ABATTEMENT DE NAPOLÉON
tuait un acte. L'acte serait posthume et il ne s'en souciait plus. Quant aux pamphlets qu'il eût pu écrire d'indignation, à quoi bon, puisqu'il ne se présentait plus de moyen de les envoyer en Europe, et puis les autres, ceux qu'il avait fait éditer auparavant : les Lettres du Cap, la Réponse à Lord Bathursty qu'avaient-ils produit?...
C'était là la suprême douleur, l'impuissance. A quoi bon écrire, à quoi bon penser, à quoi bon vivre ? Quiconque a porté intérêt au captif, quiconque a semblé le distraire a disparu : mort Cipriani, le seul aux rapports duquel il eût confiance, l'ingénieux observateur qui faisait son profit de tous les bruits de Jamestown, qui se tenait au courant de tout ce qu'apportaient les store-ships, et qui pratiquait, avec son habileté de policier, les domestiques des commissaires étrangers et ceux même des ofiîciers anglais ; et, pour mener Cipriani à sa dernière demeure, point de prêtre catholique; il a fallu, pour qu'une prière fût dite sur la tombe, avoir recours à un ministre protestant: — ce fut là même ce qui détermina l'Empereur à demander qu'un prêtre fût envoyé à Sainte-Hélène pour l'assister à l'heure de la mort. Partis, l'amiral et Lady Malcolm, celle-ci pleine d'enthousiasme, celui-là pénétré de respect, tous deux sachant unir en leur attitude la déférence et la pitié avec le plus pur loyalisme ; Malcolm pris par l'Empereur comme juge de ses griefs contre Lowe, quelle plus grande preuve de confiance 1 Lady Malcolm, qui est la
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fille aînée de l'Hon. William Fullerton Elphinstone, troisième fils du dixième Lord Elphinstone, qui est la nièce de l'amiral Lord Keith, pénétrée de reconnaissance, comme tous les Elphinstone, envers celui qui a sauvé leur frère, et si agréable à l'Empereur qu'au départ elle reçoit en présent une de ses belles tasses de porcelaine; quelle plus grande marque de bienveillance ! Aux étrennes, Madame Bertrand et Madame de Montholon avaient chacune une assiette, encore pas tous les ans.
Parties, ces petites Balcombe aux cheveux de lin, dont les enfances avaient amusé l'Empereur aux Briars et qui, dans leurs visites de pouliches échappées, mettaient à sac l'enclos de Longw^ood. Balcombe n'avait pas précisément été expulsé par Lowe, mais il avait été poussé hors de l'Ile. Sur le moment, l'Empereur ne s'en était pas plaint : Balcombe qui, comme fournisseur, avait été chargé de l'approvisionnement de Longwood, devait, moyennant une somme de 3.ooo £, porter des nouvelles à la Famille, envoyer à Longwood des gazettes et des livres, et faire diverses commissions ; il n'alla point lui-même sur le continent et se contenta d'y envoyer M. Holmes, l'ami d'O'Meara, lequel toucha les 3.000 £; Balcombe, après prélèvement d'un peu plus de i.ooo £ pour son traitement, s'en rapporta, pour l'emploi du surplus, à O'Meara, qui en appliqua la plus grande partie à des dépenses qu'il déclara plus tard avoir faites soit à Sainte-
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Hélène, soit sur le continent, soit à Londres, et dont il donna de piètres justifications.
Balcombe, au moment de son départ, en mars 1818, avait promis qu'il reviendrait avant six mois, et c'était bien avec esprit de retour et moyennant un congé donné par le gouverneur, que la famille s'était embarquée le i5 mars 1818; mais des lettres, destinées à OMeara et arrivées après son expulsion, démontrèrent surabondamment qu'il était d'accord avec le chirurgien pour faire passer des manuscrits à Londres et en tirer parti ; une place de trésorier dans la Nouvelle-Galles du Sud lui ôta toute velléité de revenir à Sainte-Hélène.
Partis les commissaires, ceux au moins avec lesquels on eût pu espérer pouvoir causer : le baron Stùrmer, le 11 juillet 1818; le comte de Balmain, bien plus tard, en mai 1820; mais, antérieurement, celui-ci avait fait de longues absences et un voyage de près de six mois au Brésil. L'Empereur avait fondé des espérances sur les commissaires; mais, dès le début, il avait lui-même rendu impossible qu'ils vinssent à Longwood, en demandant s'ils avaient apporté des lettres de leurs souverains qui les accréditassent près de lui; plus tard, lorsqu'il fut revenu à une appréciation moins aventurée de la situation, il exiga encore que, s'ils voulaient le voir, ils s'adressassent officiellement au Grand maréchal. Lowe devait nécessairement mettre tous les obstacles à une telle démarche, et ses instructions lui prescrivaient expressément
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d'éviter que les commissaires entrassent en rapport avec l'Empereur. Leur surveillance lui donna presque autant de peine que celle de son prisonnier, et l'une des infractions qu'il considéra comme les plus graves n'en vint pas moins du commissaire autrichien. Les plaintes de Lowe à propos de la conduite de Philippe Welle ne manquèrent point d'émouvoir le gouvernement autrichien, auquel il était insupportable de penser que quelqu'un en Europe pût lui attribuer quelque attention pour Napoléon. Dès le 26 mars 1817, Metternich écrivit à Stiirmer que « Sa Majesté désapprouvait entièrement sa conduite avec Sir Lowe, le style de sa correspondance avec le gouverneur et les déclarations qu'il lui avait faites au sujet du jardinier Philipp Welle ». Cette môme affaire amena Metternich à proposer à l'empereur, le i3 octobre, le rappel de Stiirmer; la dépêche, expédiée le 29 novembre, ne parvint à sa destination que le 8 juin 1818, èl Stûrmer quitta Sainte- Hélène le II juillet. Par ailleurs, on n'eut certes rien à lui reprocher; il n'eut avec les officiers de Longwood que de très simples rapports de politesse, et si, au fond de son cœur, la baronne Stiirmer portait à l'Empereur, ainsi que l'a dit Betzy Balcombe, un respect religieux, elle l'avait si bien dissimulé que Las Cases immortalisa son ingratitude. Il n'avait point si grand tort, car elle a pris soin de l'attester elle-même quelque vingt ans plus tard à M. de Montbel, qui s'en porte garant.
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Il est vrai qu'alors elle était comtesse et ambassadrice, ce qui la mettait encore plus loin des Las Cases.
Des rencontres sur les routes, dans des endroits publics ; des saluts échangés, des mots de banalité courtoise, avec la perpétuelle inquiétude que le gouverneur ne soit averti, qu'il ne prenne l'éveil, qu'il n'écrive à son gouvernement, voilà ce qu'on a eu du baron Stùrmer.
Le comte de Balmain aurait pris plus d'initiative que son collègue d'Autriche ; ses instructions l'y autorisaient et son caractère le poussait à l'action; il eût souhaité fournir à sa cour des détails qui intéressassent l'empereur et qui montrassent l'utilité de sa mission, particulièrement des anecdotes rétrospectives sur le rôle de quelques hommes ou sur la conception de certaines opérations stratégiques. Nul doute qu'il ne s'exagérât la curiosité de l'empereur Alexandre : si celui-ci, en i8i5, avait pu croire qu'il y prendrait une sorte de distraction, il s'en était fort écarté deux ans plus tard et ne s'en souciait plus ; mais, si l'on peut admettre qu'il y eût, fût-ce un trait de temps, curiosité, il n'y eut jamais pitié; jamais non plus Balmain ne força sa consigne au point de donner au Captif l'espérance d'une intervention de l'empereur Alexandre. Jamais ces entretiens ne prirent, même de la part des compagnons de l'Empereur, un tour quelque peu intéressant tant que Gourgaud fut à Sainte-Hélène.
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Les premières démarches sérieuses furent faites par Bertrand et par Montholon dans les premiers jours d'avril, alors que Gourgaud était embarqué depuis le i4 mars, Balmain en rendit compte dans ses dépêches du lo avril, du 1 1 juillet etdu i4 août. Pour se soustraire aussi bien aux poursuites indiscrètes des Français qui, pressés par l'Empereur, le relançaient en toutes ses promenades, qu'aux soupçonneuses investigations de Lowe, qui ne lui laissait plus un instant de calme, il s'enfuit au Brésil, espérant qu'à son retour tout serait calmé. Et bien lui en a pris de donner une telle preuve de sa sincérité, car, le 25 septembre. Lord Bathurst transmet à Lord Gastlereagh, pour être mis sous les yeux des souverains et des ministres réunis à Aix-la-Chapelle, « la copie d'une lettre que Sir Hudson Low^e pense qu'il est désirable d'envoyer au comte de Balmain en reproche de sa conduite, vu qu'il appréhende que les fréquentes entrevues entre le comte de Balmain et les personnes de la suite du Général Buonaparte aient donné au comte une opinion défavorable ». Sous cette forme diplomatique, la dénonciation est aussi formelle que possible. Ason retourdu Brésil, au commencement de novembre 1818, Balmain eûtété disposé à renouel^ des conversations avec les Français, mais, après une explication avec le gouverneur, au début de janvier 1819, il prit le parti d'acquiescer à ses prétentions et rompit avec les Français ; depuis lors, malgré quelques intermittences, quelques tenta-
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tives de révolte contre les exigences d'Hudson Lowe. il se désintéressa du prisonnier : « Je vais à Plantation House continuellement, écrivait-il le i8 juin 1819; on m'y reçoit à bras ouverts ; les dîners, bals et soirées s'y multiplient. » Les beaux yeux de Suzanne Johnson avaient opéré la conversion de Balmain, en même temps que les dépêches du comte Lieven lui avaient inspiré la crainte du Seigneur: cela finit par un mariage, comme dans les comédies, et beau-père et gendre s'accordèrent d'autant mieux que le nouveau couple partit pour la Russie dans les premiers jours de mai 1820. Nommé aide de camp de l'empereur en récompense de ses services, Balmain devait, jusqu'à sa retraite, en 1837, jouir des bonnes grâces de son souverain. 11 ne mourut qu'en 1848.
Sir George Bingham, lui aussi, était parti en mai 1819, « malgré les avantages et le brillant du poste d'adjudant général à Sainte-Hélène ». A la vérité, par crainte de querelles avec le gouverneur, il ne paraissait plus guère chez l'Empereur, mais il était toujours dans les meilleurs termes avec les Français, et Lady Bingham, qui était venue le rejoindre, était d'une précieuse ressource pour la pauvre M"'^ Bertrand.
Celle-ci sortait à peine de la petite maison où elle était confinée; elle ne paraissait plus guère chez l'Empereur qui, d'ailleurs, passait presque toutes ses journées dans son appartement, vêtu d'une robe de chambre, la tète coiffée dun madras.
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Et elle n'avait plus les visites des femmes d'officiers du camp de Deadwood, depuis la terrible histoire entre le lieutenant-colonel Lyster et le Grand maréchal.
Ce Lyster, que Lowe avait amené avec lui, qui peut-être avait été son camarade de régiment, mais qui depuis longtemps ne faisait plus partie de l'armée régulière, avait été revêtu pour la circonstance des fonctions d'inspecteur de la milice avec le grade local de lieulenant-colonel. Lowe avait imaginé de le placer à Longwood comme officier d'ordonnance, avec un lieutenant sous ses ordres. L'Empereur, auquel on avait rapporté que Lyster avait servi dans un régiment corse à Ajaccio et qu'il ne comptait pas dans l'armée, s'en était indigné et avait fait écrire par Bertrand une lettre des plus fortes au gouverneur. Celui-ci avait fait la sottise de montrer la lettre à Lyster, lequel avait débuté à Longwood en cherchant querelle à O'Meara de la façon la plus grossière. Sur la plainte formée contre sa nomination, Lyster avait envoyé aussitôt au Grand maréchal un cartel où il insultait l'Empereur en même temps que le Grand maréchal dans les termes de la plus basse vulgarité. Bertrand n'ayant point répondu à cette provocation, le lieutenant-colonel Lyster avait redoublé le lendemain par une lettre où il menaçait le Grand maréchal de coups de fouet au cas où il ne lui donnerait pas satisfaction. Bertrand avait envoyé ces cartels au gouverneur avec une lettre dictée par l'Empereur,
et, prenant que Lyster avait agi comme le champion et le second de Lowe, il s'était mis à la disposition de celui-ci. Lowe avait dû faire des excuses et ordonner à Lyster de se retirer de Longwood, mais il n'avait donné aucune autre suite à cette surprenante affaire où un inspecteur des milices, en service commandé, avait pris à partie un lieutenant général prisonnier, et avait prétendu, par ses injures, le contraindre à se battre avec lui. Il n'avait point, semble-t-il, envoyé les lettres de Lyster à Lord Bathurst, non plus que la lettre qu'il avait lui-même adressée au Grand maréchal, et, par amitié pour son ancien camarade de régiment, il avait gravement manqué à son devoir.
A quoi il avait ajouté une lâcheté : il avait saisi cette occasion pour faire entendre que les officiers de l'Ile — officiers réguliers de l'armée de Sa Majesté — étaient solidaires du lieutenant-colonel Lyster — officier local, que lui seul avait nommé — et qu'ils devaient — eux et leurs femmes — mettre en quarantaine « pauvre M""^ Bertrand ».
Ces tracasseries indignes avaient un objet déterminé. Lowe s'était donné pour but de lasser M°^ Bertrand, de lui rendre l'existence à Sainte- Hélène à ce point odieuse qu'elle décidât son mari à la laisser partir, et le Grand maréchal l'eût certainement accompagnée. Que Bertrand partit et tout irait bien.
M"** Bertrand était un être sociable ; elle avait toujours vécu dans le monde, elle avait besoin du
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monde. Elle s'était médiocrement pliée à obéir au lieu de commander, si bien qu'elle était en réalité assez mal avec l'Empereur, qu'elle le voyait rarement et ne participait pour ainsi dire à rien de ce qui faisait l'unique intérêt de la vie à Longwood.
Elle avait eu la douleur de perdre sa mère, morte à Paris, le 20 octobre 181 7, et, lorsque la nouvelle lui en arriva plus de trois mois plus tard, combien elle regretta de n'avoir point exigé que le Grand maréchal tînt la promesse qu'il lui avait faite et dont elle avait pris acte solennellement, de ne pas rester plus d'une année à Sainte-Hélène. Au moins aurait-elle revu cette mère dont elle s'était séparée à si grand trouble ; ne fallait-il pas qu'elle fût bien vivement attachée à sa famille anglaise pour que, à ce petit garçon né à Sainte- Hélène, sous les yeux de l'Empereur, « le premier Français, comme elle lui dit, qui fût entré dans l'Ile sans l'autorisation des Anglais », elle donnât le nom de son père, Arthur Dillon, et qu'elle priât Lady Jerningham d'en être la marraine ? Elle était très Anglaise, n'était, sauf Bouges, entourée que de domestiques anglais, ne parlait qu'anglais aux enfants. Le départ de Lady Bingham, celui de Lady Malcolm, avec laquelle elle s'était liée au point de la charger pour ses parents d'Angleterre de communications tout à fait intimes, l'avaient fort attristée. Elle était constamment malade; après deux ou trois fausses couches, elle avait mené à bien la grossesse du petit Arthur, né le 9 jan-
vier 1817, mais ensuite, en moins de dix-neuf mois, elle avait eu trois accidents, et à chaque fois elle avait manqué mourir. Elle en demeurait affaiblie aux sources mêmes de la vie. Elle avait peine à se lever, à s'habiller; très rarement elle sortait, restait presque toute la journée au lit, et cette petite, minuscule maison était emplie du bruit que faisaient ses enfants dont elle était folle, et qui s'élevaient comme ils voulaient. Au moins étaient-ils naturels, intelligents et très vifs. Ils ne craignaient rien et passaient partout; à présent, ils étaient quatre, terribles : Napoléon, Henri, Hortense et Arthur, qui, pour être le plus petit, pour ne baragouiner qu'anglais, n'était pas le moins hardi.
Il y avait à leur égard, de la part de l'Empereur, un sentiment de fond et, si l'on peut dire, un sentiment de reflet : le sentiment de fond : une tendresse pour les enfants qu'on constate chez lui depuis le moment où l'on a des indications sérieuses sur son caractère ; une sorte de tendresse un peu bourrue, brutale parfois, allant de préférence aux enfants stoïques, durs à eux-mêmes, agiles et vivaces ; le sentiment de reflet : le rappel, la représentation de son fils. Il a une sorte de pudeur à parler de son fils ; il parle de son passé — c'est-à-dire de sa naissance; il parle de son avenir — des chances qu'il a de régner ; très rarement, presque jamais, de sa situation présente. Son esprit s'en détourne comme d'une épreuve trop pénible. Il ne parle point de lui en niaiserie ;
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il évite de s'attendrir ; mais, chaque fois que son regard se pose sur un des enfants Bertrand, est-ce que sa pensée n'évoque pas le petit être aux cheveux blonds et aux yeux bleus, l'enfant sans père qui grandit dans ce Schœnbrûnn où il n'est plus permis de prononcer le nom de celui qui, par deux fois, y établit son quartier général? Les jolies tendresses qu'il a avec les enfants Bertrand, et comme il les gâte, comme il se plaît à leur faire plaisir ! Tantôt il recommande à Pierron de reprendre son ancien métier de chef d'office pour fabriquer des bonbons au goût des enfants, les disposer par espèce dans de jolies boîtes en cartonnage ; tantôt il imagine de percer avec une lardoire les oreilles de la petite Hortense afin d'y passer des boucles d'oreilles en corail, puis d'autres et d'autres ; apprenant comme elle envie son frère Napoléon qui, à l'occasion, fait l'écuyer à sa portière, il lui fait prendre mesure d'un habit de cheval par la femme de Noverraz ; quelques jours après, il la fait habiller en amazone, l'assoit sur le Fringant, et Archambault conduit le cheval à la longe sous les fenêtres de M™" Bertrand. Celle-ci est bien obligée d'en prendre son parti, et, depuis lors, Hortense, comme son frère, fait l'écuyer de Sa Majesté.
Un matin qu'Hortense, habillée d'une robe jaune, d'une vilaine couleur et d'une vilaine étoile, est venue avec son père dans la chambre de l'Empereur, il lui dit : « Tu es bien mal habillée, aujour-
d'hui. — Sire, répond le Grand maréchal, la robe vient de Sainte-Hélène, et le choix n'est pas grand. — Attends, Horlense, dit l'Empereur, je vais te donner de quoi faire un joli caraco. » Et il fait chercher par Marchand un habit de velours cerise, brodé en or et en soie — un des quatre qui, en i8oo, ont été offerts au Premier Consul par la ville de Lyon. Nuls mots ne sauraient rendre l'éclat et la douceur chatoyante de l'étoffe, la perfection des broderies de fils d'or et de soie verte et jaune. Il Ta porté, cet habit, le jour de la signature du Concordat et le jour où il visita à Rouen la manufacture des frères Sévenne ; Gérard et Isabey l'ont dessiné. Il le prend, cet habit lourd de gloire, et le met sur les épaules de la petite : « Au moins, lui dit-il, avec cela tu seras belle. ».
Si Hortense est favorisée, ce n'est pas au détriment des autres. L'Empereur imagine, un jour, de mettre au concours la table de multiplication, et Napoléon Bertrand, qui la sait le mieux, a, pour récompense, une montre en or. Tout de même, le préféré est peut-être le petit Arthur : il a voulu défendre sa sœur contre l'Empereur, lors du fameux percement d'oreilles, et l'Empereur s'en est fort amusé. Un bel après-midi, Arthur s'en vient chez l'Empereur et, dans son baragouin anglais, il lui demande un cheval. Dans la journée, il a vu un petit cheval de Java, tout mignon et rare, qu'un habitant de Jamestown avait amené à Longwood, et il meurt d'envie de l'avoir. L'Empereur com-
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prend à moitié et dit à Arthur que le lendemain, au coup de canon de midi, il sera satisfait. Au coup de canon, Arthur court chez l'Empereur, qui dort. Marchand ne voudrait pas laisser entrer l'enfant ; mais, craignant que, à ses cris, l'Empereur ne se réveille, il lui permet de s'asseoir sur un tabouret au pied du lit. L'Empereur, en ouvrant les yeux, voit Arthur qui, sans s'intimider, lui dit que le coup de canon est tiré et qu'il attend son cheval. L'Empereur appelle Marchand et le charge d'acheter le petit java, dont le propriétaire demande cinquante napoléons. Depuis lors, Arthur le monta tous les jours et, avec son Chinois qui le menait par la bride, et sa bonne Betzy, qui le tenait sur son cheval, il venait en grand équipage se montrer à l'Empereur. Pour compléter son costume, il eût voulu des éperons, et des éperons d'or, et comme il ne douta jamais de rien, — cet amant futur de Déjazet et Rachel, — il s'en vint les demander. « Demandeles-moi en français, lui dit l'Empereur, et je te les donnerai. » Mais la construction d'une telle phrase était hors des moyens d'Arthur, et il eut beau s'y reprendre à dix fois, il y échoua toujours.
C'étaient ces enfants qui l'attachaient surtout aux Bertrand, car la comtesse, le plus souvent malade, ne venait presque jamais chez l'Empereur, et le Grand maréchal, ponctuel en son service comme s'il était au régiment, apparaissait à l'heure précise pour le rapport, se présentait de la même façon, prononçait les mêmes paroles, recevait les
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mêmes réponses, et, à la même heure, prenait congé avec les mêmes gestes. « Lui, disait Lady Malcolm à Lady Jerningham, à qui elle avait été porter des nouvelles de M""* Bertrand, lui est la meilleure espèce d'homme qui puisse être, mais il est le plus déprimé d'esprit de tout le monde ; elle a Thorreur d'être là, et lui, quoique avec grand sentiment pour elle et ses enfants, est attaché de cœur à Buonaparte. » C'était cette dépression, résultant à la fois du climat, de l'hygiène, de l'ennui et de la lutte perpétuelle avec sa femme, qui rendait Bertrand d'une société si terne et si médiocrement attrayante.
De plus, il s'était imposé une mission qui ne pouvait manquer de lui donner des apparences de dureté et de raideur. Dans la maison, comme Las Cases et pour d'autres motifs, il représentait l'intransigeance, et, en cela, Hudson Lowe l'avait bien jugé : il était convaincu que l'Empereur ne pouvait, sans se dégrader, céder sur aucun des points où son passé exigeait qu'il se maintînt ferme ; il s'était établi le conservateur de l'étiquette ; il veillait à ce que nulle lettre ne sortît de Longwood qui ne fût selon les règles: il n'admettait point que quiconque fût admis sans en avoir près de lui formé la demande et sans être introduit par lui ; il ne tolérait aucune concession, ne s'abaissait à aucune complaisance; il se tenait en termes courtois avec les commissaires étrangers, mais il ignorait le commissaire français, et, vis-à-vis du gou-
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verneur, il suivait exactement les ordres de TEmpereur, sans que jamais, par des démarches clandestines, il tentât de séparer la personnalité du Grand maréchal de celle du comte Bertrand. S'il répugnait à transmettre des récriminations sur la vie matérielle qui lui paraissaient peu dignes de son maître et qu'inspirait à d'autres leur goût du confort, nul doute qu'il ne fût d'avis des protestations lorsque la dignité de l'Empereur était en jeu, et qu'il ne fût pour en élever le ton plutôt que pour l'abaisser. Un officier tel que lui, qui avait pris une part glorieuse aux plus étonnantes victoires de l'armée française, qui avait été gouverneur général d'une grande province, qui avait commandé des corps d'armée, ne pouvait manquer de regarder de haut un officier tel que Lowe, et il ne lui cédait rien. Bertrand n'était point agréable, il ne savait point se rendre courtisan, mais il était vrai et droit; seul il servait par devoir et non par intérêt ; seul il considérait l'honneur préférablement au plaisir de vivre, aux agréments de la société et à toutes les aisances qu'on eût pu obtenir, moyennant qu'on portât l'Empereur à des concessions qui, par une pente insensible, l'eussent amené à une suprême et définitive déchéance.
Mais le général Bertrand avait charge d'âmes. Qu'il sacrifiât sa vie à l'Empereur, c'était son devoir, mais avait-il le droit d'y sacrifier sa femme et ses enfants.^ Ceux-ci n'avaient, à Sainte-Hélène, aucun moyen d'éducation, ni professeurs, ni livres.
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En 1817, par la voie ministérielle, le Grand maréchal avait fait demander à son père, lequel avait ses procurations et faisait ses affaires, de bien vouloir lui envoyer, pour ses enfants, les livres de classe nécessaires. M. Bertrand était venu exprès de Châteauroux à Paris pour les acheter et renouveler en même temps la garde-robe de sa belle-fille et de ses petits-enfants. Lorsqu'il avait demandé les autorisations nécessaires pour l'expédition de ces caisses, qui devaient passer par l'administration anglaise des Colonies, le ministre français de la Police l'avait renvoyé au ministre des Affaires étrangères, et celui-ci, M. le duc de Richelieu, n'avait pas daigné répondre.
En 1820, l'aîné des garçons allait sur ses douze ans ; la fille était dans sa onzième année. « La comtesse n'avait pas l'exactitude et la patience nécessaires pour instruire elle-même ses enfants ; le général ne les avait pas non plus. Pour une jeune fille, le séjour de Longwood n'était pas sans inconvénients. » Arthur, avec ses trois ans, y faisait provision, près des soldats qui s'occupaient de lui, de tous les jurons usités dans le bas peuple. La position devenait très difficile. Toutefois, avant d'oser parler à l'Empereur de la nécessité que w la comtesse Bertrand conduisît ses enfants en France ou en Angleterre pour leur procurer une éducation convenable », quelles humeurs il dut essuyer! L'Empereur savait à quoi s'en tenir des désirs de M™° Bertrand, du dégoût qu'elle éprouvait à vivre
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à Sainte-Hélène, et des plaintes par quoi elle espérait obtenir son départ; mais il avait déjà gagné cinq ans, alors que M"'" Bertrand n'avait promis de rester qu'une année, et il ne perdait pas l'espérance de retenir encore le Grand maréchal. Le 7 juillet, Lowe fit passer une lettre du Secrétaire d'Etat aux Colonies en date du 16 mars : ayant appris l'intention où étaient le comte et la comtesse Bertrand de retourner en Europe, Lord Bathurst pensait que « la société du général Buonaparte à Longwood serait par suite essentiellement diminuée et qu'il y aurait lieu de saisir la première occasion pour faire connaître au général les dispositions de Sa Majesté de complaire à tous les désirs qu'il pourrait exprimer en faveur de toute personne dont l'arrivée à Longwood serait agréable » ; il ajoutait : « Si le général Buonaparte préférait en laisser le choix au cardinal Fesch ou à la princesse Pauline de Borghèse, je leur ferais immédiatement une communication à cet effet. »
Doit-on penser qu'il y eiit eu, à ce moment, demande en règle formée par les Bertrand ou que ce ne fut pas plutôt sur des plaintes exprimées dans une correspondance privée, dont par sa charge il avait eu connaissance, que Bathurst avait pris l'initiative d'une telle démarche? L'on ne saurait dire que l'Empereur ignorât les projets de M""" Bertrand, mais il ne pensait point qu'elle eût pu, sans prendre ses ordres, en faire l'objet d'une communication au gouverneur; et c'est en effet invraisem-
blable. On n'en a pas moins cherché à établir une corrélation entre cette annonce du prochain départ et une aggravation dans la santé de Napoléon, mais ce fut là Teffort d'une inimitié qui profitait de tout. Ce que l'on peut légitimement penser, c'est que l'Empereur n'avait point réalisé ce départ, si même on admet que les Bertrand eussent, de son aveu, formulé une demande — ce qui semble impossible — et la nouvelle survenant lui causa une vive contrariété. Il eut, avec Bertrand, une longue explication, à la suite de laquelle il fut à peu près convenu que l'on chercherait en Europe quelqu'un qui vînt relever le Grand maréchal. « En effet, sur le bureau de la chambre à coucher, je vis, dit Marchand, écrits au crayon, les noms suivants en forme de liste, tels que ducs de Vicence, de Rovigo, Ségur, Montesquiou, Daru, Drouot, Turenne, Arnault, Denon » ; c'étaient les mêmes qui devaient être prononcés six mois plus tard officiellement. Jusqu'à ce qu'un de ces personnages consentît à partir et arrivât à Sainte-Hélène, des années auraient passé.
Très vite, d'ailleurs, on se restreignit à ce que la comtesse partît seule ; mais, là encore, l'Empereur ne renonçait pas au jeu. Lorsque le bâtiment sur lequel elle devait s'embarquer fut dans le port, l'Empereur trouva de grandes difficultés : >< La comtesse Bertrand, dit-il, serait fort embarrassée en France ; elle y serait dans une fausse position vis-à-vis du gouvernement. 11 en résulterait les
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inconvénients les plus graves: que si le général voulait absolument envoyer sa femme et ses enfants en France, il fallait qu'il les conduisît lui-même, et, alors, qu'il donnât le temps de faire venir un de ses anciens serviteurs pour le remplacer pendant son absence. » Il prenait ainsi à bon marché des apparences de générosité. « C'est moi, dit-il à Marchand, qui engage Bertrand à accompagner sa femme en Europe pour aller mettre ordre à ses affaires qui, s'il n'y allait pas, pourraient bien en souffrir. >>
Bertrand ne fut point dupe ; il trouvait naturel que FEmpereur voulût le garder, et quels que fussent, dans son intérieur, les reproches qu'il eût à subir, il se soumit; il obligea sa femme à rester, mais il demanda, ce qui fut accordé, que si, dans une année, il n'y avait pas de changement dans la situation des choses, l'Empereur lui accordât un congé de neuf mois, temps qui lui paraissait suffisant pour aller, en Angleterre, pourvoir à l'éducation de ses enfants et revenir. Le général priait Sa Majesté de se rappeler que, s'il s'éloignait de Sainte-Hélène, c'était contre son gré et sur les indications de FEmpereur lui-même.
Pourtant, nul n'eût eu de meilleures raisons pour partir. Il venait d'apprendre la mort de son père, décédé à Ghâteauroux au mois de mars 1820, Il avait à recueillir « une belle fortune territoriale bien administrée », mais qu'il devait partager avec son frère Bertrand-Boislarge et son neveu Duris-
Diifresne. Celui-ci était mineur ; le Grand maréchal, condamné à mort par contumace, était mort civilement. Le fisc, légalement, pouvait intervenir, exiger la vente des immeubles, le ruiner et ruiner ses enfants; n'importe, il resta.
Si l'Empereur ne parut pas lui en vouloir d'avoir pensé à faire partir sa femme, — et ce ne fut qu'une apparence , — il se détacha complètement de M"' Bertrand : il ne vint plus, comme il en avait pris l'habitude depuis qu'il avait renoncé à son travail, s'asseoir chez elle durant des heures, causer avec elle et regarder les enfants ; il ne lui demanda plus de monter dans la calèche et de faire avec lui le tour de l'enceinte ; la rupture fut complète. Il ne consentit à la revoir que quelques jours avant sa mort.
Avec Bertrand, il traita à diverses reprises la question, mais chaque fois avec une irritation croissante. « Bertrand lui-même, disait-il à Marchand, ne voit pas que, si je le laisse conduire sa femme en Europe, il ne me retrouvera plus à son retour. » Et il balançait alors s'il ne devait pas faire pour M*"' Bertrand ce qu'il avait fait pour M""" de Montholon. Sans doute; mais tandis que celle-ci arrangeait les affaires de son mari, celle-là, « par son laisser-aller, dissiperait la fortune de ses enfants ». Bertrand sent chaque jour s'éloigner la bienveillance de son maître : son cœur s'en attriste, mais son dévouement reste pareil ; au dedans, de plus en plus agité et nerveux, de plus
en plus calme et froid au dehors, il cache sous ce silence une des plus nobles âmes qu'on puisse rencontrer ; et comment ne pas plaindre « poar j\jme jjeptrand ! » comme dit Lady Jerningliam ?
Ailleurs, on en prend plus à son aise. Lorsque, à la fin de 1820, Bertrand fait avec l'Empereur cette sorte de convention, il y a près d'un an et demi que M"" de Montholon a quitté Sainte-Hélène. Vers le début de Tannée 1819, elle a annoncé qu'elle était atteinte d'une maladie de foie fort grave, et qu'elle devait aller prendre les eaux en Europe. Il s'agit, disait-elle, de vie ou de mort; sans doute, vécut-elle trente ans encore, mais les médecins se trompent à moins. Elle avait d'ailleurs bien des affaires à régler en France ; le partage de la succession de sa mère. M™** Vassal, et surtout la liquidation des dettes de son mari. Enfin, elle avait laissé derrière elle deux enfants : Edouard, qu'elle avait eu de son mariage avec M. Roger, et Charles qu'elle avait trouvé trop petit pour l'emmener ; elle allait les rejoindre avec les autres: Tristan, né en 1812 ; Napoléone , née à Sainte-Hélène le 18 juin 1816, et Joséphine, née le 26 janvier 1818. Tous ces motifs sont plausibles ; mais M""' de Montholon est-elle donc si maternelle ou si malade ? Quelles raisons si pressantes à ce départ qui annonce à l'Empereur celui de Montholon et l'en menace directement? Montholon est-il si inquiet de la santé d'une femme que, dans ses lettres, il paraît adorer^ Se préoccupe-t-il des consultations