‹ Napoléon amoureuxChapitre 9 sur 38 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Bonj^arte dissimule soigneusement ses liaisons extra-conjugales. — Il ne cherche dans les femmes qu'une distraction à ses travaux. — Mme Branchu. — Mme Grassini : l'empereur la fait venir à Paris. — Mlle Duchesnois et Mlle Georges. — Mlle Duchesnois aux Tuileries. — Le premier consul peu aimable. — Mlle Georges et le premier consul évanoui. — Mlle Bourgoin, de la Comédie-Française. — Chaptal. — Une aventure au ministère de l'Intérieur. — Mme Jouberthon et le général Bonaparte. — Mme Junot à la Malmaison. — Visites matinales et indiscrètes du premier consul. — Angoisses de la jeune femme. — Dénouement d'une sotte aventure. — Rancune et jalousie rétrospective.

Le premier consul était revenu de sa courte campagne au delà des Alpes couvert des lauriers de Marengo. Il apparaissait alors comme un homme envoyé par la Providence, et n'était guère attaqué cependant que par les partisans de la doctrine du droit divin. Mais il était le point de mire de la France entière. On pense bien que les femmes n'étaient pas les dernières à le regarder, mais c'était surtout pour en être regardées elles-mêmes. Jamais homme ne fut l'objet de plus de convoitises féminines. Dans la situation que lui avaient faite chez lui les sottes infidélités de Joséphine, cette femme qui avait dix ans de plus que lui, il devait fatalement devenir lui-même la proie du démon de l'infidélité. Et pourtant, c'est lui qui a écrit : « L'homme ne doit se livrer à l'impulsion des sens qu'autant qu'il le faut pour sa conservation animale. Par le

sentiment, il goûte le vrai plaisir (d). » Nos goûts dépravés ou vicieux ne sont, en effet, que le résultat de Tabus que nous faisons de nos penchants naturels, que nous détournons de leur vrai sens. Les plus grands caractères sont sur ce point comme les plus faibles : n'ont-ils pas aussi leurs défaillances et leurs petitesses?

Si Bonaparte avait affiché ouvertement, en Egypte, sa liaison avec Bellilotte, c'est qu'on était là entre hommes^ entre militaires. Et puis, le Caire était si loin de la France! Mais, à Paris, il dissimule les nouvelles liaisons qu'il ne veut pas se refuser Outre qu'il a un sentiment des convenances, de la pudeur publique, sinon privée, que n'avaient ni Louis XIV ni Louis XV, que n'eurent ni François I" ni Henri IV, il sent que, dans l'état de décomposition sociale où il a trouvé la France, il doit donner l'exemple des bonnes mœurs. S'il a la faiblesse de ne pas conformer sa conduite à je ne dirai pas ses principes, mais à ce qu'il sait être juste; s'il fait servir une partie de sa force à s'affranchir des lois générales du devoir, tandis que le véritable caractère consiste à les observer; s'il trouve, en un mot, la morale bonne pour les autres et non pour lui, et ne se refuse aucune des distractions que jadis s'accord lient les rois, du moins il n'affiche pas ses faiblesses. ïl sait que changer de femme au gré de son caprice, s'accoupler au hasard des rencontres et de l'appétit des sens, comme les bêtes, — encore les bêtes n'ont-elles pour cela qu'une saison — , est loin de s'accorder avec le devoir et l'honnêteté — ou bien alors le mot de devoir est

0) t'r. MassoD, Napoléon inco'uui. !. II, p. 318.

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dépourvu de sens. Cependant il n'en fait qu'à sa tète. Mais il se cache, et très peu de personnes parmi ses contemporains, si ce n'est toutefois à la petite cour consulaire, ont connaissance des fredaines du grand homme. Il conserve malgré tout pour sa femme une tendresse d'habitude qu'il lui est agréable de trouver à son foyer, au sortir du cabinet de travail, mais, pour de l'amour, c'est fini, bien fini. Joséphine n'en a pas voulu quand il le lui prodiguait, et avec quelle ardeur de cœur! Il le porte ailleurs maintenant, et l'émictte au hasard des rencontres. Mais à qui la faute? A lui, d'abord, pour avoir si mal choisi sa f'îmme; à elle, ensuite, pour avoir si mal compris et ses devoirs et son mari.

11 y a ceci de remarquable dans les liaisons, fort courtes d'ailleurs, do Ncipoléon, qu'il ne laisse prendre à aucune femme la moindre influence, sinon sur lui, du moins sur les affaires. « Un point sur lequel il revenait souvent, a écrit Rœderer, ce sont les inconvénients qui résultaient pour la chose publique de l'influence que les femmes exerçaient en France sur les affaires et du désordre que leur luxe amenait dans l'économie domestique (1 ). » « Les femmes, disait-il, sont l'âme de toutes les intrigues; on devrait les reléguer dans leur ménage; les salons du gouvernement devraient leur être fermés. On devrait leur défendre de paraître en public autrement qu'avec la jupe noire et le voile. (2) » Et plus tard, il dira à Mme de Rémusat, peut-être pour qu'elle en fasse son profit : « Il faut que les femmes ne soient rien à ma cour ; elles ne m'aimeront point, mais j'y gagnerai du repos. » C'est un peu ce qu'il a

(1) Rœderer, OEuvre?, t.lH, p. 3CG.

(2) Arnault, Soiwenii'S d'un scxwjénaire, t. IV, p. lOi.

dit plus tard à Sainte-Hélène : « Nous n'y entendons rien, nous autres peuples de l'Occident; nous avons tout gâté en traitant les femmes trop bien. Nous les avons portées à grand tort presque à l'égal de nous. Les peuples de l'Orient ont bien plus d'esprit et de justesse ; ils les ont déclarées la véritable propriété de l'homme. Et, en elîet, la nature les a faites nos esclaves ; ce n'est que par nos travers d'esprit qu'elles osent prétendre à être nos souveraines ; elles abusent de quelques avantages pour nous séduire et nous gouverner. Pour une qui nouç inspire quelque chose de bien, il en est cent qui nous font faire des sottises (1). » Napoléon qui avait raison sur ce dernier point, était d'un tempérament très amoureux et porté, par conséquent, à s'incliner devant la femme aimée; mais il avait en même temps du caractère, et les mécomptes de son amour pour Joséphine avaient définitivement fait prendre le dessus à l'homme sur l'amoureux; le caractère avait vaincu l'amour. Mais, comme les autres hommes, c'est le malheur qui l'a instruit. « L'homme qui n'a pas souffert, que sait-il ? » et pour savoir maîtriser son cœur, ne faut-il pas avoir été au moins une fois maîtrisé par lui? Ces déceptions dans son amour eurent une influence sur le caractère de Napoléon ; il avait été rêveur dans sa jeunesse, ce qui est la marque d'une nature amoureuse : ses déboires le rendirent triste, et les préoccupations changèrent cette tristesse en une mauvaise humeur constanle. On ne pouvait pas « amuser l'inamusable ». 11 devint aussi sceptique. C'était bien naturel : avoir porté toute sa fortune amoureuse, tout son

(1) Napoléon Bonaparte, Œuvres littéraires, p. IV, p. 483.

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cœur dans un autre cœur et lui voir faire aussitôt banqueroute !

Et pourtant, on verra de temps en temps la naïveté d'antan revenir chez ce grand désillusionné et le collégien reparaître sous le grand empereur.

En attendant, il ne cherche dans la femme qu'une distraction à ses préoccupations de releveur de peuple et de conducteur d'hommes. Ces distractions, qui peut mieux les lui donner que les actrices ? Elles ont l'intelligence, le talent, la réputation ; elles ont l'aplomb qui évite à de certaines timidités inavouées l'embarras des premières avances; souvent aussi elles ont la beauté et, quand elles ne l'ont pas, elles sont si habiles qu'elles savent s'en donner toutes les apparences, elles sont si rouées qu'elles vous font croire qu'elles la possèdent plus que personne. Au théâtre, elles sont vraiment reines. A cette époque, où le théâtre prenait une plus grande part qu'àprésent dans la vie, elles devaient nécessairement attirer les désirs du premier consul. Il aimait la musique : une femme qui interprète avec âme les divines inspirations des maîtres, parle mieux qu'aucune autre à notre âme ; son cœur, qu'elle met dans sa voix, touche notre cœur. Comme les autres, plus que les autres peut-être, car les plaisirs n'ont pas gâté son enfance et sa jeunesse, Napoléon devait être sensible au charme des femmes de théâtre et à la magie de leur talent.

A en croire ses frères Joseph et Lucien, l'énumération des bonnes fortunes consulaires au théâtre serait assez longue. Mme Branchu, de l'Opéra, commençait cette énumération. Personne ne s'yserait attendu, car « cette pauvre Mme Branchu

chantait divinement, mais elle était diablement laide (1). »

Sa liaison avec la belle et brillante Mme Grassini est plus connue. Ce n'est pas lorsque Napoléon alla à Milan pour se faire couronner ou plutôt pour se couronner lui-même roi d'Italie, que se forma cette liaison. Le Mé?norial pourtant le dit et Mlle Avrillon le répète en ses Mémoires. On a déjà vu que, lors de ses premières campagnes d'Italie, le général Bonaparte avait fait en même temps que la conquête du pays, celle de la plus célèbre chanteuse du théâtre de la Scala, à Milan (2). On a vu aussi que, soit par suite de son amour exclusif pour Joséphine qui, elle, n'était pas si exclusive que son mari, soit par prudence politique, Bonaparte refusa d'écouter les déclarations, si flatteuses pourtant, qui lui arrivaient de toutes parts. Mais, après Marengo, on donna de grandes fêtes à celui qui venait, pour la seconde fois, de chasser les Autrichiens de lltalie, et, dans l'une de ces fêtes, au théâtre de la Sca/a, le premier consul remarqua la célèbre chanteuse Grassini. Il avait déjà été touché, en 1796, « par sa beauté théâtrale et par les sublimes accents de sa voix » (3). « Il la fit demander, dit le Memoria/, et, après le premier moment d'une prompte connaissance, elle se mit à lui rappeler qu'elle avait débuté précisément lors des premiers exploits du général de l'armée d'Italie. « J'étais alors, disait-elle, dans « tout l'éclat de ma beauté et de mon talent. Il n'était « question que de moi dans les Vierges du soleil. Je « séduisaistous les yeux, j'enflammais tous les cœurs.

(1) Th. Jung, Lucien et ses Mémoires, t. II, p. 289.

(2) Fouché, Mémoires, t. I, p. 1X^.

(3) Mémoruii de Sainte- Hdùnc, t. lU, p. 4l.

« Le jeune général seul était demeuré froid, et pour- « tant lui seul m'occupait. Quelle bizarrerie ! Quelle « singularité ! Quand je pouvais valoir quelque chose, (( que toute l'Italie était à mes pieds, que je ladédaiu gnais héroïquement pour un seul de vos regards, « je n'ai pu l'obtenir ; et voilà que vous les laissez « tomber sur moi aujourd'hui que je n'en vauxpas la « peine, que je ne suis plus digne de vous? »

Le premier consul voulut s'assurer qu'elle en valait encore la j^eine, qu'elle était encore digne de lui, car lorsque Bourrienne le réveilla, une nuit, pour lui annoncer la capitulation de Gênes, il le trouva couché avec elle, Quand il quitta l'Italie, Bonaparte la fit venir à Paris, moins, on peut le penser, comme cantatrice que comme maîtresse. « Assez richement dotée à quinze mille francs par mois, dit Fouché, on la vit briller au théâtre et aux concerts des Tuileries, où sa voix fit merveille et, ne voulant donner à Joséphine jalouse à l'excès aucun sujet d'ombrage, il ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme altière et passionnée qui s'enflamma vivement pour le célèbre violon Rode (4), » et partit de Paris avec lui.

Ce mécompte, oii l'amour-propre seul, d'ailleurs, était froissé, ne détourna pas Napoléon de l'amour des femmes de théâtre. Mais, encore un mot sur Mme Grassini. Quand elle revint de sa fugue avec son violoniste, elle fut accueillie avec la sympathie que l'on a toujours à Paris pour le talent, surtout quand il vient de faire quelque éclat. Elle était toujours belle, toujours bonne et maniait toujours

(1) fouché, Mémoires, t. I, p. '233.

au mieux cette délicieuse voix de contralto qui l'avait rendue célèbre. « Reçue partout, aimée de tous, a écrit une femme d'un esprit fin et observateur, ayant un naturel bienveillant, spontané, vrai et original, parlant une espèce de jargon mêlé d'italien et de français, qui n'était qu'à elle, qui lui permettait de tout dire, et dont elle profitait pour faire les plus drôles de remarques et les plus drôles de confidences, elle rejetait la faute de ses paroles sur son ignorance de la langue, quand cela pouvait choquer ou blesser quelqu'un (1). » En traçant ce petit portrait, Mme Ancelot songeait sans doute à un mot de Mme Grassini qui fit rire tout Paris et qu'on trouve dans l'ouvrage de M. de Las Cases. Ce fut à l'occasion d'une décoration que l'empereur conféra au soprano Crescentini. « Je donnai, dit Napoléon, la couronne de Fer à Crescentini. La décoration était étrangère, l'individu aussi. Cependant l'indignation qu'elle avait créée se trouva tout à coup noyée par un bon mot. C'était une abomination, disait un beau parleur du faubourg Saint-Germain, une horreur, une véritable profanation. Et quel avait pu être le titre d'un Crescentini? Sur quoi la belle Mme Grassini, se levant majestueusement de son siège, lui réplique du geste et du ton le plus théâtral : « Et sa blessoure^ donc, monsieur, pourquoi la comptez-vous? » Ce fut alors un tel brouhaha de joie, d'applaudissements, que la pauvre Mme Grassini se trouva fort embarrassée de son succès (2), »

Le premier consul n'oublia vraisemblablement que peu de temps la laideur de Mme Branchu ; le

(1) Mme Ancelot, Foyers éteints, p. 34,

(2) Mémoi-ial de Sainte-Hélène, t. III, p. 566.

CATHERIXE-JOSÉPHIXE RAFIX, dite Mlle Duchesnois (1780-1835)

célèbre tragédienne : fille d'un aubergiste de Valencienncs, elle débuta, par ordre,

à la Comédie-Française, le 12 juillet 1802 ; re<:ue sociétaire le 22 mars 1S04,

se retira par raison de'santé, en 1830.

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