‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 8 sur 90 · DOUBLE JEU DE KOUC..,, ^. DAVOUT · texte numérisé non relu

DOUBLE JEU DE KOUC..,, ^. DAVOUT

ordres pour que les deux frégates du port de Rocheforl soient armées pour transporter Napoléon Bonaparte aux Etats-Unis » ; désigne le général Beker pour le conduire au point de l'embarquement et pourvoir à sa sûreté, et. à l'article V porte : « Les frégates ne quitteront pas la rade de Rochefort avant que les sauf-conduits ne soient arrivés. » Davout signifie à Beker cet arrêté que tous les membres du Gouvernement ont signé, cela indique la part qu'il y a prise.

L'Empereur, auquel Beker a communiqué l'arrêté, n'en accepte point les termes ; par Savarj' et par Lavallette, il demande que l'article V soit rapporté. ISe croit-il plus que les Anglais lui donneront des passeports ? Veut-il gagner du temps ? Espère-t-il contre l'espérance ? Généraux, députés, pairs de l'Empire s'empressent à Malmaison, demandent qu'il reprenne le commandement de l'armée, qu'il sauve la France d'une nouvelle restauration. A Paris, les ouvriers et les soldats deviennent menaçants, réclament l'Empereur, et le bruit lui en arrive. Qui sait?

La résistance opposée par l'Empereur semble porter effets.

Le 27 au matin, Fouché écrit à Decrès : « Quant à la disposition de l'article V du décret d'hier relatif au sauf-conduit, la Commission vous autorise à le regarder comme non avenu. Toutes les autres dispositions sont maintenues. » 11 ajoute : « Il serait important que l'Empereur partit incognito. »

lo NAPOÉLON A SAINTE-HELENE

A onze heures, tout est changé. De Laon, le 26, les plénipotentiaires envoyés au-devant des Alliés, ont écrit : « Des conversations que nous avons eues avec les aides de camp du prince Blûcher, il résulte en définitive, et nous avons le regret de le répéter, qu'une des grandes difficultés sera, la personne de l'Empereur. Ils pensent quG les Puissances exigeront des garanties et des précautions afin qu'il ne puisse jamais reparaître sur la scène du monde. Ils prétendent que leurs peuples mêmes demandent sûreté contre ses entreprises. Il est de notre devoir d'observer que nous pensons que son évasion, avant l'issue des négociations, serait considérée comme une mauvaise foi de notre part et pourrait compromettre essentiellement le salut de la France. Nous avons d'ailleurs l'espérance que cette affaire pourra se terminer aussi à la satisfaction de l'Empereur, puisqu'ils ont fait si peu d'objections à son séjour et à celui de ses frères en Angleterre qu'ils ont paru préférer à son séjour en Amérique. »

Sur quoi, Fouché écrit à Decrès : « D'après les dépêches que nous avons reçues ce matin, l'Empereur ne peut partir de nos ports sans sauf-conduit : il doit attendre le sauf-conduit en rade. En conséquence l'arrêté d'hier reste dans toute son intégrité et la lettre qui vous a été écrite ce matin pour annuler l'article V est nulle. » A midi, Fouché précise par une nouvelle lettre : « Napoléon Bonaparte, écrit-il, restera en rade de l'île d'Aix jus-

LK LIVRi: RA-T-ON AUX ALLIES? ii

qu'à l'arrivée des passeports. Il importe au bien de l'État, qui ne saurait lui être indifférent, qu'il y reste jusqu'à ce que son sort et celui de sa famille aient été réglés d'une manière définitive. Tous les moyens seront employés pour que cette négociation tourne à sa satisfaction ; l'honneur français y est intéressé, mais, en attendant, on doit prendre toutes les précautions pour la sûreté personnelle de Napoléon et pour qu'il ne quitte pas le lieu qui lui est assigné. » Ordre à Beker de signifier l'arrêté à l'Empereur et de faire observer à Sa Majesté que « les circonstances sont devenues tellement impérieuses qu'il devient indispensable qu'elle se décide à partir pour se rendre à l'île d'Aix ». Faute par l'Empereur de se conformer à ces injonctions, on exercera la plus active surveillance pour qu'il ne puisse sortir de Malmaison ; on fera garder toutes les avenues qui aboutissent vers le château. <c Je vous réitère. Monsieur le général, que cet arrêté a été entièrement pris pour l'intérêt de l'État et la sûreté personnelle de l'Empereur ; sa prompte exécution est indispensable. Le sort futur de Sa Majesté et de sa famille en dépend. »

L'écarter des environs de Paris où sa présence pouvait déconcerter les mesures prises par Fouché ; l'internera bord d'un navire, prison flottante, d'où il ne pourrait penser à s'évader ; marchander plus ou moins pour le livrer, c'était là tout le plan des membres de la Commission de Gouvernement. Si l'on avait le droit d'hésiter sur la générosité de

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leur conduite, l'opportunité pouvait leur en sembler démontrée. Les aides de camp de Blùcher ne s'étaient point trompés sur les intentions des Alliés ; le même jour 26, où ils avaient eu cette conversation, de Manheim, Metternich et Nesselrode, écrivant au duc de Wellington, lui notifiaient ceci : « Les trois souverains regardent comme condition préalable et essentielle de toute paix et d'un véritable état de repos que Napoléon Bonaparte soit mis hors d'état de troubler dorénavant la tranquillité de la France et de l'Europe. Après ce qui s'est passé en mars dernier, les puissances doivent exiger qu'il soit confié à leur garde. »

Qu'en feraient-ils? Ils ne savaient trop et ils hésitaient ; le livrer au roi de France qui, sur la simple constatation de son identité, le ferait fusiller, disait lord Liverpool ; le pendre, disait Blùcher. Fi! répondait Lord Wellington ; convient-il à des hommes comme nous, qui avons joué un rôle si éminent dans ces affaires, de devenir des bourreaux ? « Si les souverains, ajoutait-il, veulent le mettre à mort, qu'ils cherchent un bourreau, ce ne sera pas moi. »

L'opinion de Wellington et sa résolution lui faisaient honneur, mais son avis prévaudrait-il? Les commissaires nommés par Fouché pour traiter de l'armistice ne paraissaient point s'en inquiéter. Le 29, lorsqu'ils rencontrèrent Wellington à Etrées- Saint-Denis, ils lui dirent qu'ils avaient toute raison de croire que Napoléon avait quitté Paris et, au

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cas qu'il ne l'eut point fait, ils agitèrent diverses tombinaisons en vue de s'emparer de lui, de l'envoyer en Angleterre, ou de le confier à l'empereur d'Autriche. A quoi l'Anglais répondit que, s'ils avaient sincèrement l'intention d'en disposer de cette façon, ils auraient mieux fait de l'envoyer soit à lui, Wellington, soit au maréchal Blùcher. Ainsi délibérait-on sur son sort et, au moment où ces commissaires offraient ainsi de le livrer, nul d'entre eux ne pensait à stipuler qu'il aurait la vie sauve. Ils se contentaient, au dire de Pozzo di Borgo, de l'assurance qu'il serait traité comme un prisonnier de guerre : prisonnier de guerre des Alliés, sans doute, mais, comme Lord Liverpool devait l'expliquer fort nettement : les Alliés n'auraient qu'à le remettre ensuite à son juge naturel : le roi de France.

La Commission de Gouvernement n'envisageait point expressément cette hypothèse et elle eût résisté à la réaliser, car, si la tête de Napoléon tombait, que de têtes seraient en péril ! Sous cette réserve, elle se fût montrée facile. Pour le moment, elle s'accordait à trouver sa présence à Malmaison importune pour son prestige, dangereuse pour ses desseins, périlleuse pour lui-même qui pouvait être pris ou tué par les éclaireurs de Bliicher, si bien que, pour mettre Malmaison à l'abri d'un coup de main, — à moins que ce ne fût pour efTrayer l'Empereur, — elle ordonna à Beker de brûler le pont de Chatou. Elle voulait qu'il partit ; mais, elle

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refusait de rapporter l'article V de son arrêté du 26 ; et Napoléon, de son côté, s'obstinait à ne point quitter Malmaison que cet article ne fût annulé.

Vainement, le 28 au matin, a-t-il envoyé son aide de camp,*le général de Flahaut, à la Commission pour demander que les frégates pussent prendre la mer sans attendre les sauf-conduits. Flahaut n'a rien obtenu de Davout qui, très monté de ton, a menacé de faire arrêter l'Empereur, de l'arrêter lui-même s'il ne partait sur-le-champ ; Flahaut, détachant ses épaulettes et les jetant dans la salle avec sa démission, est venu en toute hâte rendre compte à Malmaison.

A une heure de l'après-midi, Joseph écrit au comte Berlier, secrétaire de la Commission, dans les termes les plus pressants, pour réclamer « l'expédition de l'ordre de la Commission provisoire pour le départ des deux frégates qui sont à Rochefort ; dans le cas où l'ordre ne serait point signé, veuillez, dit-il, mettre sous les yeux de M. le duc d'Otrante et de ces Messieurs de la Commission la position de l'Empereur et l'urgence d'une prompte détermination ». Berlier envoie une réponse dilatoire.

Le prince d'Eckmûhl, quoi qu'il en eût dit, hésitait à porter la main sur l'Empereur ; mieux valait attendre : quoi ? Peut-être cette nouvelle : « Depuis le 27 juin, écrit de Rochefort M. de Bonnefoux, la croisière anglaise s'est tellement rapprochée de la côte qu'il est presque impossible que les frégates

ON PREFERE LE CONTRAINDRE A SE LIVRER li

puissent sortir. » Cela arrange tout ; de la sorte, on ne livrera point Napoléon, mais, comme il ne pourra point sortir de Rochefort, il sera contraint de se livrer lui-même, — et cela permettra aux membres du Gouvernement de déclarer qu'ils n'y furent pour rien.

Le 28 au soir, la Commission rapporte donc cet article V : « En conséquence, écrit Fouché à Decrès, les frégates sont mises à la disposition de Napoléon. Rien maintenant ne met obstacle à son départ. L'intérêt de l'État et le sien exigent impérieusement qu'il parte aussitôt après la notification que vous allez lui faire de notre détermination. » Le comte Merlin est adjoint pour cette mission au duc Pecrès. « Il importe, ajoute Fouché, que vous partiez pour Malmaison avec M. Merlin au reçu de cet ordre. Le comte Merlin va venir vous trouver. » 'Le comte Merlin s'étant rendu invisible, c'est Boulay (de la Meurlhe) qui accompagne Decrès. Ils arrivent à Malmaison le 29 à la pointe du jour et sont aussitôt reçus. L'Empereur annonce qu'il partira dans la journée.

Est-il sincère ? Depuis la journée de Waterloo, depuis les terribles cinq journées qui ont suivi la défaite, près d'une semaine a passé. La dépression physique et morale qu'il a subie est dissipée. Il est de nouveau en pleine possession de lui-même. Il a constaté l'incertitude, l'absence de plans des médiocres acteurs qui se sont mis en sa place ; ne pouvant admettre, ni qu'ils soient si sots que de

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croire aux discours des souverains alliés, ni qu'ils poussent l'inconsc'ence jusqu'à livrer aux Bourbons contre de vagues promesses, l'armée et la France ; n'imaginant point que certains de ces hommes se flattent de devenir, dans la révolution imminente, les indispensables modérateurs et les conciliateurs nécessaires. Napoléon n'atlend-il pas que, dans l'extrême péril où se trouve la nation, un souffle de patriotisme passe sur des hommes qui, tels que Carnot, Quinette et Fouché ont siégé à la Montagne, ou comme Gaulaincourt et Grenier, ont constamment servi la Révolution ; qu'ils viennent à lui, comme au libérateur et que, dans l'unanime acclamation des citoyens et des soldats, ils lui défèrent le commandement suprême ? Tout de suite après l'abdication, il était sincère dans son projet de partir pour les Etats-Unis ; il était sincère lorsqu'il demandait des passeports anglais et s'inquiétait du mobilier nécessaire à une maison de ville et une de campagne ; mais était-il aussi sincère lorsque, pour éviter ou retarder son départ, il a prétexté le maintien ou le retrait de cet article V ? Un coup de chance qui se présente et il est prêt à le jouer — et seul il peut le jouer. Or le coup s'off're. Poussée par la hâte furieuse de Blû" cher, l'armée prussienne s'est séparée de l'anglaise : l'une comme l'autre plus éprouvée que la française. Rassemblée sous Paris, en nombre qui étonne, celle-ci forme une masse dont le patriotisme n'a pas été atteint, dont la valeur est intacte

I/EMPERECR OFFRE DE SAUVER PARIS i-r

et qui. non sans vraisemblance, attribue ses revers à la trahison. A la tète de cette armée que sa présence enflammera, il détruira, l'un après Tautre, Blùcher et Wellington. « Je puis encore, a-t-il dit, écraser l'ennemi et donner le temps au Gouvernement de traiter avec les puissances. » 11 a épingle ses cartes d'après les renseignements fournis par Lavallette, par Maret, par Joseph, quantité d'autres, car il y a encore des Français ; il est prêt ; il se sent la résolution et le pouvoir de vaincre. Sa ressource est la guerre, et c'est son génie. Il fait appeler Beker et, devant Madame et Fesch venus pour lui dire adieu, il le prie d'aller à Paris, à la Commission, d'y demander de sa part le commandement de l'armée, « non comme empereur, mais comme général dont le nom et la réputation peuvent encore exercer une grande influence sur le sort de l'Empire ». Après avoir repoussé l'ennemi, il promet de se rendre aux Etats-Unis pour y accomplir sa destinée.

L'Empereur a compté sur le patriotisme de Fouché. « Se moque-t-il de nous? répond Fouché à Beker, et ne sait-on pas comment il tiendrait ses promesses, fussent-elles acceptables? » C'est assez dire qu'il a passé marché ailleurs. « Pourquoi, ajoute-t-il, vous êtes-vous chargé d'une pareille mission, lorsque vous deviez presser l'Empereur de hâter son départ dans l'intérêt de sa sûreté personnelle? » Beker n'essaie point une justification qui n'eût point été entendue ; il réclame seu-

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lement une réponse par écrit. Fouché adresse cette réponse au duc de Bassano : il l'invite à user de son influence pour déterminer l'Empereur à partir sans délai, attendu que les Prussiens marchent sur Versailles et vont le faire prisonnier. « Partez promptement, dit-il à Beker, et transmettez à l'Empereur l'invariable résolution prise par nous de ne plus rien changer aux dispositions des arrêtés dont l'exécution vous est confiée. »

Beker retourne à Malmaison. Tout y annonce la guerre et la rentrée en campagne. Napoléon n'a point douté qu'on n'accepte le salut, fût-ce de ses mains. Il prend de Beker la lettre à l'adresse de Bassano : « Ces gens-là, dit-il seulement, ne connaissent pas l'état des esprits en refusant ma proposition. On s'en repentira; donnez les ordres pour mon départ ; lorsqu'ils seront exécutés, vous viendrez me prévenir. »

La Commission executive avait prétendu que l'Empereur partît seul avec Beker dont il eût passé pour le secrétaire, et qu'un seul domestique rac€ompagnât. Dans quel but cet incognito ? Pour éviter l'émotion populaire sur son passage, ou pour le mettre à la merci de la moindre émeute ? pour l'aider à passer en Amérique ou pour le livrer plus aisément aux Anglais ? Si quelques personnes voulaient le rejoindre ensuite, la Commission ne semblait point devoir s'y opposer ; mais elle «n'avait point prévu que, en dehors de quelques hommes que leur dévouement entraînerait, quanr

LE DÉPART. — LA FLITK ij

tilé de ceux qui se jugeraient le plus compromic vis-à-vis du Gouvernement royal s'attacheraient à la fortune de l'Empereur et refuseraient de se séparer de lui. Au retour de Beker, le Grand maréchal Bertrand expédia, de Malmaison, au préfet de police, un officier porteur d'une lettre réclamant des passeports, à destination de Rochefort, pour six généraux, deux colonels, six chefs d'escadron ou capitaines, puis le chambellan Las Cases et son iils, le page Audifredy-Sainte-Catherine, un secrétaire, un médecin, deux maîtres d'hôtel, un officier et sept domestiques.

D'autres allaient suivre en tel nombre, et certains si inattendus, qu'on ne s'explique point comment ils s'étaient imposés : deux femmes, quatre enfants, quatre officiers, deux employés civils, dixneuf domestiques, outre les dix portés déjà sur les passeports. Bertrand, bien moins au fait de ses fonctions que Duroc et disposé à tourner tout au grand, ne se contentait qu'à peine de ces vingtneuf domestiques, même en y ajoutant le personnel nécessaire, sous les ordres du piqueur Chauvin, pour vingt chevaux de selle, quarantehuit d'attelage, neuf voitures. De plus, pour les officiers de la suite, onze domestiques dont quatre femmes : près de cent personnes. Même, Napoléon eùt-il volontiers emmené quelques savants et, après avoir renoncé à Monge, trop vieux, avait-il fait effort pour décider Bonpland, le naturaliste voyageur, l'intendant des jardins de Joséphine.

Un tel cortège impliquait un départ ostensible, quasi impérial, excluait toute idée de traversée clandestine; il y avait là un train qui ne pouvait être embarqué sans encombrer les frégates de façon à les rendre presque impropres à naviguer, entièrement à combattre ; il y avait des hommes qui s'accrochaient à l'Empereur comme les naufragés à la bouée de salut : on n'oserait point le tuer, lui, et ils se sauveraient avec lui ; il y avait des femmes et des enfants qu'on n'eût point exposés de gaieté de cœur. Qu'était-ce à dire ? Ou que Napoléon comptait toujours sur les passeports anglais pour gagner les Etats-Unis ; ou que, à défaut de passeports, il serait traité par les Anglais comme l'avait été Lucien, et ainsi vivraitil dans un château, à portée d'une ville, rex^evrait-il qui il lui plairait, irait-il à peu près où il voudrait, au moins dans un certain rayon, correspondrait-il de même presque librement et mènerait-il somme toute une existence encore souhaitable ?

Que l'on compare sa façon d'agir à celle de Joseph au même moment : Joseph demande à Paris des passeports ; c'est sous des noms d'emprunt ; sa suite, des plus restreintes, se compose d'un homme de confiance, d'un médecin espagnol et d'un interprète américain. Joseph est décidé à passer coûte que coûte aux Etats-Unis, quitte à y débarquer comme un particulier inconnu, quitte à faire la traversée sur un aventurier, quitte à ris-

NAPOLÉON NE VEUT PARTIR QU'EN SOUVERAIN ai

qiier la visite des croisières anglaises et à s'y dérober par un déguisement.

Napoléon trouve de sa dignité de ne partir qu'en souverain ; si donc il ne reçoit point de passeports, il ne lui reste qu'à se livrer aux Anglais, car, à forcer le passage et à combattre la croisière anglaise, y a-t-il songé? Decrès, lui, y a pensé. Il voit plus juste que l'Empereur la situation ; ministre des marins, averti des ignominies des pontons anglais, il sait ce que vaut l'hospitalité britannique. L'Empereur doit tout affronter pour s'y soustraire, et passer coûte que coûte. S'il a dû subir les ordres de la Commission de Gouvernement, Decrès n'en a pas moins, depuis le début, témoigné à l'Empereur sa bonne volonté, et sa conduite contraste avec celle de Davout et celle de Caulaincourt. Parles instructions antérieures qu'il a données aux commandants de la Méduse et de la Saale, il a prévu jusqu'aux moindres détails d'installation, mais à présent ses ordres portent sur la sortie de vive force. Il écrit au préfet maritime, dans une lettre datée du in, mais expédiée seulement le 28 : a Quoique j'aie désigné la Saale pour recevoir la personne de l'Empereur, s'il est reconnu cependant que la Méduse a sur la Saale l'avantage de la marche, Napoléon serait embarqué sur la meilleure marcheuse, et les capitaines Philibert et Ponée changeraient de commandement. » Philibert passait pour un des meilleurs manœuvriers de la marine, et il avait fait ses preuves de

bravoure ; Ponée était moins brillant, mais son dévouement était absolu ; le rôle qui lui était réservé était digne de lui.

Le 28, en effet, Decrès recommande que, dès l'embarquement de Napoléon, toute communication cesse avec la terre ; puis il écrit : « Si l'on est obligé de combattre les ennemis en force supérieure, la frégate sur laquelle Napoléon n'est pa& embarqué se sacrifiera pour donner à celle sur laquelle il est le temps d'échapper... Les commandants, les officiers et les équipages des frégates trouveront dans leur cœur, et il leur est expressément ordonné, de traiter sa personne avec tous les égards et le respect dus à sa situation et à la couronne qu'il a portée. »

Cet appel à un héroïsme qui, tout à i'heure,^ n'aura pas besoin d'être commandé pour s'offrir,, devait rester inutile. Dès que l'Empereur voyait s'anéantir cet espoir suprême d'une revanche à prendre en combattant, et que désormais il devait considérer formellement « sa vie politique comme terminée », peu semblait lui importer. Sa dignité lui interdisait la sortie clandestine; cette foule qui s'attachait à lui rendait impossible la sortie de vive force ; une seule solution, dès lors : attendre le& passeports ; on lui annonçait qu'il les trouverait à Rochefort. Soit! D'ailleurs il s'abandonnait aux destins, et lui, qui avait toujours commandé, il obéissait.

MALMAISON. — RAMBOUILLET a3

Il a fait ses adieux à sa mère, à Fesch, à Hortense, — celle-ci la dernière, qui, jusqu'au bout, avec une grâce inimitable, a rempli son rôle de maîtresse de maison, qui y a porté quelque chose de plus que ses formes habituelles de déférence aimable et froide, une sorte de tendresse compatissante, assez filiale'pour être comprise, — qui, tandis que tous les autres demandaient de l'argent à l'Empereur, a eu la pensée de lui apporter son plus beau rang de chatons, le suppliant de l'accepter, — comme avait fait Pauline l'année précédente, au départ de l'ile d'Elbe,

A cinq heures du soir, il quitte Malmaison, mais ce n'est point par la cour d'honneur où l'attendent, attirés par les voitures qu'on y a fait ranger, les officiers et les soldats empressés à l'acclamer ; c'est par le parc, comme à la dérobée. A une grille de dégagement attend une calèche attelée de quatre chevaux. Beker l'a fait préparer contre les ordres de la Commission. L'Empereur y monte avec les généraux Bertrand, Savary et Beker. Un valet de chambre prend place sur le siège : on part au galop.

A Rambouillet, l'Empereur s'arrête. Il y voit le concierge, le vieil Hébert, « qui fut de sa chambre en Egypte », soupe, passe dans sa chambre à coucher avec Bertrand, s'y enferme. Au bout d'un temps assez long, Bertrand sort, annonce à Beker que l'Empereur, très fatigué, s'est mis au lit. Il espérait encore.

. Le 3o, à onze heures du matin, on repart, les équipages de la suite quelques heures après. De Rambouillet à Tours, rien. On est à Tours le i"'" juillet, au soleil levant. L'Empereur fait chercher le préfet, M. de Miramon, qui est son chambellan et qui a prouvé dans l'Eure, en i8i4, comme il entend le devoir. A-t-il reçu un courrier? — Non. Malgré les instances de Miramon, qui le supplie « de venir se reposer à la préfecture, l'assurant qu'il n'a rien à craindre d'une population pleine de reconnaissance pour tout ce qu'il a fait dans le pays », il repart.

A Poitiers, il s'arrête à huit heures à la maison de poste et invite Beker à envoyer un courrier au préfet maritime de Rochefort « pour l'engager à venir à sa rencontre. Il désire connaître l'état des frégates mises à sa disposition et s'entendre avec lui sur la possibilité et les moyens de sortir de l'île d'Aix ». A Saint-Maixent, ville bleue que le voisinage de la Vendée rend nerveuse, du monde s'assemble lors de l'arrivée de la calèche. On demande les passeports, et Beker a quelque peine à se les faire rendre ; mais, à tort craindrait-on : Saint-Maixent tout entier acclamerait l'Empereur. A Niort, où il arrive à dix heures du soir, il descend à la poste et veut se reposer. Le préfet, M. Busche, averti de sa présence vers minuit par Savary, se rend à l'auberge et supplie l'Empereur de venir à la préfecture. Il s'y établit le 2 au matin. Aussitôt le peuple et les soldats s'empressent.

TOURS. — POITIERS, — SAINT-MAIXENT. — MORT a5

Beker reçoit la réponse de M. de Bonnefoux à la lettre écrite de Poitiers. Cet officier se dit malade, refuse de venir de sa personne, confirme que, depuis le 27 juin, la croisière s'est tellement rapprochée de la côte, qu'il est presque impossible que les frégates puissent sortir.

L'Empereur, de plus en plus, hésite, et, devant l'incertitude de sa destinée, se trouble. Les acclamations dont il est accueilli et salué, lui indiquent sa route, lui montrent comme il est a national ». Il est l'âme vivante de ce peuple et de cette armée. Par lui, l'un et l'autre s'animaient ; sans lui, la mort, la corruption, le néant. Il se doit à cette F'rance qui le réclame. Il presse Beker de renouveler à la Commission de Gouvernement la proposition qu'il fit avant de quitter Malmaison. Mais, en même temps, Beker écrit : « L'Empereur désire que le ministre de la Marine autorise le capitaine de la frégate qu'il montera à communiquer avec le commandant de l'escadre anglaise, si des circonstances extraordinaires rendent cette démarche indispensable, tant pour la sûreté personnelle de Sa Majesté que pour épargner à la France la douleur et la honte de la voir enlevée de son dernier asile pour être livrée à la discrétion de ses ennemis. »

Voilà donc les deux tendances qui agissent sur l'Empereur : reprendre le commandement, même comme général, « uniquement occupé d'être utile à la Patrie >> ; ou, plutôt que de tomber aux mains

des royalistes, communiquer avec la croisière anglaise, c'est-à-dire demander un asile en Angleterre. — Il est vrai que, sur la lettre de M. de Bonnefoux, toute idée de sortir à bord d'une des frégates a dû être écartée.

De Niort, comme ci-devant de Malmaison, l'Empereur ne peut se décider à aller plus avant. Sou frère Joseph, parti de Paris après lui, vient le voir ; M*"^ Bertrand, accompagnée de ses enfants, rejoint ; puis des généraux. Plus les avis sont nombreux, plus ils diffèrent, plus l'incertitude augmente. N'osant agir en geôlier, mais parlant en Mentor, Beker insiste pour que l'Empereur se rende à Rochefort, et il se trouve appuyé par le préfet, dont le dévouement ne fait point doute. Au reste, à Niort, sauf quelques émigrés et quelques Vendéens qui se terrent, il n'y a qu'un cœur, et il est « bleu ». C'est Niort, la dernière ville où l'Empereur sera traité en souverain : quand, le 3 juillet, à quatre heures du matin, il part, le préfet est sur le perron de l'hôtel pour présenter ses devoirs, et^ à la portière de la voiture, trotte le colonel de gendarmerie dans sa plus belle tenue.

Le même jour, à huit heures du matin, l'Empereur entre à Rochefort : « Il a reçu, écrit Beker, de la part des habitants des contrées que nous avons traversées, les témoignages de leurs regrets, de leur respect et de leur enthousiasme pour sa personn-e. » Il descend à la préfecture maritime, où le préfet, si malade l'avant-veille, se trouve

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