Xap. Aji
neries, le premier consul se retira dans la salle de billard, après l'avoir regardée de son air étrange en lui pinçant l'oreille.
Le lendemain matin, Mme Junot dormait profondément lorsque le même bruit que la veille la fit sursauter. C'était encore le premier consul. Il était là, debout, un paquet de lettres et de journaux sous le bras, et ne songeait même pas à s'excuser de la liberté grande qu'il prenait, lui, jeune homme de trente-deux ou trente-trois ans, en s'introduisant ainsi par contrebande dans la chambre d'une jeune femme de vingt ans.
— Oh! oh! madame Junot, dit-il, vous dormez la fenêtre ouverte? C'est mortel pour les femmes qui ont, comme vous, des dents comme des perles. Il ne faut pas vous exposer à perdre vos dents. Elles sont comme celles de votre mère, de vraies petites perles.
Puis, comme* la veille, il s'assit sans façon, croisa ses petites jambes qui, alors, étaient maigres, et se mit à déplier ses journaux, décacheter ses lettres et marmotter ses réflexions à mi-voix. Puis il parla du scandale du jour, émit quelques aphorismes sur divers sujets et enfin se leva, ramassa ses papiers et pinça comme la veille, à travers la couverture, les pieds de Mme Junot. Content, apparemment de l'emploi de sa matinée, il s'en alla, chantonnant de sa voix fausse son éternel refrain :
Non, non, z'il est impossible, etc.
Cette fois, Mme Junot trouva étranges ces visites si matinales. Elle appela sa femme de chambre et lui défendit d'ouvrir à qui que ce fût à des heures pareilles.
— Mais, madame, si c'est le premier consul ?
— A lui pas plus qu'à un autre I
La journée se passa comme à l'ordinaire. On fit une promenade en voiture au Butard. Le premier consul trouva moyen pendant la promenade de faire compliment à Mme Junot, assez longuement même, sur ce qu'elle avait du courage.
Comme il n'était pas dans les habitudes de Bonaparte d'être complimenteur, encore moins de l'être si longuement, les personnes présentes dressèrent l'oreille et se demandèrent si décidément la petite Mme Junot ne jouissait pas auprès du consul de la plus haute faveur : est-ce que certains bruits, colportés par les femmes de chambre qui disaient que l'on avait vu sortir Bonaparte de chez Mme Junot à six heures du matin seraient vrais ? Cela en avait tout l'air, avec ces compliments...
Lorsqu'on fut arrivé au Butard, le premier consul dit :
— Je veux vous donner à déjeuner ici aprèsdemain. Nous chasserons un peu avant et après. Cela me fera du bien et nous amusera tous. Après-demain mardi, je vous donne rendez-vous ici à dix heures.
La promenade se passa sans incident. L'on rentra et le premier consul s'enferma dans son cabinet, qu'il ne quitta même pas pour venir dîner.
Mme Junot, en se déshabillant le soir, renouvela à sa femme de chambre l'ordre de ne point ouvrir sa porte à une heure indue et se coucha. Mais elle avait une vague inquiétude et se demandait comment le consul prendrait la chose . . . Elle ne pouvait dormir ; l'idée de le blesser l'obsédait. D'un autre côté, elle ne croyait pas qu'il fût convenable à elle de recevoir ainsi, au lit, seule, et à une heure pareille,
le général Bonaparte. C'était un homme fort jeune^ on savait qu'il ne se piquait pas de garder une fidélité exemplaire à sa femme, et Mme Junot ne voulait pas donner prise à la médisance en mettant les apparences contre elle. Elle n'ignorait pas que tout se savait à la Malmaison et que les âmes charitables qui la peuplaient ne manqueraient pas d'en savoir bien plus long que ce qui s'était déjà passé. Mais quelle idée aussi au premier consul de lui faire ces visites ! Quels pouvaient être son intention, son but?... Était-il amoureux d'elle vraiment? Avait-il un caprice pour la satisfaction duquel il n'attendait qu'une occasion? Et cette occasion, n'espérait-il pas la faire naître par une de ces belles matinées d'été, si capiteuses, lui, ce jeune homme qui avait dit au conseil d'État que l'adultère n'était qu'une âfifaire de canapé?... Mais non, le premier consul ne pouvait avoir une idée pareille... Mme Junot se répétait, pour reprendre confiance, qu'il l'avait connue tout enfant, qu'il l'avait tenue sur ses genoux, qu'ils étaient un peu comme frère et sœur... Et puis n'était-elle pas mariée ? mariée avec l'homme qui lui était le plus dévoué au monde, qui était prêt à verser pour lui jusqu'à la dernière goutte de son sang? Etait-il admissible, voyons, qu'il cherchât à trahir la confiance de ce brave Junot, à lui prendre sa femme?
Mme Junot ne pouvait le croire ; non, tout cela n'était pas possible. Son imagination se grossissait à plaisir cet événement; elle se faisait un épouvantail d'une petite liberté, excusable à la campagne et qui, en somme, se réduisait à peu de chose. Qu'avait-ellc donc à craindre du premier consul ? Ne s'était-il pas montré respectueux jusqu'ici? Ses visites mati-
nales?... Mais quoi de plus naturel? N'était-ce pas pour lui une bonne et saine jouissance, un délassement à ses graves préoccupations, que de venir en bon camarade dépouiller son courrier près de celle qu'il avait connue tout enfant, près de la femme de son aide de camp préféré ? Quelles sottes chimères sà folle du logis se forgeait-elle donc ainsi?... Ah ! il lui avait pincé le pied en passant. Mais c'était là une familiarité bien innocente, tout amicale, il l'avait fait comme il pinçait l'oreille de ses favoris, et c'était la preuve justement de la pureté de ses intentions.
Mme Junot avait beau se faire tous ces raisonnements, elle n'arrivait pas à se convaincre. Elle demeurait inquiète, agacée, énervée. Il lui prenait des envies folles d'aller sur l'heure à Paris rejoindre son mari. Car elle l'aimait son mari! Ils étaient encore en pleine lune de miel, et comme il serait heureux, ce brave Junot, de voir arriver sa petite femme, sa Laurette, à l'improviste, et de lui entendre dire : « Me voilà, c'est moi... Je ne pouvais rester plus longtemps sans te voir... et je t'aime! »
Mais cela aussi, c'était une folie. Son mari? Eh bien, elle le verrait dans quelques jours. Ne pouvait-elle attendre un peu ?... Décidément avec cette imagination, elle ne pourrait jamais avoir de repos!
Et elle était triste et ne parvenait pas à s'endormir. Tout cela lui donnait la fièvre. Elle souffrait et avait le sentiment vague qu'un grand malheur la menaçait. Elle passa toute la nuit dans les larmes et en proie à des hallucinations énervantes. Enfin elle s'endormit. Les premières lueurs du jour l'éveillèrent. Elle crut entendre du bruit, mais ce n'étaient que les ronflements de sa femme de chambre, dans le cabinet d'à côté. L'idée lui vint tout à coup que
cette domestique n'oserait peut-èlrc pas refuser la porte au consul. Alors elle se leva et alla retirer la clef, car elle était absolument décidée à faire cesser ces visites intempestives. Quel ne fut point son étonnement, sa colère aussi, en voyant que la clef était de l'autre côté de la serrure !... Elle se contint pourtant, ouvrit la porte sans bruit, reprit la clef et l'emporta après avoir donné un double tour. Tranquille enfin, elle se recoucha.
Tranquille? A vrai dire, elle ne l'était pas. Elle attendait avec angoisse le moment où Bonaparte allait sans doute venir. Ses artères battaient violemment. Et c'est avec un trouble inexprimable qu'elle entendit, sur les six heures, les pas du premier consul résonner dans le corridor. Les pas s'arrêtèrent à la porte, un coup fut frappé, puis un autre... La femme de chambre répondit quelques mots à mivoix, sans doute pour dire qu'elle n'était pour rien dans l'enlèvement de la clef. Les pas se firent entendre de nouveau et se perdirent bientôt dans l'éloignement. Le général s'en était allé.
Le trouble de Mme Junot ne s'en alla pas avec lui. Mais une détente se produisit en elle : elle pleura. Elle pleura à la pensée qu'elle avait peut-être fait une sottise, que le consul se blesserait de la défiance qu'elle lui avait témoignée en enlevant sa clef, et cela pour des visites en somme fort innocentes. Il n'avait probablement aucune des pensées inavouables qu'elle lui prêtait et, par ce procédé blessant, elle lui reprochait franchement de les avoir^ lui, qui ne venait passer quelques instants près d'elle avant l'heure des affaires, que pour détendre un peu son esprit, toujours absorbé par les plus gigantesques préoccupations. Lasse enfin de penser
à cette sotie affaire, elle commençait à se rendormir quand sa porte s'ouvrit brusquement et le premier consul entra!
Comment cela avait-il pu se faire? Mme Junot n'eut pas le temps d'y réflécliir.
— Craignez-vous donc que Ton vous assassine? dit Bonaparte d'une voix aigre et sifflante.
La jeune femme, autoritaire elle aussi, se cabra devant une telle entrée en matière. Elle répondit que, ne voulant pas qu'on passât par la chambre de sa domestique pour venir chez elle, elle en avait retiré la clef. Ce n'était pas la vraie raison, mais, devant ce diable d'homme, elle n'osait pas dire la vérité. Elle eut tort.
Bonaparte la fixait durement et ne répondait rien. Enfin il dit : « C'est demain notre chasse au Butard. Vous ne l'avez pas oublié depuis hier soir, n'est-ce pas ? Nous partirons de bonne heure, et, pour que vous soyez prête, je viendrai moi-même vous éveiller. Et comme vous n'êtes point ici au milieu d'une horde de Tartares, ne vous barricadez pas comme vous l'avez fait. Au reste, vous voyez que votre précaution contre un vieil ami ne l'a pas empêché d'arriver jusqu'à vous. Adieu. »
Il était apparemment mécontent, car, cette fois, il ne chanta pas en s'en allant. Mais, quelqu'un de mécontent, ce fut Mme Junot. Toutes les femmes de service devaient avoir vu le premier consul sortir de sa chambre : que de caquets allaient courir! Déjà elle avait pu remarquer la veille, pendant la promenade, les regards envieux de quelques jeunes femmes, ceux trop bienveillants de quelques autres, et tout cela ne lui avait laissé aucun doute sur les propos qui se devaient tenir sur elle
Mais à présent, bon Dieu! que ne dirait-on pas!
Mais comment Bonaparte était-il entré? Oii ! d'une façon bien simple, plus simple qu'honnête à coup sûr : au moyen d'une clef qu'il avait en double, voilà tout, et la femme de chambre n'avait pas osé l'empêcher de passer.
Tout cela donnait de plus en plus à réfléchir à Mme Junot. Elle se sentait blessée du sans gêne du consul, et plus blessée encore de cette brutale manière d'entrer chez les gens avec une double clef, une fausse clef! Évidemment, elle ne devait pas rester un jour de plus dans une maison où les lois sacrées de l'hospitalité étaient ainsi méconnues ; mais le moyen de s'en aller?... Elle cherchait et, elle avait beau chercher, elle ne pouvait arriver à accorder un départ subit avec les convenances : il y avait tant de ménagements à garder vis-à-vis du consul, d'Hortense, de Junot, de tout le monde!... En désespoir de cause, la pauvrette s'était mise à fondre en larmes, cette grande ressource des femmes, quand la porte s'ouvrit encore brusquement et un homme, Junot cette fois, entra joyeusement dans la chambre.
Junot!... Elle était sauvée. Elle lui expliqua qu'elle pleurait parce qu'il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu et Junot, en bon mari, crut aisément une chose qui flattait son amour-propre. Aussi, le soir venu, sa femme, qui avait pris une détermination énergique, décida, à force de cajoleries, son mari à passer la nuit avec elle. Junot était alors gouverneur de Paris et ne pouvait s'absenter de la capitale sans l'autorisation du consul. Il se rendit cependant aux vœux de sa femme et passa la nuit à la Malmaison.
Le lendemain matin, cinq heures venaient de sonner à l'horloge de Rueil et les coqs, par leurs joyeux cris, attestaient que l'horloge ne s'était pas trompée, quand soudain Mme Junot, qui ne dormait pas, entendit des pas retentir à rextrémité du corridor, se rapprocher, puis s'arrêter à sa porte. Une clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit et le premier consul entra bruyamment.
— Comment! Encore endormie, madame Junot! Un jour de chasse ! Je vous disais bien que...
Il serait difficile de peindre la stupéfaction du général en voyant une tête d'homme sur l'oreiller, à côté de la tête de Mme Junot. Il demeurait immobile et décontenancé en reconnaissant son fidèle Junot, et celui-ci, qui s'était réveillé, ne marquait pas moins de surprise que lui.
— Eh ! mon Dieu, mon général, dit-il enfin avec gaieté, que venez-vous donc faire chez nos femmes à cette heure-ci.
— Je venais réveiller Mme Junot pour la chasse, répondit le premier consul sur le même ton; mais je vois qu'elle a un réveille-matin beaucoup plus matinal encore que moi. Je pourrais gronder, car enfin, monsieur Junot, vous êtes ici en contrebande...
Le premier consul, qui y était encore plus, avait lancé à Mme Junot, en disant ces mots, un regard indicible, à la fois déconfit, furieux et affectant la bonne humeur, ton qui fut du reste celui de la petite conversation qui s'engagea et que voici, mot pour mot, transcrite par la duchesse d'Abrantès.
— Mon général, répondit Junot, si jamais faute fut plus digne de pardon, c'est bien la mienne. Si vous aviez vu cette petite sirène-là, hier soir, era-
MAKIE-LŒTITIA-KAMOLINO épouse de Charles-Marie Bonaparte, mère de l'empereur Napoh'on ; née à Ajaccio en 1750, elle mourut à Rome en 1836. Modérée dans la prospérité, elle supporta l'adversité avec un incomparable courage.