ABATTEMENT DE NAPOLÉON
attribuer uniquement à la maladie de foie, il passe une partie de sa journée et de sa nuit dans des bains très chauds, qu'il prend dans le misérable petit cabinet derrière sa chambre à coucher.
Il ne travaille plus : avec qui travaillerait-il? Las Cases avait été le grand excitateur, et, s'il fût resté à Sainte-Hélène, au lieu du Mémorial, que le personnalisme aigu rend parfois suspect, et où l'interpolation de pièces tantôt douteuses, tantôt formellement apocryphes, jette un certain discrédit sur lensemble, sans doute eùt-il pu, moyennant les dictées de l'Empereur, élever à sa gloire un monument intégral et digne de lui ; c'eut été, il est vrai, du Napoléon et non du Las Cases. Néanmoins, une partie des manuscrits publiés comme mémoires de l'Empereur avaient été écrits par Las Cases sous sa dictée, et il en avait laissé les manuscrits à Longwood. Une autre partie, assez importante, avait été dictée au général Gourgaud qui, dans la colonie, était « le travailleur ». Il n'avait, pour emplir sa journée, que les dictées de l'Empereur, le travail que celui-ci lui demandait — recherches historiques, problèmes de mathématiques, études de questions militaires techniques — et son journal où chaque soir, avec une étonnante prolixité, il consignait ses actes, ceux des autres, ses regrets, ses tendresses, et les accidents de la vie commune. De Gourgaud,
SgS NAPOLÉON A SAINTE-HÉLÈNE
à cause de son caractère, l'Empereur n'avait point tiré tout le profit possible, car, ayant assisté depuis i8o5 à toutes les campagnes, Gourgaud eût pu l'aider à en fixer l'histoire et à déterminer les mobiles des grandes opérations.
Las Cases et Gourgaud partis, restaient Montholon, avec lequel il travailla certainement, mais, à ce qu'il semble, à bâtons rompus, jetant, à propos d'un livre récemment arrivé d'Europe, quelques phrases de réfutation ou d'apologie, mais sans rien entreprendre de longue haleine ; puis Bertrand, avec lequel il reprit debout en bout les campagnes d'Egypte et de Syrie, déjà travaillées légèrement avec Gourgaud.
Il employa Marchand aux guerres de Jules César, Saint-Denis, vraisemblablement, aux guerres de Turenne et de Frédéric ; mais, lorsqu'on les publia, ces œuvres qui n'eussent valu que par le développement d'un parallèle avec sa méthode de guerre, semblèrent, il faut le reconnaître, d'un intérêt médiocre et d'une documentation parfois déconcertante.
En réalité, le goût n'y était plus : il lui fallait le coup de fouet d'une contradiction où il sentît une compétence, d'une attaque qui ne fût point uniquement d'un pamphlétaire, pour qu'il se déterminât à prendre ce crayon des traits duquel, à présent, il couvrait de grandes feuilles de papier. A quoi bon ? Il avait perdu toute confiance en son œuvre, qu'il n'avait considérée comme utile que si elle consti-