CHAPITRE V
Le premier consul à Boulogne. - Mme de Rému.at : ^^^^^l^^' tête avec le général Bonaparte. - Nature amoureuse du cousul. Médisance. - Distractions qu'apporte une Itahenue a Bonaparte. - Autre histoire d'amour. - Fantaisie d'"n jour. - Mme de Vaudey : ses relations avec 1 empereur. -Rupture et vengeance. - Mme Duchâtel: son mariage, son Por™: -" Précautions que prend Napoléon pour ne pas être vu q^J^d^' ^^ chez elle - latrigues. - Jalousie de Josephme. - Episodes divers - Scène de jalousie à Saint-Cloud. - Protnenades amoureuses à la Malmaison. - Changement a vue : l emp r ur quitte Mme Duchâtel et se remet avec sa femme. - Josephme fait un sermon à Mme Duchâtel.
Le premier consul était allé, après la rupture de la paix d'Amiens, inspecter les troupes du camp de Boulogne. Il habitait le Pont-de-Briques, ou on lui avait construit une vaste baraque. M. de Remusat, alors préfet du palais, l'accompagnait. 11 n eut pas de chance : à peine arrivé, il se vit attemt de ce qu'on appelait alors la fièvre putride et qu'on nomme maintenant fièvre typhoïde. Sa femme accourut de Paris pour le soigner.
Le premier consul avait pour Mme de Remusat une estime toute particulière. H avait un jour entendu cette jeune femme de vingt ans parler de la poésie anglaise, de Shakspeare. et avait été vivement frappé d'une telle science chez une femme. On n'en était plus, pour l'instruction des femmes, au temps de la Fronde ou de Louis XIV, et ce n est
ni Mme Letizia ni ses filles, malgré les ridicules prétentions littéraires d'Elisa Baciocchi, qui auraient pu habituer Napoléon à ne pas s'étonner de ce qu'une jolie femme n'était pas forcément une ignorante. Averti de l'arrivée de Mme de Rémusat au camp, il la manda aussitôt chez lui. Un peu émue, la jeune femme se rendit à cet appel. Le général l'embrassa, ce qui, chez un homme qui n'était pas prodigue de marques d'alTection, montrait autant de familiarité que de sympathie. Il lui fit un compliment délicat sur son empressemciit à venir soigner son mari et sur l'heureuse influence que cette preuve de dévouement ne manquerait pas d'avoir sur la marche de la maladie. « Je vous attendais, dit-il; votre présence guérira votre mari. » Mme de Rémusat, touchée, se mit à fondre en larmes. Bonaparte, touché lui aussi de cet attendrissement, la fit asseoir, se montra empressé à la calmer et finalement l'invita à déjeuner avec lui. Les larmes étaient séchées, la conversation devint enjouée et, d'un ton à la fois galant et paternel, le premier consul dit en riant : « Il faut bien que je veille sur une femme de votre ûge, ainsi lancée au milieu de tant de militaires (4). »
Pour mieux veiller sur elle, sans doute, il la faisait chaque jour déjeuner et dîner avec lui. Il avait l'habitude d'expédier ses déjeuners en un quart d'heure, mais à diner, il s'attardait volontiers, '.urtout quand il n'avait pas d'autres invités, dans /abandon de causeries intimes avec la jeune femme. Là, à la façon de Mme de Longueville qui a écrit qu'elle aimait à s'occuper d'elle-même et à en occu-
(1) Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. ÎÎL5.
pcr !os autres, et qu'elle aimait mieux parler d'elle eu mal que de n'en pas parler du tout, Bonaparte se prenait lui-même pour sujet de conversaiion; « il s'ouvrait sur son propre caractère, il se peignait comme ayant toujours été mélancolique... « J'avais, distiit-il, choisi dans l'enceinte de l'Ecole « militaire, un petit coin où j'allais m'asseoir pour « rêver à mon aise, car j'ai toujours aimé la rêve- « rie... lorsque j'entrai au service, je m'ennuyai « dans mes garnisons ; je me mis à lire des ro- « mans, et cette lecture m'intéressa vivement. J'es- « sayai d'en écrire quelques-uns; cette occupation « mit du vague dans mon imagination... elle « se mêla aux connaissances positives que j'avais « acquises, et souvent je m'amusais à rêver pour « mesurer ensuite mes rêveries au compas de mon « raisonnement. Jo me jetais par la pensée dans un « monde idéal, et je cherchais en quoi il diflerait « précisément du monde où je me trouvais... J'ai « d'abord aimé Ossian, mais c'est par la même « raison qui me fait trouver du plaisir à entendre « murmurer les vents et les vagues de la mer (1). » C'étaient là d'aimables et précieuses confidences ; elles devaient avoir un prix inestimable pour cette jeune femme d'un mérite si distingué et qui devinait que le premier consul lui faisait ainsi des avances : parler de ces vagues sensations, de ces mélancolies de la toute jeunesse qui s'ignore encore elle-même et ressent les premiers et poétiques frémissements de l'amour avant de savoir ce que c'est, évoquer ces parfums capiteux du passé quand on est dans la fleur de la jeunesse et dans l'étincellement d'une
(1) Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 266, 267, 268, 278.
gloire incomparable, oh! oui, c'est bien faire l'amour! Surtout quand ces délicates et tendres confidences d'un passé qui ne date que d'hier se murmurent dans l'abandon intime du tête-à-tête, après dîner, à une femme jeune, jolie et spirituelle.
11 n'y eut sans doute pas autre chose entre eux, mais les officiers du premier consul crurent qu'il y en avait davantage. Ils ne pouvaient s'imaginer, eux, hommes d'action avant tout, « qu'une femme pût ainsi demeurer de longues heures avec leur maître pour causer sur des matières toujours un peu sérieuses ». Il est possible que ces matières ne furent pas toujours aussi sérieuses que veut bien le dire Mme de Rémusat, mais il est certain que ces <( longues heures » de causerie firent causer. Les aides de camp et les officiers de service clabaudèrenl comme des femmes et la réputation de Mme de Rémusat se trouva quelque peu compromise, non seulement à Boulogne, mais à Paris : les commérages de ces messieurs n'avaient pas été longs à y arriver.
Mme de Rémusat a eu beau protester que ses ■entretiens avec le premier consul roulaient purement et simplement sur lamétaphysique, les sciences et les lettres ; elle a eu beau écrire : « J'ose le dire : la pureté de mon âme, les sentiments qui m'attachaient pour toute la vie à mon mari, ne me permettaient point de concevoir les soupçons que l'on formait sur moi dans l'antichambre du consul, tandis que je l'écoutais dans son salon » (1), elle a eu beau direct beau faire, des soupçons sont restés attachés à ces entretiens, et la médisance s'est plu à croire qu'ils n'étaient pas exclusivement consacrés à des
(1) Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 231.
causeries métaphysiques. L'âpreté avec laquelle elle parle de Napoléon dans ses Mémoires a été aux yeux de quelques-uns une probabilité, tout au moins une forte présomption, augmentée par de certains détails qu'elle donne sur la manière d'être intime de Napoléon, — qu'elle peut très bien tenir de quelque témoin et non de ses propres yeux. On s'est aussi étonné que, étant venue à Boulogne pour soigner son mari, elle l'ait laissé pour aller dîner et causer avec Bonaparte. Elle n'a pas démenti d'une façon assez catégorique, semble-t-il aux malintentionnés, les doutes qui planaient sur ses relations avec lui, et Joséphine, à qui l'on avait redit les bruits qui couraient parmi les officiers du consul, les crut aisément; « elle m'avoua, dit Mme de Rémusat, qu'elle avait fait à son époux des reproches relatifs à moi, et qu'il avait paru s'amuser à la laisser dans l'inquiétude sur mon compte », et, « sans s'embarrasser si mes relations avec son mari à Boulogne avaient pu être telles qu'on le lui donnait à penser, il lui avait suffi pour se tranquilliser que, dans tous les cas, ces relations n'avaient été que passagères » (1).
Il paraît bien certain qu'il y eut entre le premier consul et Mme de Rémusat quelque chose de particulier, mais quoi? La jeune femme, sans doute, a essayé de jouer auprès de Bonaparte le rôle de favorite dirigeante, comme un peu plus tard une véritable favorite, Mme Duchâtel, essaya de le faire; mais son jeu démasqué, le premier consul la remisa aussitôt. De là une mauvaise humeur non dissimulée. Oui, d'abord l'enivrement, le rêve, l'espoir de jouir de la plus haute faveur, puis l'échec, la haine.
(1) Mme de Rémusat, Mémoires, p. 28 i et 283.
N'est-ce pas naturel ? N'est-ce pas surtout bien féminin ?...
Si, avec son âme droite malgré tout, Mme de Rémusat avait eu quelque faiblesse à se reprocher, aurait-elle écrit ces mots : « Comment me recevrezvous, ô mon Dieu, quand j'apporterai au pied de votre saint tribunal le récit craintif d'une vie à peu près vide de bonnes œuvres ? Gserai-je vous parler de ces faibles vertus dont les hommes insensés me louaient, parce qu'ils ignoraient qu'elles n'étaient point accompagnées de sacrifices? Me vanterai-je d'avoir été sage, quand vous me direz que j'étais si heureuse?... » Elle déclare donc qu'elle a été sage, et quand le dit-elle? A l'heure où l'on ne pose plus, à l'heure où Tonne ment pas, à « l'heure de Dieu », comme dit Bossuet. Il faut donc la croire.
Au camp de Boulogne, le premier consul eut des relations passagères, certaines celles-là, avec une fort jolie femme, Italienne de naissance, qui avait ambitionné Vhonneur de le distraire de ses travaux. Son rang suprême ne lui permettant pas de nouer par lui-même, comme le premier mauvais sujet venu, ses intrigues galantes, il fallait que des complaisants — et Dieu sait qu'il n'en manquait pas autour de lui — se chargeassent de lui épargner et les recherches et les premières négociations. Voici comment il connut cette Italienne : l'histoire n'a rien de romanesque, mais le petit roman n'eut guère de place dans le grand roman de Napoléon. Avait-il le temps, ce pressé, de mener une intrigue dans les règles de l'art et d'attendre le dénouement après mille détours dans le pays de Tendre? Non, en amour comme
en guerre. Napoléon brusqua toujours la victoire.
Un matin donc, tandis que sou valet de cbambre Constant rhabillait, il causait avec le général Murât. La conversation prit un ton assez égrillard et Bonaparte avoua qu'il s'ennuyait fort, depuis quelque temps, de n'avoir affaire qu'à des figures à moustaches. C'était une invite à ce qu'on lui parlât de femmes, Constant affirme qu'il n'était pas dans le caractère de Napoléon de donner mission de lui chercher et de lui amener des femmes, et il ajoute que si son maître l'avait entretenu de commissions semblables, il ne s'en serait pas chargé. « Je n'étais pas assez grand seigneur, dit-il, pour trouver un tel emploi honorable. »
Le général Murât qui, en sa qualité de beau-frère de Bonaparte, ne pouvait avoir les mêmes scrupules et se faisait volontiers, d'accord avec sa femme, le pourvoyeur des caprices consulaires, lui parla d'une jeune Génoise, belle, sémillante, spirituelle, qui se mourait du désir d'approcher le plus grand homme des temps modernes. Bonaparte accorda volontiers à cette femme l'entrevue qui devait la faire si heureuse, et Murât se retira, enchanté de rendre service à deux personnes à la fois, et cela si facilement !
L'Italienne se rendit sans perdre une minute à l'appel de Murât. Dès qu elle fut arrivée à Boulogne, celui-ci s'empressa d'informer son beau-frère que cette merveille se tenait à ses ordres. Bonaparte prescrivit alors à son valet de chambre de prendre, le soir venu, une voiture, et d'aller chercher la protégée du général Murât. Constant se défend d'avoir trempé en rien dans ces sortes de missions : il ne peut se défendre cependant d'avoir aidé dans la limite de ses fonctions, à satisfaire les caprices de
son maître. Il cumulait la charge de premier valet de chambre avec celle, plus intime encore, d'introducteur des... ambassadrices, et, dans le rang infime qu'il avait, tout ce qu'il pouvait faire était de regarder avec une bienveillante indulgence les faiblesses du grand homme.
Le premier consul les cachait cependant de son mieux. Même à Boulogne, où l'on était « entre hommes », il ne voulait pas qu'on s'aperçût qu'il recevait une femme chez lui. 11 voulait donner l'exemple de l'austérité des mœurs, car ses légèretés auraient pu servir de prétexte à beaucoup d'officiers, mariés ou non, pour courir eux aussi la prétentaine. La licence des mœurs aurait énervé et affaibli son armée, et il tenait à conserver fort et prêt à lui donner tout ce qu'il attendait de lui ce merveilleux instrument de précision qu'il forgeait de ses mains à Boulogne et qui est connu dans l'histoire sous le nom de la Grande Armée. Aussi, bien que la nuit fût des plus obscures, Constant devait amener la belle Italienne par la porte du jardin situé derrière la baraque consulaire.
La démarche que cette femme avait fait faire auprès du général Bonaparte prouvait assurément un bel aplomb : cependant, en arrivant, son émotion fut grande et elle se mit à fondre en larmes. Comédie ou impression nerveuse réelle, elle s'attira ainsi la bienveillance du consul qui ne pouvait voir pleurer une femme sans essayer de la consoler. Se voyant si bien accueillie, l'Italienne sécha vite ses larmes et se plut apparemment en la compagnie du général , car ce n'est qu'à trois heures du matin que Bonaparte sonna Constant pour la faire reconduire. De son côté, le premier consul avait trouvé quelque
Vfe.
.\L\RIE-THÉRÈSE-ÉriE.\NETTE BOURGOI.V (1785-1833) célèbre comédienm ; débuta au Théâtre-Français en 1799; sociétaire en 1801. Elle avait beaucoup d'esprit naturel, et réussissait mieux dans la comédie que dans la tragédie.
agrément sans doute à son tête-à-tête, car il la fit revenir quatre ou cinq fois et la revit, empereur, à Rambouillet. Le fidèle, l'indiscret valet de chambre plutôt, nous apprend qu' « elle était bonne, simple, crédule et point du tout intrigante, et ne chercha point à tirer parti d'une liaison qui, du reste, ne fut que passagère (1) ».
Constant parle aussi d' « une autre de ces favorites d'un moment qui se précipitaient en quelque sorte dans les bras de l'empereur, sans lui donner le temps de leur adresser ses hommages. Mlle L. B., dit-il, était une fort jolie personne; elle avait de l'esprit et un bon cœur, et si elle eût reçu une éducation moins frivole, elle aurait été sans doute une femme estimable. Mais j'ai tout lieu de penser que sa mère avait toujours eu le dessein d'acquérir un protecteur à son second mari, en utilisant la jeunesse et les attraits de sa fille. Je ne me souviens pas de son nom, mais il était d'une famille noble, ce dont la mère et la fille se félicitaient beaucoup. La jeune personne était bonne musicienne et chantait agréablement; mais ce qui me paraissait aussi ridicule qu'indécent, c'était de la voir devant une assez nombreuse compagnie réunie chez sa mère, danser des pas de ballet dans un costume presque aussi léger qu'à l'Opéra, avec des castagnettes ou un tambour de basque, et terminer sa danse par une répétition d'attitudes et de grâces. Avec une pareille éducation, elle devait trouver sa position toute naturelle ; aussi fut-elle fort chagrine du peu de durée qu'eut sa liaison avec l'empereur. Pour la mère, elle en était désespérée, et me disait
(1) Constant, Mémoires, t. II, p. 48-51.
avec une naïveté révoltante : « Voyez ma pauvre Lise, « comme elle a le teint échauffé ! c'est le chagrin « de se voir négligée, cette chère enfant. Que vous « seriez bon si vous pouviez la faire demander. » Pour provoquer une entrevue dont la mère et la fille étaient si désireuses, elles vinrent toutes deux à la chapelle de Saint-Cloud, où, pendant la messe, l^pauvre Lise lançait à l'empereur des œillades qui faisaient rougir les jeunes femmes qui s'en aperçurent. Tout cela fut du temps perdu et l'empereur n'y fit nulle attention (1). » Le sévère Constant, qui se fait gloire de n'avoir jamais compromis sa dignité dans les affaires de galanterie de son maître, — et, au milieu de la corruption universelle, il y avait à cela un certain mérite — n'était guère difficile pourtant sur la moralité des gens chez lesquels il allait, puisque cette femme, qui vendait sa fille à Napoléon, était de ses amis.
Il paraît que l'on s'adressait beaucoup à Constant pour arriver jusqu'à son maître, non pour requêtes administratives ou mihtaires, mais galantes. « Je n'ai jamais voulu, insiste-t-il encore, me mêler d'affaires de ce genre. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir été indirectement sondé, ou même ouvertement sollicité par certaines dames qui ambitionnaient le titre de favorites, quoique ce titre ne donnât que fort peu de droits et de privilèges auprès de l'empereur ; mais, encore une fois, je n'entrais point dans de tels marchés ; je me contentais de m'occuper des devoirs que m'imposait ma place, non d'autre chose ; et, quoique Sa Majesté prît plaisir à ressusciter les usages de l'ancienne
(1) Constant, Mémoires, t. IT, p. 61.
monarchie, les secrètes attributions du premier valet de chambre ne furent point rétablies, et je me gardai bien de les réclamer. Assez d'autres (non des valets de chambre) étaient moins scrupuleux que moi. Le général L... parla un jour à l'empereur d'une demoiselle fort jolie dont la mère tenait une maison de jeu et qui désirait lui être présentée. L'empereur la reçut une seule fois. Peu de jours après, elle fut mariée. A quelque temps de là, S. M, voulut la revoir et la redemanda. Mais la jeune femme répondit qu'elle ne s'appartenait plus et elle se refusa à toutes les instances et à toutes les offres qui lui furent faites. L'empereur n'en parut nullement mécontent; il loua, au contraire, MmeD... de sa tidélité à ses devoirs et approuva fort sa conduite (4). »
Mais cette fantaisie d'un jour, racontée par Constant, et sur laquelle on ne possède pas d'autres détails que ceux donnés par l'indiscret valet de chambre, nous a fait aller un peu trop vite. Il faut maintenant revenir sur nos pas.
Napoléon, qui venait de se faire proclamer empereur, fit avec le plus grand apparat un voyage sur les bords du Rhin. L'impératrice était du voyage et emmena une partie de sa maison. Au nombre des dames désignées pour l'accompagner se trouvait Mme de Vaudey, attachée à sa personne depuis fort peu de temps. Cette dame « fut nommée dame du palais, Dieu sait comment et pourquoi. Ce fut encore là une de ces nominations que l'impératrice obtenait, à force d'importunités, de l'empereur. Il signait, de guerre lasse, puis au bout de trois mois il fallait faire réforme (2) ».
(1) Constant, Mémoires, t. II, p. 47.
(2) Duchesse d'Abrautès, Mémoires, t. VI, p. 239.
Mme de Vaudey était, paraît-il, une très belle femme, « grande, ce qui ne veut pas toujours dire bien faite, » et était pourvue d'un aplomb tel qu'on n'eût pu charitablement lui en souhaiter davantage. Cet aplomb lui servit à imposer une beauté qui ne s'imposait peut-être pas assez d'elle-même. Il est infiniment probable qu'elle n'attendit pas que l'empereur daignât jeter un regard sur elle, et qu'elle sut très bien le provoquer. Elle n'ignorait pas, — et c'est l'enfance de l'art — que les hommes résistent rarement aux compliments, surtout quand ils sont bien faits et par une jolie bouche. Napoléon, en cela, était aussi naïf que les autres, et son mariage, qui en est une preuve, ne lui avait pas encore ouvert les yeux sur ce manège si simple et pourtant si connu des coquettes. De plus, sa vanité, qui avait déjà été flattée d'épouser une vicomtesse (1), trouvait aussi son compte dans une liaison avec une femme titrée, une femme du faubourg Saint- Germain ! Bref, il ne fut pas lo-ng à prendre l'intrigante pour maîtresse.
Celle-ci, qui n'avait sollicité un emploi de dame du palais que pour se tirer de la misère dans laquelle elle végétait depuis la Révolution, et qui avait entrevu, dans la faveur de l'empereur, un moyen de refaire sa fortune, tout en jouissant de la haute considération qui s'attachait, sous la monarchie, à la vile dignité de maîtresse du souverain, voulut brusquer les choses. Sans attendre que l'empereur la payât de ses services, elle lui demanda directement de l'argent. Il lui en donna. Mais cette femme, outre des goûts de dépense et un désordre tout à
(1) « Le géaéral Bonaparte se crut très honoré par cette union, «aril en était très fier... » (Duc de Raguse, Mémoires, t. I, p, 95.)
fait « ancien régime » avait une passion effrénée pour le jeu. Elle avait toujours des cartes dans sa poche et, aux Tuileries, quand elle était de service, elle arrêtait au passage les officiers, les aides de camp, et les forçait de faire quelques parties avec elle, dans les salons d'attente et même dans les antichambres : tabourets, banquettes, tout lui était bon, à défaut de table, et ses genoux tenaient souvent lieu de tapis vert.
L'empereur apprit cette incurable infirmité de sa nouvelle conquête : la jalousie de Joséphine sans doute la lui révéla. Il lui fit aussitôt donner l'ordre par le grand maréchal du palais d'avoir à s'abstenir désormais de convertir ses antichambres en tripot. Mme de Vaudey se le tint pour dit et ne tira plus de cartes de sa poche quand elle était de service, mais elle ne renonça pas à tirer de sa position de favorite tout le profit possible. Dénuée de toute espèce de scrupule et trouvant que l'empereur, fort large cependant avec ses maîtresses, ne rémunérait pas d'une façon digne de lui, digne d'elle plutôt, les faveurs qu'elle daignait lui accorder, elle s'avisa un jour de lui écrire pour lui demander une somme de cinquante mille francs. C'était peu de temps après le retour du voyage des bords du Rhin. Elle avait, disait-elle, un besoin urgent de cette somme ; c'était pour payer une dette, sacrée s'il en fût, une dette que sa malheureuse passion pour le jeu lui avait fait contracter. Elle ajoutait, en termes pleins d'exaltation, qu'une femme qui avait, comme elle, un culte sacré pour l'honneur, devait payer cette dette dans les vingt-quatre heures, ou se tuer; que, connaissant le cœur et la générosité de Sa Majesté, elle n'hésitait pas à s'adresser à Elle et qu'elle ne
doutait point qu'Elle ne se fit encore cette fois sa providence. Car, c'était une cliose décidée, si elle n'avait pas la somme, elle s'empoisonnait ou s'asphyxiait sur l'heure. On ne sait même si elle ne disait pas que c'était déjà chose faite.
L'empereur, toujoursnaïf avec ces rouées, ajouta foi tout d'abord aux balivernes que lui contait la noble dame. Alarmé du dénouement dramatique qu'allait avoir pour cette malheureuse un moment d'entraînement de tapis vert, il appela l'aide de camp de service, le mit en quelques mots au courant des choses, lui donna cinquante mille francs pour les arranger et lui recommanda de se hâter parce qu'avec ces diables de femmes on ne sait jamais ce qui peut arriver.
Mme de Vaudey habitait une jolie maison à Auteuil. Rapp y courut en voiture, demanda la dame du palais et fut introduit dans un salon où une douzaine de personnes, installées autour d'un tapis vert, semblaient passer joyeusement leur temps. Mme de Vaudey, dans une élégante toilette d'intérieur, présidait non moins joyeusement aux parties de creps et de pharaon et n'avait nullement l'air d'une femme déterminée à en finir avec une vie qui ne lui donnait que joies et contentements.
L'arrivée du général, en grande tenue de service, avec ses épaulettes et son hausse-col, jeta un froid au milieu de la joyeuse assemblée. Les légers propos, les rires cessèrent. Mme de Vaudey, qui devinait de quelle sorte de mission était chargé l'aide de camp de l'empereur, le prit à part, lui expliqua comme elle put et la dette dont elle avait pris la liberté d'entretenir Sa Majesté, et la joyeuse réunion qu'il avait trouvée chez elle. Rapp ne fut point dupe de
NAPOLÉON AMOUREUX. ibl
ces phrases entortillées et rapporta à l'empereur ce qu'il avait vu. Napoléon fut outré d'une telle impudence. Il fit écrire aussitôt à Mme de Vaudey'une lettre aussi courte que substantielle, lui ordonnant d'envoyer sur l'heure sa démission de dame du palais. Il ne voulait point la révoquer à cause du scandale qu'aurait causé une pareille mesure : la démission de cette fonctionnaire, qui avait des attaches dans le faubourg Saint-Germain, serait tout naturellement attribuée à des motifs politiques et passerait inaperçue.
Mme de Vaudey, furieuse d'être ainsi démasquée, ne pardonna jamais à l'empereur une décision qui avait coupé si brusquement le fil de ses revenus et de ses espérances. Elle se prit même pour lui d'une haine corse qui absorba toutes ses facultés ; sa vie ne fut plus occupée que du besoin de se venger. Elle allait partout disant de Napoléon le plus de mal qu'elle pouvait. Mais les paroles ne lui suffirent bientôt plus. Ne pouvant se faire écouter de tout le monde, elle écrivit des Mémoires où elle versa une partie de son fiel contre Napoléon. Elle trouva moyen d'en faire mettre le manuscrit sous les yeux de l'empereur par l'intermédiaire d'une femme de chambre. Napoléon ne regretta point, en les lisant, d'avoir mis à la porte de chez lui une femme aussi impudente ; mais il égara un des cahiers de ses Mémoires^ et c'est ce cahier, retrouvé plus tard par Constant, qui est intercalé, on ne sait pourquoi, dans les Mémoires du valet de chambre.
Mais Mme de Vaudey ne se contenta pas d'avoir écrit contre son ancien amant. Lorsque les mauvais jours arrivèrent pour l'Empire, Mme de Vaudey se mit dans la tête de tuer Napoléon. C'était sa manière
t elle de reconnaître le bien qu'il lui avait fait. Elle alla donc trouver M. de Polignac, lui fit part de Thonnête solution qu'elle avait trouvée aux affaires des Bourbons et conclut en demandant l'argent nécessaire à son voyage et à l'achat d'une chaise de poste, indispensable pour courir après l'usurpateur. M. de Polignac éconduisit comme elle le méritait cette folle dangereuse^ et Mme de Vaudey se consola plus tard de ses mécomptes homicides et autres en songeant que son ennemi était pour toujours à l'iie Sainte-Hélène.
Cette aventure ne corrigea pas l'empereur des intrigues avec les dames du palais ou les lectrices de Joséphine. Il avait sous sa main ce bétail humain ; il n'avait qu'à prendre dans le troupeau : c'étaient là des amours commodes et il s'y laissait aller.
On n'aime pas deux fois comme il avait aimé Joséphine. Plus on avance dans la vie, plus la faculté d'illusion, par conséquent la faculté d'aimer, s'émousse. Tout ce que Bonaparte avait eu de sentiment, d'amour au cœur, semblait maintenant épuisé, car l'amour n'entrait pour rien dans les fréquentes amourettes dont il faisait maintenant son ordinaire. Et cela au grand dommage de ses pensées et de ses travaux, pour lesquels il lui eût fallu se retremper l'âme chaque soir dans les joies saines d'un foyer digne et honnête. Qui donc a dit que la hauteur et la fermeté de la pensée tiennent toujours par des liens secrets à la pureté de la morale? Napoléon ne semblait pas s'en douter et, s'il paraissait avoir rayé le sentiment de son existence, il avait toujours des sens et des appétits. Sa vie cependant conservait toutes les apparences
ÎÎAPOLÉOX-BO.VAPARTE
premier consul, à la Malmaison, d'après un dessin d la sépia d'Isabey. (Galeries historiques de Versailles)