‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 66 sur 90 · LE DÉPART DE GOURGAUD · texte numérisé non relu

LE DÉPART DE GOURGAUD

tholon s'étaient trouvés en présence et les alliés d'hier étaient devenus des ennemis irréconciliables. Gourgaud qui, la veille, éprouvait pour Montholon des a sentiments fraternels i>, ne rêvait plus qu'à le tuer. Tout lui était un objet d'envie et de revendication : la place que Montholon occupait à table, le traitement qu'il recevait, les sommes qu'il le soupçonnait de toucher en Europe ; tout, la préférence que donnait l'Empereur à M"* de Montholon pour une partie d'échecs, les plats qu'on portait aux Montholon lorsqu'ils ne dînaient pas avec l'Empereur, les petites et les grandes choses, s'il en était de grandes en cette misérable vie ! que Montholon n'était pas un officier à comparer à lui Gourgaud, que son ancienneté de grade — à la vérité de quelques jours — ne devait pas compter... et de tout il rendait l'Empereur responsable. Il le signifiait par de la mauvaise humeur, des bouderies, puis des violences, des brutalités, des manques de respect. L'Empereur portait à le calmer une patience d'autant plus admirable qu'elle était moins dans son caractère. Il le flattait, l'amadouait, essayait de le faire rire ; comme Gourgaud se plaignait à tout instant que sa mère n'eût point de quoi vivre, l'Empereur faisait écrire qu'on payât annuellement à M"* Gourgaud une pension de douze mille francs, qui serait réversible sur son fils. Mais, sur ce même papier, il avait fait d'autres recommandations, et Gourgaud, craignant que ce papier ne fût saisi, et que

38o NAPOLEON A SAINTE-HELENE

la pension ne fût compromise, entra dans une terrible colère. Loin de témoigner à l'Empereur la moindre gratitude, il sembla prendre à tâche, depuis lors, de rendre sa présence de plus en plus insupportable. A entendre ses discours, il mettait au compte de Napoléon aussi bien ses ambitions déçues que les privations — à coup sûr médiocrement cruelles — qu'il éprouvait et dont il ne se lassait de se plaindre : « Sa pauvre mère ! Sa pauvre sœur ! Le pauvre Gourgaud ! » Et on ne le respectait pas, et on le traitait mal, et on ne lui servait pas tous les plats auxquels il avait droit, et surtout on ne le fournissait point de femmes; et cette question amenait entre l'Empereur et lui des discussions qui eussent paru à Napoléon luimême d'un ridicule achevé, n'était le ton de violence que l'autre y mettait et qui prouvait assez comme il était l'esclave de son tempérament. Par là, son caractère était rendu intolérable et son intelligence était obscurcie. Bertrand, Montholon, Lowe avaient leurs femmes ; les domestiques trouvaient des maîtresses et, s'il le fallait, allaient jusqu'à épouser. Gourgaud chassait désespérément et tout gibier lui eût paru bon, mais il n'attrapait rien.

Autre sujet de controverse avec l'Empereur : ses rapports avec le gouverneur. Gourgaud avait eu soin de se tenir constamment avec lui dans des termes de courtoisie déférente. Tandis que Lowe considérait Bertrand comme l'homme qui excitait

LE DEPART DE GOURGAUD 38r

l'Empereur, le poussait à ne céder sur rien et à n'admettre aucun compromis, qu'il le détestait au point de solliciter constamment l'autorisation de l'expulser de Sainte-Hélène ; tandis qu'avec Montholon, signataire à présent des lettres que rédigeait l'Empereur, il était, pour le moment, dans des polémiques violentes; avec Gourgaud, tout était politesses et grâces. Lowe n'avait point trop insisté pour découvrir si le botaniste autrichien avait apporté à Gourgaud, de la part des siens, autre chose qu'un mouchoir de soie. Il s'empressait à faire passer la correspondance de Gourgaud avec sa mère, et Gourgaud reconnaissait ces attentions par des politesses qui ne manquaient pas de déplaire à l'Empereur. II n'en persévérait pas moins, tenant Lowe pour un supérieur et pour un homme qui pouvait servir.

L'incident qui amena Gourgaud à adresser un cartel à Montholon est médiocrement expliqué : M"*' de Montholon y joue assurément le premier rôle et, en provoquant le mari, c'est de la femme que Gourgaud prétend se venger. L'Empereur, qui a déjà fait apaiser par le Grand maréchal de semblables querelles, ne peut cette fois garder la même réserve. Montholon, qui profite de toutes les fautes de son adversaire, lui apporte le cartel, reçoit de lui l'injonction de ne point se battre. Comment donner aux Anglais un tel spectacle ! Quoi! deux Français ne peuvent vivre en bonne intelligence et leur dévouement à leur maître com-

mun n'est point assez fort pour commander à leurs passions; il faut qu'ils se provoquent et qu'ils s'entre-tuent, et, comme l'Empereur a donné tort à l'agresseur, celui-ci, par O'Meara, fait déclarer au gouverneur qu'il entend quitter Longwood et Sainte-Hélène. Tout aussitôt, il reçoit son exeat; tout aussitôt, il est installé par Lowe dans une jolie maison en compagnie d'un officier anglais auquel il fait ses confidences; tout aussitôt, il se répand chez les commissaires étrangers, et reçoit leur hospitalité; tout aussitôt, il devient le commensal du gouverneur ; et aux uns et aux autres, à qui veut l'entendre, il dit que l'Empereur n'est pas malade, qu'il ne l'a jamais été, qu'il n'a pas les jambes plus enflées que d'ordinaire, qu'il ne souffre pas, qu'il est parfaitement alerte, qu'il pourrait s'évader comme il voudrait et que rien ne serait plus facile. Il parle, dans une sorte de délire — un délire qui persiste pourtant, car il sera pareil sur le bateau qui, directement, sans escale au Cap, le ramènera en Angleterre ; pareil dans le cabinet du sous-secrétaire d'Etat, INI. Goulburn, dans le cabinet de l'ambassadeur de France, le marquis d'Osmond, pareil tant que Gourgaud conservera l'espérance d'être réintégré dans l'armée royale avec son grade d'après Waterloo. Quand il s'apercevra de sa faute — et que ses anciens camarades la lui feront toucher du doigt — il se retournera, publiera un manuscrit sur la campagne de i8i5 ([u'ila emporté de Sainte-Hélène, malgré queTEm-

Page 1