‹ Napoléon amoureuxChapitre 13 sur 38 · Xap. Am · texte numérisé non relu

Xap. Am

ployer toute sa magie pendant plus d'une heure pour me séduire, je crois que vous me pardonneriez.

« Le premier consul sourit, mais il était évident que son sourire était forcé.

Aussi je t'absous, et entièrement; c'est

madame Junot qui sera punie.

« Et il se mit à rire de ce rire qui ne rit pas.

— Pour te prouver que je ne suis pas fâché, je te permets de venir à la chasse avec nous. Es-tu à cheval ?

— Non, mon général, je suis venu en voiture.

— Eh bien. Jardin te donnera un cheval... Adieu, madame Junot. Allons, levez-vous et soyez diligente (4). »

11 sortit sur ces mots et Junot, transporté d'aise devoir si aimable son général, disait naïvement :

« Comment ne se ferait-on pas tuer avec joie pour un homme pareil ! »

Le pauvre garçon était loin de se douter que cet homme, pour qui il aurait donné son sang, avait essayé de lui prendre sa femme.

Le premier consul ne pardonna pas à Mme Junot d'avoir coupé court ainsi à ses visites matinales. Son amour-propre était doublement froissé, et d'avoir été éconduit dans le roman qu'il avait essayé d'ébaucher, et de l'avoir été de cette façon. Il se sentait diminué de plus d'une manière dans l'esprit de cette toute jeune femme, qui avait déjoué ses plans d'une manière qui ne lui plaisait nullement. Aussi lui fit-il brutalement sentir sa mauvaise humeur pendant la chasse. Elle put juger par ses paroles de la force de sa déception et du peu d'égards qu'il

(1) Duchesse d' Vbranti;s, Mcmoir:';>, t. III, p. 334.

avait pour une femme quand il lui gardait rancune. Cependant, tout en maltraitant celles qui lui résistaient, il ne pouvait s'empêcher d'avoir pour elles une estime qu'il n'avait point pour de plus complaisantes qu'il comblait de cadeaux. Et cela prouve que le sens moral n'était pas, cbez lui, si oblitéré que sa conduite l'eût pu faire penser.

11 y eut, pendant la chasse, une explication entre le premier consul et Mme Junot. Des mots vifs, durs même, furent prononcés par Bonaparte, et la conclusion de tout ceci fut que la jeune femme dit que sa mère était malade à Paris et la réclamait auprès d'elle.

— Et quand reviendrez-vous? dit Bonaparte.

— Lorsque je serai nécessaire pour mon rôle, général. Mais vous pouvez disposer de mon appartement. Je ne Toccuperai plus à l'avenir, je vous en donne ici l'assurance.

— Comme vous voudrez, répondit le consul. Au surplus, vous faites bien de vous en aller ce matin. Après toute cette sotte affaire, vous et moi nous n'aurions pas grand plaisir à nous voir... (1).

Napoléon semble n'avoir jamais oublié l'échec qu'il avait essuyé auprès de Mme Junot. 11 en garda rancune, et c'est à cette rancune que la duchesse d'Ahrantès attribue en partie la disgrâce de son mari. Mais c'est là une erreur, et il ne faut l'attribuer qu'aux légèretés du général Junot. Outre cette rancune, il est possible aussi que Napoléon ail ressenti un vague sentiment de jalousie pour l'amitié que la jeune femme avait pour Duroc. « La jalousie, a fort bien dit La Rochefoucauld, naît avec l'amour, mais

(1) Duchesse d'Ahrantès, Mémoires, t. IH, p. 335.

NAPOLÉON A.WOUREUX. 135

ne meurt pas toujours avec lui. » On sait que Mme Junot était intimement liée avec le grand maréchal du palais. Napoléon, qui connaissait cette amitié et qui pensait avec quelque raison — il peut cependant y avoir des exceptions — que les hommes n'ont pas d'amitié pour les femmes si l'amour n'a pas d'abord passé par là, Napoléon s'avisa un jour de demander à Duroc s'il était ou avait été amoureux de Mme Junot.

Duroc se borna à rire, comme si la question avait quelque chose de tout à fait invraisemblable.

— Ce n'est pas répondre, dit Napoléon impatienté ; avez-vous été amoureux de Mme Junot?

Le grand maréchal protesta qu'il ne l'avait jamais été et s'étonna même, en y pensant, que l'idée ne lui fût jamais venue d'aimer une si attrayante femme.

— Eh bien! c'est fort singulier, dit l'empereur. « Il avait à cet égard, a dit la duchesse d'Abrantès,

des idées qui elles-mêmes étaient fort singulières, et je crois que le bien le surprenait toujours lorsqu'il le rencontrait chez une femme (1). » Cela n'est pas étonnant : de la façon dont il était entouré, avec sa femme Joséphine, les amies de sa femme qu'il avait dû, au commencement du consulat, mettre à la porte de chez lui, avec ses sœurs, avec une partie des femmes de sa cour et de la leur, il ne pouvait guère concevoir l'idée de la femme parfaitement honnête tout en n'étant ni sotte, ni laide, ni ignorante, ni bégueule. Mme d'Abrantès pourtant, si elle résista au premier consul, ne fut point pour cela tout à fait irréprochable, et l'on connaît les noms des amants qu'elle prit plus tard. Et c'est peuô-

(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. Vlll, p. 463.

être pour se les faire pardonner qu'elle déclare, non sans une certaine ostentation, avoir résisté au général Bonaparte. Puisque nous venons de dire la faute, il est juste d'ajouter que la pauvre femme avait à cela quelques circonstances atténuantes : son mari lui faisait de telles infidélités qu'elle avait fini par perdre la patience et... par faire comme Jes autres.

Page 1