‹ Napoléon amoureuxChapitre 10 sur 38 · iF. AM · texte numérisé non relu

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prestige de sa voix et de son talent ne purent longtemps la lui dissimuler. D'autres actrices, plus jolies, lui démontrèrent que le talent n'excluait pas nécessairement la beauté. Cette fois, la tragédie l'emporta sur la musique et c'est le Théâtre-Français qui alimenta les fantaisies amoureuses du consul.

Deux jeunes actrices, Mlle Duchesnois et Mlle Georges Weimer, plus connue sous son seul prénom de Georges, venaient de débuter sur notre grande scène tragique. Mlle Duchesnois, « tragédienne d'ua grand mérite et d'une extrême laideur hors de scène, était supportable sur le théâtre, où elle est sublime, surtout dans Phèdre ; Mlle Georges, superbe femme, médiocre tragédienne, élève de Mlle Raucourt, laquelle, avec un mauvais organe, a pourtant une belle diction; beaucoup de cothurne dans la taille et le maintien; en tout belle et bonne grande reine, si ce n'est que rarement, peut-être jamais sublime])) (1).

On se passionna vite [)Our ces deux actrices dont l'une avait plus de talent que de beauté et l'autre plus de beauté que de talent. Bientôt Paris fut divisé en deux camps, comme jadis pour la lutte d'émulation entre Mlle Clairon et Mlle Dumesnil, comme pour la querelle entre Mme Yestris et MmeSainval. Il n'était permis à personne de rester spectateur indifférent. Ceux qui ne se prononçaient pas ou affectaient l'indifférence étaient honnis. Les admirateurs du talent l'emportèrent bientôt sur les admirateurs de la beauté et l'engouement pour Mlle Duchesnois devint presque du délire.

Un journaliste officiel, le critique Geoffroy, moins

(1) Tli. Jung, Lucien et ses Mémoiies, t. If, p. 261.

pour faire sa cour à l'actrice qu'au premier consul qu'on savait pencher en faveur de Mlle Georges, osa faire un jour des critiques sur la manière de jouer de Mlle Duchesnois, et déclara que Mlle Georges lui était supérieure. Ce fut un toile général. Voici un écho de cette guerre dont personne ne se souvient plus, mais qui a fait, dans le temps, couler des flots d'encre : c'est une lettre écrite par la charmante comtesse Pauline de Beaumont à M. Pasquier :

«.... J'ai enfin déjeuné avec Mlle Duchesnois, j'en ai été enchantée, à la lettre; il m'est impossible de pardonner à ceux qui la trouvent bête: elle est simple, naïve et distraite; mais si vous trouvez moyen d'attirer son attention, vous voyez tout de suite ses yeux s'animer, son visage s'embellir; alors elle parle bien et en peu de mots ; elle entend très bien tout ce qu'on sait bien lui faire comprendre, il ne s'agit que de trouver la corde sensible. Elle est très digne avec les hommes, très respectueuse avec les femmes. Cette conduite n'est certainement pas celle d'une bête (1)... »

Telle est la femme sur laquelle Paris s'était emballé. Pour mieux l'étudier apparemment, et se former sur ses mérites une opinion personnelle, le premier consul, rentrant un soir de la Comédie-Française, envoya chercher Mlle Duchesnois.

La grande tragédienne vient donc aux Tuileries. On laconduit dans le petit appartement, la garçonnière que Bonaparte avait fait meubler pour les heures où il voulait fuir le tète-à-tète ou la surveillance jalouse de Joséphine. Averti de l'arrivée de Mlle îiiichosnois, le consul lui fait dire qu'il est occupé, mais qu'il

(Ij Chancelier Pasquier, Mémoires, t. I, p. 208.

viendra bientôt; il la prie de se déshabiller en attendant.

La pauvre tragédienne, étonnée de ce sans-façon un peu soldatesque, se met en devoir de se déshabiller. Elle enlève son chapeau, ses épingles, défait son corsage, laisse tomber sa robe, ses jupons... Enfin, la voilà en chemise. Et Bonaparte ne vient pas ! 11 est évidemment toujours occupé ; il est même plus occupé que galant. En vérité il n'est môme pas poli. Quel est l'homme qui serait assez malappris pour faire poser une femme, et quelle femme! Celle dont tout Paris ne parle qu'avec enthousiasme... '( Qu'elle se déshabille! » Non, ce n'est pas poli. Assurément, il faut que le consul soit bien occupé, et l'on voit qu'il n'aime pas perdre son temps, même aux bagatelles de la porte. Mais, encore une fois, il abuse de sa situation de grand homme et de premier consul; lui, qui n'aime pas le iroid, il ne devrait pas oublier que l'on est à la fin de septembre, que les nuits sont fraîches et que Mlle Duchesnois €st en chemise dans une pièce sans feu.

Toutes ces réflexions, la pauvre fille se les fait pour prendre patience ; bientôt elles la lui font perdre. Aussi bien se trouve-t-elle jouer là un rôle ridicule, en chemise, dans une chambre des Tuileries. Et puis, le froid la gagne ; la voilà toute transie. Elle s'emmitouflle de son mieux et demande qu'on prie le consul de ne pas oublier qu'elle l'attend. Mais Bonaparte, qui n'a pas terminé ce qu'il veut faire, s'impatiente à son tour. « Eh bien, qu'elle s'en aille! » dit-il avec humeur. L'attention qu'il donnait à son travail avait effacé la magie passagère du théâtre ; la réalité l'avait repris de sa griffe puissante, et alors, adieu les velléités amoureuses!

Mlle Duchesnois s'en alla en jurant qu'on ne la reprendrait plus à revenir aux Tuileries. Bonaparte, d'ailleurs, ne la redemanda jamais.

La beauté de Mlle Georges fit sur lui plus d etiet que le talent de Mlle Duchesnois. Comme la première, il voulut la juger de tout près, et ceUe-ci, il ne la fit pas poser longtemps. Elle était très belle, et pour une maîtresse, c'est tout ce qu'on peut désirer. C'était aussi l'avis de Napoléon : « Croismoi, Lucien, dit-il plus tard à son frère, il n'est pas nécessaire que nos femmes soient belles. Nos maîtresses, c'est différent. Une maîtresse laide, c est monstrueux. Elle manquerait essentiellement a son premier, disons mieux, à son unique devoir (1). « Cette conversation n'était pas très édifiante, mais la conduite des deux frères ne l'était pas davantage. D'ailleurs Mlle Georges, avant de plaire au consul, avait eu l'heur de plaire à ce mauvais sujet de Lucien. Celui-ci avait voulu en faire sa maîtresse et avait entamé une négociation assez malpropre avec Mlle Raucourt, dont elle était l'élève, pour qu'elle l'aidât à plaire à la jolie débutante : il lui avait même offert, comme entrée de jeu, un souper fin et un superbe cadeau. La chronique galante raconte qu'un contrat en bonne et due forme avait été signé après ce souper, et que Mlle Raucourt s'enoa-eait par ce contrat à remettre sa jeune eleve entre Tes bras, entre les mains veux-je dire, du lubrique Lucien, moyennant une somme de cent mille livres versée de suite et une rente viagère de dix mille livres (2).

C'est donc en toute connaissance de cause que

(1) Th. Jung, Lucien Bonaparte et ses Mémoires, t. II, p. 286.

(2) Reichard, Un hiver à l'aris sous le Consulat, p. 351.

Lucien dit à Napoléon que Mlle Georges était inip des plus belles femmes de l'Europe. A quoi Napoléon avait répliqué : « Je crois que, sans crainte de vous tromper, vous auriez pu dire la plus belle (1). » Mais, pour Lucien, la plus belle, en ce moment, était Mme Jouberthon, sa maîtresse. Quant à Bonaparte, il avait mandé, comme on le sait, Mlle Georges auxTuilerieset, moins occupé sans doute que le jour où il avait fait venir sa rivale, avait noué avec elle des relations qui durèrent quelque temps. Bonaparte eut pour elle un véritable caprice. « Sa conversation, a dit Constant, lui plaisait et l'égayait beaucoup, et je l'ai souvent entendu rire, mais rire à gorge déployée, des anecdotes dont Mlle Georges savait animer les entretiens qu'elle avait avec lui (2). »

Le premier consul avait beau ne pas afficher la protection qu'il accordait à la belle tragédienne, on pense bien qu'elle ne tarda pas à être connue du public, si échauHe sur ce qui concernait les deux actrices rivales. On s'étonna cependant de voir Mme Bonaparte lui envoyer « un magnifique manteau écarlate, brodé en or ». Cependant, comme elle avait envoyé à Mlle Duchesnois le manteau royal qu'elle portait dans le rôle de Phèdre, on se dit en riant que c'était un usage chez elle de donner un manteau aux femmes auxquelles son mari avait jeté le mouchoir. Mais la pauvre femme ignorait alors que le consul connût ces deux actrices. Voici comment elle le sut : Un jour que Bonaparte avait travaillé avec excès à des atTaires qui n'allaient pas comme il voulait, et qu'il était nerveux, agacé, il

(1) Th. Jung Lucien Bonaparte et ses Mémoires, t. II, p. 290.

(2) Coustaût, Mémoires,

voulut passer la nuit avec Mlle Georges, apparemment pour se calmer les nerfs. Ce n'en était pas le moyen. Il la fit donc venir aux Tuileries et était enfermé avec elle lorsque, vers deux heures du matin, tout le château est réveillé par les appels désespérés de la sonnette du consul. On se lève, on accourt, et l'on trouve Mlle Georges terrifiée et s'empressant autour de Bonaparte évanoui. Une personne de service croit bien faire en allant prévenir Joséphine. Celle-ci passe un peignoir à la hâte, et la voilà dans la chambre faisant respirer des sels à son mari, tandis que Mlle Georges, en chemise, lui soulève la tête et jette de l'eau sur ses tempes. Enfin Bonaparte reprend ses sens. A peine se reconnait-il, qu'il entre dans une colère terrible en voyant sa femme dans la chambre ; il gronde la malheureuse Georges d'avoir ameuté tout le château pour une vétille et sa fureur est telle qu'il est sur le point d'avoir une nouvelle syncope. Joséphine se retire ; Mite Georges s'éclipse de son côté, toute troublée, on peut le croire, et jamais Napoléon ne lui pardonna d'avoir manqué de sang-froid. Quant à Joséphine, elle ne chercha, depuis ce moment, qu'à trouver de nouveau son mari en flagrant délit d'infidélité, et Mme de Rémusat a raconté une amusante expédition nocturne qu'elle fit avec elle, pour le surprendre. Mais, cette satisfaction, elle ne l'aura que trois ans plus tard, comme on le verra par la suite, à Saint-Cloud.

Le public n'ignorait pas le goût qu'avait pris le premier consul pour Mlle Georges. Prompt à relever, au théâtre, les vers qu'il pouvait appliquer, comme allusions, à la personne de Bonaparte et à ses faits et gestes, il applaudissait à tout rompre,

chaque fois qu'on donnait Cinna, et on le donnait souvent, ce vers que disait si bien la jolie sociétaire de la Comédie-Française :

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.

Et souvent aussi, en quittant le théâtre, Mlle Georges se rendait aux Tuileries où l'attendait le premier consul. Mais, comme Bonaparte ne voulut plus s'exposer à être troublé par sa femme dans ses tête-à-tête amoureux, car il savait qu'elle le faisait espionner, il fit louer, pour ses rendez-vous galants, une petite maison dans l'Allée des Veuves(l).

A propos de Mlle Georges, i4 est piquant de remarquer que, lorsqu'elle donnait la réplique, comme dans leTancrèdeôe Voltaire par exemple, à l'acteur Lafond, c'était la maîtresse de Napoléon Bonaparte qui répondait à l'amant de Pauline Bonaparte. Le public qui ne l'ignorait pas, s'en amusait au possible.

Le premier consul avait beau dissimuler de son mieux ses faiblesses, il ne pouvait cependant pas se cacher tellement qu'on ne sût où il allait et qui il recevait : trop de gens commençaient h èim intéressés à le savoir. Ne fût-ce que par simple curiosité, on voulait, à la petite cour consulaire, être exactement au courant des laits et gestes du maître. D'un autre côté, Mme Bonaparte, dont la jalousie en ce moment était fort éveillée, avait des gens à ses gages pour espionner son mari. Ces gens, valets et femmes de chambre, n'étaient pas plus discrets qu'elle-même sur les secrets qu'ils parvenaient à surprendre, et chacun, aux Tuileries, était vite

(1) Constant, Mémoires, t. II, p. 4S.

il6 NAPOLÉON AMOUREUX.

renseigné sur les fréquents voyages à Cythère que se permettait le premier magistrat de la République.

Ce n'est cependant pas par cette voie de police domestique que Ton apprit la liaison, fort courte du reste, du général avec Mlle Bourgoin, autre sociétaire de la Comédie-Française. La Biographie Michaud, sans être trop affirmative, l'a mentionnée. « Si Mlle Bourgoin, y lit-on, ne s'est pas élevée au rang des grandes actrices, elle avait du moins acquis dans le monde une sorte de célébrité par la gaieté vive et originale de ses reparties (1). Elle s'abandonnait un peu trop, sans doute, à son goût pour les gravelures et les licences de langage, mais son ton de naïveté comique et ses grâces toutes particulières servaient de passeport à des expressions qui, dans une moins jolie bouche, li'eussent pas été supportables. Ni le luxe dont Mlle Bourgoin était entourée, ni le haut rang de ses amants parmi lesquels elle a, dit-on, compté des tètes couronnées, et même Napoléon, ne lui avaient fait oublier son origine... »

Le dit-on de la Biographie Michaud a été confirmé depuis (2). Le premier consul travaillait un soir dans son cabinet avec Chaptal, ministre de l'Intérieur, lorsqu'on lui annonce Mlle Bourgoin. Comme la jolie tragédienne était depuis quelque temps maîtresse du ministre, celui-ci comprit tout, ramassa ses papiers, prit son portefeuille et partit brusquement. 11 envoya sa démission, dès qu'il fut rentré chez lui.

(1) « Mlle Bourgoin, jolie femme, comédienne agréable, presque célèbre par ses bons mots grivoi?, un peu à la façon de Mlle Arnould » (Th. Jung, Lucien et ses Mémoires, t. II, p. 'Î6'l).

{2) Voir Chaptal, Mes souvetiirs sur Napoléon, préface, p. 106.

MARGrERITE-.JOSÉl>HI.\E WEY.MER, dite Mlle Georges (1787-1807) filh d'un directeur de spectacles forains, elle débuta à la Comédie-Fran'^aise, âgée de quatorze ans. Ses fujues et ses caprices la promenèrent dans tous les pays et dans tous les théâtres : après avoir triomphé dans le répertoire classique, elle joua à meri.-cilk le drame romantique.

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