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NAPOLÉON AMOUREUX. il7
Il paraîtrait que c'est pour se débarrasser de son ministre et le remplacer par son frère Lucien, mieux disposé àpréparer le terrain pour l'avenir, que le premier consul avait arrangé ce petit coup de théâtre avec la comédienne. La comédie avait été bien jouée, mais Bonaparte ne s'était pas fait un ami de Cbaptal. Si la manière dont il lui souffla sa maîtresse est curieuse, celle dont Cbaptal avait fait la connaissance de Mlle Bourgoin ne l'est pas moins. Cette jeune personne lui fut présentée par celui qui devint plus tard le baron Capelle, préfet de l'Empire, amant de la princesse Élisa et enfin ministre de Cbarles X. Voici comment : M. Capelle, alors simple employé au ministère de l'Intérieur, rencontra dans un corridor du ministère une jeune fille occupée à remettre un peu d'ordre dans ses vêtements tout froissés. Cette jeune fille était en proie à une vive émotion et essuyait ses yeux tout baignés de larmes. M. Capelle s'approcha et lui demanda la cause d'un si gros chagrin. Il reconnut en même temps Mlle Bourgoin, qui venait de débuter à la Comédie Française. « Je sors, dit-elle, du bureau de M, Esménard, qui vient de se conduire envers moi avec la plus effrayante brutalité. ^' Et elle lui raconta tous les détails de la brutalité du chef de bureau. « Si encore, ajouta-t-ellr, cetEsménard avait été moins laid! » Et, tandis qu'elle racontait sa mésaventure, elle avait cessé de pleurer, elle souriait même, et son regard, fixé sur le jeune, le beau, l'élégant Capelle, faisait penser à celui-ci que si Esménard était un coquin, il était en même temps un bien heureux coquin.
Un pareil événement au ministère était trop extraordinaire pour que le jeune attaché n'en par-
lât point à son ministre. Il lui raconta toute l'affaire. M. Cbaptal, indigné, manda à son cabinet... M. Esménard ? Non pas. Que pouvait-il à un fait accompli? Mais 3IIle Bourgoin. Il fut on ne peut plus gracieux î>ourelle, et, pour la consoler de sa mésaventure.... i! lui en donna une seconde édition. Cette fois, par exemple, l'actrice ne se plaignit pas. Le ministre y avait sans doute mis des formes moins chiffonnantes qu'Esménard, il était enchanté, et elle aussi.
Mlle Bourgoin n'eut qu'à se louer de sa liaison avec le ministre. La jeune tragédienne joignait aux charmes du visage — ses yeux étaient superbes — un entrain primesautier agréablement pimenté parfois de propos risqués, qui réjouissaient le cœur du chimiste-ministre. Celui-ci fit pendant quelques années de la politique et de la chimie avec elle. Elle n'eut point à se plaindre, dans sa carrière, de cette collaboration savante et devint, grâce à Chaptal, rapidement sociétaire. Elle se piqua cependant, semble-t-il, de ce que son entreteneur l'abandonna en abandonnant son portefeuille, et, par mutine vengeance, parce que Chaptal était chimiste, ce qu'elle confondait avec pharmacien, elle ne l'appelait plus que « papa clystère » (1).
On a prétendu que Mlle Bourgoin eut à se plaindre du premier consul et de sa brusquerie. Toutes les femmes qui ne parviennent pas à mener un amant ou un mari au gré de leurs fantaisies et à prendre sur lui un empire absolu disent qu'elles ont à s'en plaindre : c'est sans doute ce qui arriva ici. Il est probable que Bonaparte ne voulut pas accorder à sa maîtresse tout ce que celle-ci lui demanda et
(1) Barras, Memo/Ves, t. III, p. 175.
que, pour se venger, Mlle Bourgoin dit du mal de lui. Ne serait-ce pas pour cela aussi que, à la Restauration, elle devint fervente royaliste?
Les idées volages du premier consul, à en croire son frère Lucien, mais faut-il le croire? ne se seraient pas portées seulement à cette époque sur d actrices. Bonaparte aurait distingué la femme divorcée d'un agent d aifaires, fort belle à la vérité, mais de mœurs peu sévères, Mme Jouberthon. Celle-ci, et c'est à ne pas croire, n'aurait pas agréé ses hommages. De là, l'origine de la haine de Napoléon pour elle, quand, moins farouche, elle agréa ceux de Lucien. Mais Lucien savait très bien que tout cela n'était pas. Quand il dit que « si le consul s'oubliait au point d'appeler sa nouvelle belle-sœur coquine, c'était par la raison qu'elle n'avait pas voulu devenir la sienne » (1); il sait très bien que cette femme, qu'il épousa, se donnait à tout venant, et que si Napoléon ne l'avait pas ramassée au passage, c'est qu'il n'en avait pas voulu. 11 n'y aurait cependant rien eu d'extraordinaire à ce que le premier consul ait voulu avoir, comme tout le monde, cette Mme Jouberthon qui était réellement fort belle; mais serait-il extraordinaire que cette femme, ayant tait des avances que Bonaparte aurait repoussées, eût gardé rancune de son échec? Serait-il extraordinaire que, pour s'en venger, elle eût raconté que Napoléon lui avait faitdes propositions qu'elle n'avait pas voulu écouter? C'est probablement là la vérité. Ces sortes de femmes savent prendre tous les masques et celui de l'honnêteté n'est pas celui qu'elles dédaignent le plus. Quant à Lucien, il était
(I) Th. Jung, Lucien Bonaparte et s's Mémoires t. Il, j 318
amoureux, c'est tout dire : aussi croyait-il aveuglément tout ce que lui racontait sa maîtresse, et l'on sait quel inconcevable empire elle sut prendre sur lui.
Mme d'Abrantès se serait-elle vantée, elle aussi, d^avoir provoqué chez le premier consul un amour qui n'aurait existé que dans son imagination? C'est peu probable, et elle n'aurait pas inventé la singulière histoire que voici :
Pendant Télé de l'année i803, Mme Bonaparte était allée à Plombières : elle savait l'immense désir de son mari d'avoir un enfant, et, pour éloigner la perspective d'un divorce, elle allait chaque année faire une saison à Plombières^ qu'elle crût sérieusement ou non à la propriété qu^on attribue aux eaux dePlombières de stimuler les fécondités paresseuses. C'était plutôt, on peut le croire, un moyen pour entretenir chez son xuari l'espoir de la voir enfin devenir mère : c'en était un, en tout cas, pour gagner du temps.
Mme Bonaparte était donc à Plombières. Pendant son absence, sa fille, Mme Louis, s'était installée à la Malmaison. Sa présence était nécessaire pour que les femmes des aides de camp du premier consul, Mme Lauriston, Mme Junot et quelques autres pussent y demeurer en l'absence de la maîtresse de maison. Rien n'était changé au train de vie ordinaire. On allait souvent à la chasse; le soir, on causait, on jouait, et, comme tout le monde, à la Malmaison, était jeune, à commencer par le premier consul, on riait, et beaucoup. Il paraît même que jamais Bonaparte ne fut aussi gai, aussi aimable que pendant cette absence de sa femme. Il était toujours
de bonne humeur, riait avec les jeunes femmes, courait après elles au jeu de barres, sur la grande pelouse, puis il leur faisait réciter des vers, après quoi on se mettait à une grande table verte où il jouait avec entrain et trichait avec acharnement.
Comme on le voit, c'était très gai et tout allait au mieux: les maris, employés à Paris, venaient presque tous les soirs voir leurs femmes et repartaient après le diner. Heureux temps que celui de toutes ces lunes de miel particulières et de la lune de miel de la France consulaire!
Un ,matin, donc, la jeune Mme Junot dormait à poings fermés, comme on dort à vingt ans, lorsqu'un coup violent frappé, non à la porte, mais à côté d'elle, la réveillaen sursaut. Sonétonnementfutgrand de voir debout, à côté de son lit, le premier consul!
La jeune femme croyait rêver : elle se frottait les yeux, ne sachant si elle devait rire ou se fâcher devant un tel sans gêne, quand Bonaparte se mit à rire avec une franche bonne humeur.
— Eh bien! madame Junot, pourquoi cet air étonné? C'est bien moi.
A cause de la chaleur, Mme Junot avait dormi la fenêtre ouverte : elle étendit le bras vers la fenêtre, montrant le ciel de cette couleur bleu intense qui annonce une belle journée d'été; l'air était d'une pureté cristalline et les sommets des arbres, non encore touchés par les rayons du soleil, avaient encore leur teinte sombre de la nuit. La jeune femme prit ensuite sa montre, regarda l'heure et la tendit au consul.
— Comment! 11 n'est que cinq heures? dit le général. En vérité, je ne l'aurais pas cru. Eh bien, tant mieux, nous allons causer.
l'22 NAPOLÉUN AMOUREUX.
Et. sans plus de façon, il prit un fauteuil, le mit au pied du lit et s'y assit comme chez lui. 11 avait sous le bras un gros paquet de lettres. Tranquillement il se mit en devoir de dépouiller ce volumineux courrier, il avait vraiment l'air de se croire dans son cabinet.
— Mais, dit Mme Junot en le regardant décacheter les enveloppes, pourquoi garder pour vous, général, cette ennuyeuse besogne? N'avez-vous pas Bourrienne et ses secrétaires pour vous l'épargner?
— Plus tard, peut-être. Maintenant, c'est impossible. Je dois répondre à tous. Ce n'est pas au commencement du retour de l'ordre que je puis ignorer un besoin, une réclamation.
Ce sont là, affirme la duchesse d'Abrantès, les propres paroles du premier consul.
Il dépouilla ainsi son courrier, tantôt faisant à mi-voix ses observations, tantôt disant quelques mots à Mme Junot, annotant une lettre, en chiffonnant une autre et semblant se complaire à ce travail de cabinet fait dans une chambre devant une jeune femme couchée.
— Ah çà! dit-il tout à coup, voici une attrape. Et il ôtait une, deux, trois, quatre enveloppes sur chacune desquelles étaient les mots : Au -premier consul, pour lui seul et en mains propres. 11 s'impatientait de trouver tant d'enveioppes et disait, d'un petit air mutin fort drôle, en ayant l'air de s'adresser à la lettre : « Mais c'est moi! c'est bien moi! Et quant à mes mains — et il les tournait et retournait en les regardant avec complaisance — j'espère qu'elles sont propres!..»
Enfin la dernière enveloppe sauta... Il se dégageait de ces papiers une coquette odeur de lemme.
OU plulôl une odeur de femme coquette qui intrigua Mme Juuot. Elle prit une des enveloppes et la porta à son nez. Elle remarquait que la suscription (Hait d'une écriture féminine, lorsque Bonaparte poussa un de ces éclats de rire nerveux qui provoquaient, selon le moment, la crainte ou la curiosité chez ceux qui l'entendaient.
— C'est une déclaration, dit-il enfin, non pas de guerre, mais d'amour. C'est une belle dame qui m'aime, à ce qu'elle prétend, qui m'aime depuis le jour où elle m'a vu présenter le traité de paix de Campo-Formio au Directoire. Et si je veux la voir, je n'ai qu'à donner des ordres au factionnaire de la grille du côté de Bougival pour qu'il laisse passer une femme vêtue de blanc qui dira : NapoIéon.YA cela, ajouta-t-il en regardant la date de la lettre, dès ce soir I
— Mon Dieu! s'écria Mme Junot, n'y allez past Ce serait de la dernière imprudence!
Bonaparte la regarda d'une façon singulière.
— Qu'est-ce que cela peut vous faire, dit-il, que j'aille ou que je n'aille pas à ce rendez-vous?
— Comment! qu'est-ce que cela peut me faire? Mais si c'était un guet-apens!... Il y a tant de mauvaises gens en ce moment!
Le premier consul la regardait toujours de son air étrange, un peu goguenard.
— Je disais cela, répondit-il, pour plaisanter ; croyez-vous donc que je sois assez simple, assez bête pour mordre à un pareil appât? Imaginez-vous que tous les jours je reçois des lettres de ce genrelà, avec des rendez-vous indiqués tantôt aux Tuileries, tantôt au Luxembourg; mais la seule réponse que je fasse à ces belles missives, et la seule qu'elles méritent, c'est celle-ci.
Et il écrivit en travers de la lettre : Renvoijé au ministre de la police.
A ce moment, six heures sonnaient à l'horloge de l'église de Rueil.
— Diable ! dit le premier consul, voilà six heures. Adieu, madame Junot.
Et il s'approcha du lit, ramassa ses papiers, pinça à travers les couvertures le pied de Mme Junot, lui adressa un sourire tout gracieux comme pour se faire pardonner cette liberté et s'en alla en chantant. La jeune femme, étonnée de tant de familiarité, l'écoutait, écorchant de sa voix fausse et criarde un air qu'il fredonnait dans ses moments de grande satisfaction et qu'il agrémentait de liaisons fantaisistes contraires à toutes les règles de la grammaire :
Non, non, z'il est impossible
D'avoir un plus aimable enfant.
Un plus aimable? Ah! si vraiment, etc.
Il paraît que c'était là sa chanson favorite ; il ne l'arborait, du reste, que dans les grandes circonstances, c'est-à-dire quand il était content de lui.
Mme Junot, qui était satisfaite de ce que cette indiscrète visite n'avait, en somme, amené aucune indiscrétion trop grande de la part du premier consul, employa la journée à ces menues occupations qui n'occupent pas et font passer le temps sans qu'on s'en aperçoive. Le soir venu, le général, qui voulait sans doute la pousser à fond sur les causes de sa frayeur à la pensée du rendez-vous que lui assignait la lettre parfumée du matin, vint auprès d'elle et lui dit à l'oreille :
— Je vais à la grille de Bougival.
Mme Junot se récria, puis, après quelques taqui