‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 62 sur 90 · A LA CHAMBRE DES LORDS · texte numérisé non relu

A LA CHAMBRE DES LORDS

connaissance aux Nobles Lords des instructions qu'avait reçues Lowe; il en assuma entièrement la responsabilité; il déclara, ce qui était vrai, que le gouverneur les avait strictement appliquées et qu'on n'avait rien à lui reprocher à ce sujet. Il trouva dans les dépêches que Lowe lui avait adressées tous les arguments qu'il devait invoquer, au sujet des correspondances clandestines, comme au sujet de la réduction des limites où Napoléon pouvait se promener sans être accompagné, réduction que Lowe n'avait point jugé à propos de justifier autrement que parce qu'il avait « trouvé que le général abusait de la confiance qu'on lui avait accordée en pratiquant les habitants ». Il supposa habilement le cas d'une évasion, pour triompher avec les précautions qu'il avait prises ; il affirma que Longwood était le lieu le plus gai et le plus sain de l'Ile entière, qu'il n'avait jamais été question au congrès de Vienne de déporter Napoléon à Sainte-Hélène; il entra ensuite dans des détails au sujet de la dépense, se targua de générosité parce que le conseil des ministres avait, sur les représentations de Lowe, élevé de 8 à 12,000 £, sa contribution à une dépense qui ne pouvait être moindre de 1 7 à 1 8.000 ; il ne dit mot de l'argent qu'on exigeait de l'Empereur, mais il inspira des terreurs en parlant des fonds immenses que Napoléon avait à sa disposition en Europe et il acheva par un couplet sur les exigences des Français dont l'effet était irrésistible, dès qu'on montrait les neuf personnes de la

suite de Buonaparte consommant, par quinze jours, 266 bouteilles de vins divers, plus 42 bouteilles de porter.

Malgré que Lord Holland n'eût point répliqué et que, après un court débat auquel avaient pris part, pour appuyer le ministère, le marquis de Buckingham et Lord Darnley, la motion mise aux voix eût été rejetée sans division, Lord Bathurst, victorieux devant les Lords, ne l'était point devant l'opinion. Ce pamphlet de Santini, malgré qu'il l'eût tourné en dérision, se vendait à des milliers d'exemplaires et son réalisme naïf venait s'ajouter aux lettres de Warden, d'une portée plus haute, ou au mystérieux Manuscrit venu de Sainte-Hélène qui attirait toutes les curiosités et provoquait un étrange enthousiasme. Certes, fallait-il s'attendre que l'Empereur répondît à Lord Bathurst dès qu'il aurait connaissance de son discours, mais ce ne pourrait être avant trois mois (mai 181 7), et encore travailla-t-il à sa réponse jusqu'en juillet ; ne la remit-il à Lowe et aux commissaires qu'en octobre, et ne parvint-il à la faire passer en Europe qu'à la fin de l'année.

Les Observations sur le discours de Lord Bathurst ne furent imprimées qu'en anglais et semblent être demeurées inconnues en France jusqu'en 1821; on y lisait : « On manque de tout à Sainte-Hélène; les calculs de Lord Bathurst sur ces objets sont faux de plus de moitié. L'orateur se complaît à agiteri publiquement des matières qui, de leur nature,]

CE QUE DIT BATHURST 3:i

ont quelque chose de vil et prêtent au ridicule. Que de mépris dans le ton, dans toutes les manières de 1 honorable ministre ! C'est de même dans la partie de sa correspondance dont on a eu communication. Dans quinze ou vingt générations, en lisant le discours et les ordres de Lord Bathurst, ses descendants se défendront d'être du même sang que celui qui, par un mélange de haine sauvage et de ridicule pusillanimité, a flétri le caractère moral du peuple anglais dans le temps que ses pavillons triomphants couvrent l'univers. »

Il n'y avait pas eu besoin de ces sévères paroles : l'opinion avait fait justice des mensonges embarrassés du ministre anglais, de ses tranchantes afïirmations, de sa pitié pire que ses injures. « Je crois devoir ajouter, écrivait cet homme à Hudson Lowe, un mois après avoir prononcé son discours, qu'il n'existe dans ce pays aucune répugnance à lui accorder les plaisirs de la table et particulièrement du vin. » Cela sufEt : à l'Empereur, il offre du vin : « Le vin qu'il aime le mieux, à ce que j ai toujours entendu dire, est le bourgogne ». et il donnera à Napoléon du bourgogne tant qu il en voudra. Et telle est l'opinion qu'ont prise des rois, d'après l'original qu'ils ont sous les yeux, les ministres du Prince régent...

On ne pouvait douter que, en Angleterre comme sur le continent, un revirement n^ se fût produit dans l'opinion au sujet de l'Empereur. Ce n'était point que les Oligarques fussent moins décidés

dans leur haine ou qu'ils hésitassent sur l'emploi des moyens, mais tels étaient chez les peuples — et non pas seulement en France, mais en Italie et dans une partie de TAUemagne — les regrets qu'inspiraient ses institutions et son administraion, tel était l'attachement qu' avaient gardé, aussi bien à sa personne qu'à ce qu'elle représentait, ses anciens soldats, que les gouvernants se trouveraient, bon gré mal gré, obligés à faire des concessions, à apporter quelque adoucissement à la captivité, surtout s'il était démontré que le climat de Sainte- Hélène lui fût fatal et qu'il se rencontrât un homme qui groupât les bonnes volontés, qui saisît les moyens de remuer l'opinion et qui eût assez de prestige et d'autorité pour s'instituer devant l'Europe l'avocat du prisonnier.

Las Cases, en se réservant un tel rôle, n'avait certes pas mal raisonné. Qu'il y fût inférieur, cela est probable, mais c'était assez qu'il eût voulu le jouer pour donner l'idée de son ambition et de son sens politique. Seulement, les Anglais savaient fort bien quelle mission il s'était attribuée et ils n'avaient eu garde de le laisser retourner directement en Europe. Enlevé de Longwood le aS novembre 1816, embarqué pour le Gap le 3i décembre, il y était arrivé le 17 janvier 18 17, et, pendant huit mois d'une quarantaine politique, il avait attend^ le bon plaisir de ceux qui qualifient crime la détention ou l'emprisonnement illégal. A la fin, le 20 août, on le laissa s'embar-

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