LES LETTRES. — LES LIVRES
d'admettre que leur désir d'être reçus les fît s'adresser au Grand maréchal, au moins, de ces visiteurs, parents ou alliés de ministres, employés, partisans et soutiens du grand ministère, était-il assuré de ne recevoir aucun démenti ; leurs rapports venaient ronfîrmer les siens, et, alors que l'Empereur se l)erçait de lidée que le ministère, mieux instruit, allait enfin faire droit à ses demandes, c'était un redoublement de sévérité qui se préparait pour lui, avec des félicitations pour le gouverneur.
L'Empereur ne devait ni envoyer des messages, ni faire porter des paroles; il devait moins encore en recevoir, à moins que ce fût par la voie ofiQcielle; que les lettres, remises sans être closes, traînassent dans les bureaux où l'on en prendrait copie, fussent violées par des regards hostiles ou gouailleurs, et, à l'arrivée à Sainte -Hélène, défrayassent les conversations des adjudants du gouverneur. Aussi, lorsqu'on lui remettait ces lettres fanées, impersonnelles et vides. l'Empereur, d'un geste las, les laissait tomber, souvent sans les lire... A quoi bon?
Les livres qu'il demandait et que le ministère se chargea d'acheter, — moyennant sans doute une commission, car quelle quantité de volumes imprimés n'eùt-on pas eue pour cette somme de 1.396 £, 25.000 francs à peu près, qu'on lui réclama ! — lui étaient bien plus précieux. C'était de la pensée, disposée pour être lue par tous, mais dont il lui semblait, dans les feuillets hâtivement coupés, qu'il
saisît la primeur. 11 en faisait maculer la première page de son cachet impérial, il y faisait écrire son nom : V Empereur Napoléon. Comme jadis d'un royaume, il prenait possession de ces brochures, qui lui devenaient précieuses comme des con quêtes. N'était-il point question, à chaque page, de ce qu'il avait fait? Quiconque écrivait et imprimait en Europe ne prononçait-il pas son nom? Qu'importait que quelque Anglais eût imaginé de le rayer du vocabulaire de l'Humanité? Lowe ne pouvait couper toutes les pages où était imprimé le nom de Napoléon, ces livres étant envoyés par le ministre! Il prit sa revanche quand un volume arriva envoyé par un particulier : et quel? — un membre de l'opposition libérale, M. Hobhouse. Il avait adressé à Lowe, pour être remis à l'Empereur, un exemplaire de son ouvrage : The Lcist Reigti of the Emperor Napoléon; cet exemplaire, honorablement relié, portait sur le plat une assez longue inscription débutant par : A Napoléon le Grand, et, à la première page, M. Hobhouse avait transcrit une phrase de Tacite. Sous prétexte que M. Hobhouse s'en était rapporté à ses bons soins, Sir Hudson Lowe, qui était amateur, s'empara du livre, le plaça au milieu des siens, l'emporta plus tard en Angleterre ; mais, lorsqu'il vendit sa bibliothèque, ne se souciant point qu'on trouvât la preuve de son larcin, il l'excepta du marché, et ce fut à la suite de circonstances romanesques qu'un amateur bien connu en fit l'acquisition.
LADY HOLLA.XD 337
Evidemment, si Hobhouse avait été alors ce qu'il devint, un lord du Royaume-Uni, — Lord Broughton, — l'embarras eût été bien plus grand. Car Lowe ne renvoyait ni ne gardait ce qu'expédiait Lady Holiand.
C'est ici assurément l'un des épisodes les plus émouvants de la captivité. Cette femme n'a point de préjugés, et elle l'a prouvé : Elizabeth Vassall, fille unique de Richard Vassall, de la Jamaïque, et de Mary Clark, de New-York, a épousé, en 1766, à Tâge de quinze ans, Sir George Webster, de Battle- Abbey, plus vieux qu'elle de vingt-trois ans. Il l'ut membre du Parlement, et, n'ayant point été réélu, s'en fut sur le continent, où sa femme désirait voyager. Malgré qu'Elizabeth eût eu cinq enfants de 1789 à 1 795, le ménage n'allait guère : Lady Webster était dans les pires termes avec sa belle-mère, contre laquelle elle imaginait toute sorte de grosses farces que ses amis ne manquaient point de trouve spirituelles, car elle était jolie, et riche à 7.000 *: de revenus. Sa famille déclare que quoiqu'elle eût des amis très dévoués, elle n'en eut point d'intime avant 1794? où, en février, elle rencontra, à Flo- ^rence, Henry Richard, troisième Lord HoUand, le ^neveu de Fox, de Lord Ossory et de Lady Warwick. de deux ans plus jeune qu'elle. Cette rencontre laissa des traces, car, au mois d'avril 96, Lady Webster, ayant quitté Florence et étant rentrée chez son mari, se trouva obligée de le quitter pour donner, au mois de novembre, le
jour à un fils sur lequel Sir Godfrey n'avait aucun droit, et qui fut d'ailleurs baptisé Charles- Richard Fox.
Lady Webster pensa ensuite à divorcer ; Sir Godfrey ne parut point d'abord y mettre obstacle; mais ensuite il se ravisa, et le procès qu'il intenta coûta à Lord Holland 6.000 £, et à Lady Webster tous ses revenus, sauf 800 £. Privée de la garde de ses enfants, elle ne conserva près d'elle qu'une fille, dont elle avait annoncé la mort, simulé l'enterrement et porté le deuil. Trois ans plus tard, Sir Godfrey lui fit la gracieuseté de mourir , et elle épousa son complice, lequel l'aimait au point de changer son nom de Fox pour celui de Vassall, et de devenir entièrement sa créature. Elle prit une très grande place dans la société anglaise, s'entend la société masculine, car il n'était question ni qu'elle reçût des femmes, ni qu'elle sortît de Holland House pour pénétrer dans quelque salon. Mais telle était cette société que les femmes les plus notoires, les plus puissantes et exerçant l'influence, étaient des déclassées, vivant en marge, mais y régnant; même elles avaient leur cour masculine, donnaient le mot d'ordre à leurs amis, et comme elles n'éprouvaient aucun embarras à se mêler de politique et que leur tempérament les poussait à jouer un rôle, elles se jetaient dans le mouvement et risquaient des démarches qui eussent compromis d'autres femmes, et qui semblaient toutes simples de leur part. Lady Holland