‹ Napoléon amoureuxChapitre 15 sur 38 · Xap. Am · texte numérisé non relu

Xap. Am

de la régularité et il « couchait avec sa femme (1) ». Celle-ci lui faisait des scènes, de temps en temps, quand sa jalousie, à tort ou à raison, était excitée un peu plus qu'à l'ordinaire, mais Napoléon s'expliquait, se justifiait et l'intimité reprenait comme si un orage ne venait pas de lui porter une rude atteinte.

Tout à coup, une fantaisie de l'empereur pour une des dames du palais, fantaisie plus sérieuse que celles qu'il s'était passées jusque-là et qu'il prit les plus grandes précautions pour dissimuler, vint maîtriser pour un temps cette âme hautaine.

Une jeune femme tout nouvellement mariée venait de grossir le charmant escadron des dames du palais. C'était Mme Duchâtel, dont le mari, déjà vieux et qui aurait pu passer pour son père, était conseiller d'État et directeur général de l'enregistrement. Mais c'était encore un de ces usages de grande compagnie, sous l'ancien régime, que ces unions mal assorties : la Révolution ne les avait pas détruits et le mauvais exemple a tant d'attraits, surtout quand il vient de haut, que la bourgeoisie les avait un peu adoptés. Un mari, alors, vous donnait un nom, une fortune et un rang convenables : cela le faisait trouver lui-même convenable jusqu'au moment où l'on s'apercevait qu'il ne l'était pas, ou plutôt qu'il ne pouvait convenir. Le ménage n'allait pas... La jeune femme, un beau jour, faisait choix d'un amant, et alors tout allait au mieux. M. Duchâtel avait eu le bon goût de ne pas chercher à trop s'imposer et sentait bien que son âge lui défendait de se montrer exigeant. « Je vous permets tout, disait sous l'ancien régime je ne sais quel gentilhomme

{D Bourrienne, Mémoires, t. IH, p. 328.

à sa femme, le jour de son mariage, je vous permets tout, hormis les princes et les laquais. » M. Duchâtel, l'honneur et la dignité même, n'aurait jamais songé à parler de cette façon à sa jeune compagne et il n'y eut certainement pas entre eux de convention, même tacite, sur le chapitre des « princes ». Il aimait sa femme, donc il l'estimait, donc il avait confiance. Il avait cependant tort sur ces trois points, mais heureusement pour lui qu'il ne s'en aperçut jamais. Mme Duchâtel, tout le laisse supposer, vivait donc en bonne intelligence avec son époux. Il n'y avait au reste pas grand mérite à cela : avec leurs occupations respectives, ils se voyaient si peu!... La jeune femme voyait, ce semble, plus souvent l'empereur, et celui-ci, avec ses yeux de faucon, n'avait pas été long à remarquer sa tête fine et caractéristique. Elle était, du reste, une femme faite pour plaire, tant par sa grâce naturelle que par celle qu'elle savait se donner et comptait, comme aurait dit Brantôme, àla tête de l'escadron des jolies femmes de son temps. Son visage était un peu hautain, dédaigneux plutôt; elle avait de belles dents, qu'elle savait faire valoir, et un nez aquilin qui savait bien se faire valoir lui-même sans qu'elle s'en mêlât : de plus, « un charme irrésistible dans le regard prolongé de son grand œil bleu foncé, à double paupière (4) » quand elle voulait prendre un air de bonté et de douceur, car, « ses yeux avaient toutes les impressions qu'elle voulait leur donner, hors celle de la franchise, parce que les habitudes de son caractère la portaient à la dissimulation (2) ». De plus, une

(1) Duchesse d'Abrautè?, Histoire des sahns de Paris, t. III, p. 354 ; Mémoires, t. V, p. 107 et 170.

(2) Mme de Rémusat, Mémoires, t. II, p. 101.

grande distinction dans la tournure, quoiqu'un peu maigre, et, de tout point, une façon suprême.

Tous ces avantages n'étaient pas sans donner une légère ombre d'inquiétude à l'impératrice dont la jalousie, toujours en éveil, épiait jusqu'aux moindres paroles que l'empereur adressait aux femmes. Elle fit part de ses craintes à son mari, qui la rassura en riant et calma de son mieux ces défiances conjugales. Mais l'empereur vit bien que Joséphine ne le croyait pas et, de ce moment, il fit tout au monde pour dissimuler le goût qu'il avait pris pour Mme Duchâtel et la liaison qui s'en était aussitôt suivie ; car, à peine attaquée, la place avait capitulé. De son côté, iosépliine mit tout son personnel d'espions en campagne pour surprendre son mari.

Napoléon, cette fois, était tout à fait emballé. Comme un collégien qui veut dissimuler à ses parents une première amourette avec une femme de chambre « il attendait, a dit Constant, pour se rendre chez sa maîtresse, que tout fût endormi au château, et poussait même la précaution jusqu'à faire le trajet qui séparait les deux appartements, avec un pantalon de nuit, sans souliers ni pantoufles. Je vis une fois le jour poindre, ajoute-t-il, sans qu'il fût de retour, et craignant le scandale, j'allai, d'après l'ordre que le premier consul m'en avait donné lui-même, si le cas arrivait, avertir la femme de chambre de Mme D. . . pour que, de son côté, elle allât dire à sa maîtresse l'heure qu'il était. Il y avait à peine cinq minutes que ce prudent avis avait été donné, lorsque je vis revenir le premier consul dans une assez grande agitation dont je connus bientôt la cause: il avait aperçu à son retour une femme de Mme Bonaparte,

qui le guettait au travers d'une croisée d'un cabinet donnant sur le corridor. Le premier consul, après une vigoureuse sortie contre la curiosité du beau sexe, m'envoya vers la jeune éclaireuse du camp ennemi pour lui intimer l'ordre de se taire, si elle ne voulait point être chassée, et de ne pas recommencer à l'avenir. Je ne sais s'il n'ajouta point à ces terribles menaces un argument plus doux pour acheter le silence de la curieuse, mais crainte ou gratification, elle eut le bon esprit de se taire (1). » C'est à la suite de cette désagréable alerte que Napoléon, pénétré de la vérité de ce mot de La Fontaine :

... fî du plaisir Que la crainte peut corrompre I

chargea son fidèle valet de chambre de louer de nouveau, comme pour lui ou sous un nom supposé, dans l'allée des Veuves, aux Champs-Elysées, la petite maison où il avait reçu M"® Georges et où Mme Duchàtel et lui se réunirent de temps en temps.

Tout ce petit manège ne passait pas inaperçu, et si la femme de chambre de Joséphine, qui avait surpris le secret des deux amoureux, eut l'incroyable discrétion de le garder pour elle, d'autres femmes, non de chambre, mais d'antichambre, eurent d'aussi bons yeux et une plus mauvaise langue. Ces bonnes âmes ne craignirent point de raconter à Joséphine que son mari semblait avoir distingué une de ses dames, et, comme on n'osait pas lui dire laquelle, on prétendit que Ton ne savait rien, mais que le bruit en courait.

(1) Constant, Mémoires, t. I, p. 84.

Eh ! elle s'en cloutait bien que son mari ne lui gardait pas une fidélité exemplaire, surtout depuis le voyage fait à Fontainebleau pour recevoir le pape. Mais, la curiosité doublant la jalousie, elle mourait d'envie de savoir quelle était celle de ses dames qui lui avait emprunté son mari. Soupçonner Mme Duchâtel ? Certainement cette jeune femme était assez jolie pour attirer l'attention de Napoléon, mais Eugène était amoureux d'elle et elle devait être assez occupée à répondre à ses empressements ou à s'en défendre pour qu'on la suspectât. Et puis, ce grand étourdi de Murât ne s'était-il pas avisé, lui aussi, de la trouver à son goût? Car le fat, en effet, lui faisait depuis quelque temps une cour des plus colorées, et sa femme, qui s'était liée intimement avec elle, n'y voyait, comme on dit, que du feu, ou plutôt n'y voyait rien du tout. C'était bien fait pour elle, aussi, pourquoi était-elle si méchante?... Non, sûrement, ce n'était pas Mme Duchâtel qui avait fixé son inconstant et volage époux. Il fallait continuer à observer celui-ci et voir avec quelle femme il parlait le plus souvent. Joséphine observa donc et crut tout d'abord s'apercevoir qu'il était plus assidu auprès de la jeune maréchale Ney qu'auprès de toute autre. Plus de doute, la maréchale était la coupable. Aussitôt elle lui battit froid et lui fit cruellement sentir la disgrâce dans laquelle elle la tenait, en ne lui adressant plus jamais la parole.

La pauvre maréchale, qui n'avait et n'eut jamais rien à se reprocher, ne pouvait s'expliquer une telle rigueur et en était très malheureuse. L'impératrice, de son côté, ne nageait pas dans le bonheur. Elle alla pleurer auprès de sa fille. « Eh quoi ! disait-elle, c'est cette petite Auguié pour qui tu as été si bonne

lo8 NAPOLÉON AMOUREUX.

à Saint-Germain et pour qui j'ai eu moi-même tant d'attentions, c'est cette petite Auguié qui me trahit de la sorte I Ciel! à qui se fier désormais? » Et la pauvre femme pleurait tant qu'elle pouvait, et, en fait de larmes, on sait qu'e.ie pouvait beaucoup. Hortense consola sa mère comme une mère console son enfant. Elle questionna Mme Ney et se convainquit tout de suite que les soupçons de l'impératrice avaient fait fausse route. Oui, sans doute, l'empereur avait paru s'occuper de la maréchale, mais ce n'était pas sérieux. Et puis il lui faisait peur. Elle lui avait répondu timidement, gauchement, par des oui et par des non. Et cela avait suffi pourtant, en ce maudit pays de cour, pour qu'on la remarquât, puisque, outre les inquiétudes qu'elle avait causées, bien involontairement, à sa bonne maîtresse, elle avait reçu les compliments quelque peu ironiques de Mme Duchâteî sur la grande conquête qu'elle venait de faire.

Mme Duchâteî!... Ses compliments ! Ce fut un trait de lumière. Si c'était elle pourtant qui, pour détourner les soupçons?... Oui, elle en était bien capable, avec ses regards prolongés et son air de n'y pas toucher. Et puis, cette intimité avec Mme Murât... Car il n'était pas possible que Caroline favorisât aussi sottement une amourette de son mari et se liât avec une rivale. Tout cela était bien louche, ou plutôt bien clair. Et ce « grand benêt » d'Eugène, quel rôle lui faisait-on jouer au milieu de ce manège si compliqué? Décidément c'est Mme Duchâteî qu'il fallait surveiller, c'est sur elle que Joséphine concentra son attention. Elle commença par remarquer la déférence respectueuse du grand maréchal pour elle. Ceci était un indice, et Joséphine, avec son in-

tuition de femme jalouse, en lira judicieusement la probabilité sinon la certitude du bien-fondé de ses conjectures. Elle devina que Murât portait à la jeune femme les déclarations et les missives de l'empereur, que Mme Murât prêtait son hôtel et ses bons offices aux rendez-vous des deux amoureux, et que tout le monde se jouait de cet innocent d'Eugène qui ne se doutait pas que Mme Duchâtel, en ayant l'air d'accueillir ses hommages afin d'écarter les soupçons^ lui faisait jouer le rôle de « chandelier », comme on disait alors.

Voilà ce que démêla l'impératrice^ malgré le peu d'étendue de son esprit. Et pendant ce temps, pour dépister sa jalousie, son mari se montrait plus empressé que jamais auprès d'elle : il l'accompagnait au théâtre en petite toge, il descendait plus souvent à son appartement, causait plus longuement avec elle, était plus gai.... Singulière inconséquence du cœur! C'est cette joie, c'est cette recrudescence des marques d'attéction chez son mari qui excédaient l'impératrice. 11 est vrai qu'elle devinait maintenant ce que tout cela voulait dire. Elle essaya de laisser percer sa mauvaise humeur. L'empereur se fâcha et lui dit qu'il n'y avait pas moyen de vivre avec elle. C'était alors des scènes de larmes et Napoléon se retirait mécontent.

Le soir, au cercle de l'impératrice, l'empereur allait habituellement s'asseoir à une table de jeu et nommait pour faire sa partie Mme Murât, Mme de Rémusat et Mme Duchâtel. Cela ne variait presque jamais. Sans regarder son jeu, mais regardant à la dérobée l'impératrice qui, de son côté, à l'autre bout du salon, faisait son possible pour ne pas le quitter de l'œil un instant, il entamait une disserta-

tion à perte de vue sur l'amour, émettant les idées les plus inattendues, les théories les plus étonnantes que son esprit original lui fournissait à jet continu et amusait au possible, tout en s'amusant beaucoup lui-même, son auditoire féminin. De l'amour, il passait tout naturellement à la jalousie et ses jolies partenaires avaient trop d'esprit pour ne pas faire de ses boutades l'application qu'il en faisait luimême mentalement.

Napoléon avait tort. Il n'aurait jamais dû, devant sa maîtresse, prendre sa femme pour l'objet de ses critiques ou de ses plaisanteries. Mais voilà, le triomphe de la maîtresse ne serait pas complet si le mari n'humiliait pas devant elle la femme légitime, et Napoléon ne différait pas en cela des autres hommes : à côté de son génie prodigieux, il y avait des faiblesses vulgaires. Pour faire plaisir à sa préférée du moment, il lui sacrifiait sa femme, sa femme qui maintenant semblait l'aimer tendrement. Il oubliait que les blessures du cœur sont les plus touchantes, celles qui ont peut-être le plus besoin de pitié : n'en avait-il pas lui-même, pendant la première année de son mariage, fait la cruelle expérience? Il n'aurait pas dû l'oublier, et ce n'était pas bien à lui de rendre la pareille à Joséphine : sa douleur aurait dû lui devenir sacrée, — comme toute douleur; il n'aurait pas dû la faire pleurer. Les anciens, qui avaient plus de cœur qu'on ne le croit, recueillaient dans des urnes les larmes des êtres qui leur étaient chers, et aussi celles qu'ils versaient sur eux, tant la douleur était chose auguste à leurs yeux. Mais, comme l'a dit Mme de Rémusat, « malgré la préférence qu'il accordait à sa femme, c'est quand il était amoureux qu'il donnait la mesure du

Page 1