LE JARDINIER AUTRICHIEN
En droit, qui avait raison? Lowe, assurément. Il remplissait sa consigne, mais de telle façon que, si celte histoire était connue, il tournait contre lui rhumanité soulevée. Nul doute que ce ne soit un des griefs principaux que la postérité, sur la parole de Napoléon, ait formés contre lui; il est vrai que Napoléon ne s'estpoint borné au fait tel qu'ill'areçu de Marchand. Il a pris pour acquis que Welle avait vu le Roi de Rome à Schœnbriinn et que Lowe le savait; que Welle avait demandé à venir à Longwood et que Lowe l'avait refusé. Rien de moins sûr ; mais il part de là, dans la lettre qu'il remet à Las Cases le ii décembre 1816 et qu'il destine à être publiée ; il écrit : « Si vous voyez ma femme et mon fils, embrassez-les. Depuis deux ans, je n'en ai aucune nouvelle, ni directe ni indirecte. Il y a, depuis six mois, dans ce pays, un botaniste allemand qui les a vus dans le jardin de Schœnbriinn quelques mois avant son départ. Les barbares ont empêché qu'il vint me donner de leurs nouvelles. » Cinq mois plus tard, dans un document dont il prévoyait l'immense retentissement, il écrit: « D'après le même esprit d'inquisition, un botaniste de Schœnbriinn, qui a séjourné plusieurs mois dans l'île et qui aurait pu donner à un père des nouvelles de son fils, fut écarté de Longwood avec le plus grand soin. »
L'Empereur supposait gratuitement que Welle avait vu l'Impératrice et le Roi de Rome ; plus gratuitement encore, qu'il avait demandé à venir à
Longwood. Mais rargiiment devait frapper l'imagination, et Lowe ne pouvait y opposer sa consigne sans être taxé de cruauté. Aussi, quelque inquiétude qu'il eût prise et si animée qu'eût été sa correspondance avec Stûrmer, glissa-t-il par la suite, alléguant que seule la manière clandestine dont la mèche de cheveux avait été remise avait motivé son observation.
Dans le cas de Welle, Lowe, en définitive, avait cédé, et il n'avait tiré de sa condescendance relative aucun bénéfice — tout au contraire. Ce fut pis encore dans le second cas. Le 28 mai 1817, un store-ship, le Bariiig^ capitaine Lamp, arrive à Sainte-Hélène. A bord est un maître canonnier, Philippe Radovitch, lequel a été chargé, parla maison de commerce Biagini, de Londres, de présenter à Napoléon un buste en marbre de son fils. C'est un buste de commerce dont on rehausse la valeur de quantité de légendes: qu'il a été taillé d'après un portrait exécuté sur nature aux bains de Livourne, où le prince se trouvait avec sa mère; qu'il n'y en eut que deux exemplaires, l'un qu'a conservé « l'illustre mère du prince » et celui-ci ; qu'il a fallu de grands frais pour obtenir la ressemblance ; tout cela est faux. L'on a décoré l'enfant de la plaque de la Légion d'honneur, alors que depuis son arrivée à Vienne on la lui a enlevée ; l'on a inscrit sur le piédouche : Napoléon-François- Charles-Joseph, comme si le nom de Napoléon n'étai tpoint proscrit dans le ciel et sur la terre ;