats pour entrer baïonnette au canon dans la maison de Longwood et y constater si rUsurpateury était vivant, il apprit que, pour couper court à toute tentative des commissaires, Lowe avait enlevé au Grand maréchal et s'était réservé à lui-même le droit de délivrer les passes. Sur une lettre imprudente que l'Empereur lui fit écrire, il saisit l'occasion de couper les visites, de supprimer par là toute distraction, mais aussi d'à-

bolir tout moyen qu'eût eu Napoléon de communiquer avec l'Europe, d'y porter ses plaintes, d'y faire valoir ses griefs ; car tel était l'Empereur qu'il rendait le geôlier responsable du traitement qu'il subissait, ne pouvant admettre qu'une grande nation assumât, devant la postérité, la honte du traitement qu'on lui faisait subir.

Par le fait même de l'Empereur, Hudson Lowe réalisait ainsi un des objets qui lui avaient été proposés et qu'il tenait comme essentiels pour assurer la garde du prisonnier : la séquestration. Non seulement il avait coupé toutes les communications que l'Empereur eût pu adresser à des personnages du dehors ou même à des habitants de rile ; il était parvenu, grâce à une persévérance obstinée, à écarter les visiteurs et à donner à l'Empereur les apparences d'une misanthropie aussi contraire à son caractère que nuisible à ses intérêts. Les quelques personnes qui, des habitudes données par Sir George Gockburn, avaient gardé celle de venir à Longwood et d'y fréquenter même dans une sorte d'intimité, allaient bientôt regagner l'Europe, soit que leur temps de service fût achevé ou que leurs affaires les y rappelassent, et Lowe se tiendrait alors pour certain que nulle parole de son prisonnier ne serait répétée hors de Longwood.

Si, à des personnages d'importance allant à la Chine ou aux Indes, ou en revenant, il ne pouvab fermer les portes de la prison ; s'il étai tétgiilo

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