‹ Napoléon amoureuxChapitre 16 sur 38 · Xap. Aj · texte numérisé non relu

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despotisme de son caractère. Combien il s'irritait du moindre obstacle! Comme il repoussait rudement les jalouses inquiétudes de sa femme ! « Vous devez, « lui disait-il, vous soumettre à toutes mes fantaisies « et trouver tout simple que je me donne de pareilles « distractions. J'ai le droit de répondre à toutes vos « plaintes par un éternel moi. Je suis à part de tout « le monde, je n'accepte les conditions de per- « sonne (1). » Ce sont là des choses qu'il répondait, dans le feu de la dispute, aux récriminations de Joséphine. Il ne faut pas oublier, et Mme de Rémusat l'a constaté elle-même à propos de cette intrigue avec Mme Duchâtel, que Napoléon commençait, dans ses liaisons, par être plus aimable que de coutume pour sa femme; ce sont ses importunités qui le rendaient aigre et violent; ce moment passé, il redevenait le bon garçon qu'il était d'ordinaire.

La pauvre Joséphine, pendant ces parties du soir, là-bas, à l'autre extrémité du salon, semblait deviner qu'il était question d'elle entre les joueurs; leurs regards furtifs le lui disaient clairement; et ses yeux, dont les paupières étaient des écluses toujours prêtes à s'ouvrir pour laisser échapper des ruisseaux de larmes, jetaient à chaque éclat de rire venant de la petite table, un long regard navré sur les jeunes et impitoyables rieuses.

L'impératrice était donc la proie de mille soucis lorsqu'un petit incident vint à peu près fixer ses incertitudes jalouses.

Peu de temps avant le couronnement, le maréchal Berthier, ministre de la guerre, avait donné une

(1) Mme de Rémusat, Mémoires, t. !«', p. 115.

grande fête. Elle se termina par un souper où les femmes étaient seules assises. L'impératrice était à la table d'honneur et autour d'elle avaient pris place les dames de sa cour. La salle était on ne peut plus brillante et tout respirait la joie et le contentement. L'empereur, qui n'avait pas voulu s'asseoir, faisait le tour de la table, disant à chaque femme quelques paroles obligeantes : il était ce soir-là de la plus charmante humeur, ce qui commençait à ne pas lui arriver souvent. 11 avait causé avec sa femme et avait même poussé la prévenance jusqu'à la servir lui-même en prenant une assiette des mains d'un page pour la lui donner. Décidément, on a raison de le dire, l'amour fait des miracles. C'est sans doute ce que pensa Joséphine, qui n'en revenait pas devant ces attentions inusitées. « Qu'a donc mon mari, pensait-elle, pour être si aimable? Sûrement il veut me cacher quelque chose. » Et, comme la jalousie donne de l'intelligence même aux plus sottes, elle ne tarda pas à s'apercevoir, maintenant que sa défiance était excitée au plus haut point, que l'empereur, en faisant le tour de la table, s'était arrêté entre Mme Junot et Mme Duchâtel, assises l'une à côté de l'autre. Mme Duchâtel s'efforçait en ce moment d'atteindre un ravier d'olives placé un peu loin d'elle. L'empereur, s'avançant aussitôt entre les chaises de ces dames, avait saisi le ravier et l'offrait à Mme Duchâtel en disant :

— Vous avez tort de manger des olives le soir, madame, cela vous fera mal.

L'impératrice, qui le surveillait de loin et n'avait pas l'habitude de le voir si galant auprès des femmes, fut, pour le coup, fort inquiète. Quant à Napoléon, sentant peser sur lui les regards soupçonneux

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de sa femme, il cherclia à les détourner en disant quelques mots à Mme Junot.

— Et vous, madame Junot, vous ne mangez pasd'olives? Vous faites bien... et doublement bien dfr ne pas imiter Mme Duchâtel, car en tout elle est inimitable.

Mme Duchâtel rougit, l'empereur s'éloigna; mais, comme elle le suivait d'un long regard qui en disait beaucoup à des yeux de femme jalouse, Joséphine comprit et fut fixée. Elle se promit bien par exemple de faire expier à son mari, par une nouvelle scène de larmes, ses empressements auprès de la dame du palais. Mais que le cœur humain est bizarre! Par suite de cette rage qui nous pousse à vouloir connaître au plus tôl une chose qu'il nous sera pénible d'apprendre, l'impératrice voulant se faire confirmer dans ses soupçons, passés cependant à l'état de presque certitude, invita Mme Junot à déjeuner pour le lendemain.

— Était-ce de votre prochain départ pour l'Espagne que l'empereur vous parlait hier soir chez Berthier? lui dit-elle (1).

— Oui, madame, il me parlait de ma toilette et de mes devoirs comme Française élégante ; c'est un sujet que l'empereur ne traite pas ordinairement.

— Et Mme Duchâtel, lui parlait-il aussi de sa toilette? répliqua l'impératrice avec une sorte de sourire qui traduisait tout ce qu'elle avait d'aigreur dans l'âme.

U) Le général Junot venait d'être nommé ambassadeur à Lisbonne et était chargé par l'empereur d'une mission diplouiatique dont il devait s'acquitter en passant, auprès de la cour de Madrid. Sa femme devaiU'accompagner dans ce voyage. (Voir le récit de cette ambassade dans la Revue des Deux-Mondes, années 1894, par M. le comte Charles de Mouy.)

— Non, madame, il lui a dit, autant que je puis me le rappeler, qu'il ne fallait pas manger d'olives le soir.

— Eh ! puisqu'il lui donnait des conseils, il devait lui dire aussi qu'il est ridicule de faire la Roxelane avec un aussi long nez (1).

Et elle se leva pour s'approcher de la cheminée. Elle y trouva les deux petits volumes que Mme de Genlis venait de publier sur Mlle de la Vallière (2).

Cet ouvrage, tout insipide qu'il est, comme, d'ailleurs, les innombrables écrits de Mme de Genlis, faisait alors fureur, et il n'était pas une chambre à Saint-Cioud, à la Malmaison ou aux Tuileries où l'on ne le trouvât sur la table de nuit. On y cherchait des allusions aux amours de l'empereur et de Mme Duchâtel.

— Voilà un livre, dit l'impératrice en le repoussant avec humeur, qui tourne la tête à toutes les femmes qui ont les cheveux blonds et qui sont maigres. Elles se croient toutes des favorites! Mais on y mettra bon ordre. A propos de cela, savez-vous bien, madame Junot, qu'on a voulu vous brouiller avec moi, il y a quelques années, lors d'un voyage que je fis à Plombières... Mais je vous ai rendu justice, pauvre petite femme!

La vérité est qu'elle ne lui avait pas rendu justice du tout. Elle avait accueilli très facilement les rapports qui lui avaient été faits, à son retour de Plombières ; on lui avait dit qu'on avait vu son mari sortir à cinq heures du matin de la chambre de

(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. V, p. 175.

(2) La duchesse de la Vallière, chez Maradan, libraire, rue des Grands-Augustins, n» 29, vis-à-vis de la rue du Pont-de-Lodi, an XIII (1804). — Ce livre eut un grand nombre d'édiUons.

Mme Junot. Mais il semble qu'elle attacha encore moins d'importance à ces rapports qu'à ceux qu'on lui fit sur Mme de Rémusat et ses longues conversations nocturnes avec Bonaparte au camp de Boulogne.

Tel était l'état des choses lorsque Mme Duchâtel vint prendre son service au château de Saint-Cloud. Joséphine ne la voyait pas d'un bon œil; elle n'avait garde d'oublier ses soupçons du bal du ministre de la guerre, et, la réflexion aidant, ces soupçons avaient pris de jour en jour plus de consistance. Incapable de garder pour elle ses sentiments, elle en fit part à Mme de Rémusat, qui fit son possible pour la rassurer. Mais il était difficile de lui faire croire le contraire de ce qu'elle voyait; aussi gardat-elle toutes ses appréhensions.

L'occasion de surprendre son mari en flagrant délit d'infidélité ne tarda pas à se présenter à une femme qui la cherchait. L'appartement de l'empereur, à Saint-Cloud, était au rez-de-chaussée et donnait sur le jardin. Au premier étage, et communiquant avec cet appartement par un escalier particulier, se trouvaient quelques pièces que l'empereur avait fait meubler, et ce petit appartement avait le don d'exciter l'attention toute défiante de Joséphine. « Si l'empereur reçoit une femme au château, pensait-elle, ce ne peut être que là. »

Un matin, l'impératrice était entourée d'un cercle assez nombreux, lorsqu'elle vit Mme Duchâtel, que son œil ne quittait guère, sortir du salon. Comme elle ne la voyait pas rentrer, que le temps se passait et que ses inquiétudes ne se passaient pas, elle prit à part Mme de Rémusat et lui dit : a Je vais éclaircir tout à l'heure mes soupçons; demeurez

dans ce salon avec tout mon cercle, et, si l'on cherche ce que je suis devenue, vous direz que l'empereur m'a demandée. » Mme de Réniusat fît son possible pour ramener l'impératrice à des idées raisonnables, à la dignité : elle sentit qu'elle se heurtait à un parti pris, à un mur. Joséphine, entêtée dans son projet, s'éloigna. L'entêtement est un défaut des petits esprits : ils le prennent pour de la volonté, du caractère et de la force, alors qu'il n'est que de la faiblesse.

Au bout d'une demi-heure environ, l'impératrice rentra brusquement par une autre porte que celle par laquelle elle était sortie. Ses idées paraissaient tout à fait en déroute. Elle alla s'asseoir au métier à tapisserie où elle faisait un point par-ci par-là, de temps en temps, et demeura immobile, les mains sur les genoux, l'œil fixe : son sein se soulevait avec force et tout indiquait qu'elle était sous le coup de la plus violente émotion. Mme de Rémusat, assise dans le coin opposé du salon, la voyait sans avoir l'air de la regarder et ne perdait aucun détail de la scène dramatique qui se jouait en ce moment au château

L'impératrice n'était pas femme à garder pour elle ses impressions en ce moment difficile. Elle se leva tout à coup et ordonna à Mme de Rémusat de la suivre. Elle alla dans sa chambre. « Tout est perdu, s'écria-t-elle en fermant la porte derrière sa confidente; ce que j'avais prévu n'est que trop avéré. J'ai été chercher l'empereur dans son cabinet et il n'y était point; alors je suis montée par l'escalier dérobé dans le petit appartement; j'en ai trouvé la porte fermée et, à travers la serrure, j'ai entendu la voix de Bonaparte et de Mme ***. J'ai

frappé fortement en me nommant. Vous concevez le trouble que je leur ai causé; ils ont fort tardé à in'ouvrir, et, quand ils l'ont fait, l'état dans lequel ils étaient tous deux, leur désordre, ne m'a pas laissé le moindre doute. Je sais bien que j'aurais dû me contraindre ; mais il ne m'a pas été possible ; j'ai éclaté en reproches. Mme *** s'est mise à pleurer. Bonaparte est entré dans une colère si violente que j'ai eu à peine le temps de m'enfuir pour échapper à son ressentiment. En vérité, j'en suis encore tremblante et je m'attends à une terrible scène (1). »

Elle ne se trompait point dans son attente : l'empereur était entré dans une colère épouvantable, d'autant plus violente qu'il s'était laissé prendre dans son tort. Cela, il ne pouvait le pardonner : le mensonge dont on prend l'habitude, la dissimulation de tous les jours déprave le cœur à la longue et le jette hors de son caractère naturel.

Mme de Rémusat augmenta la frayeur de son imprudente patronne en lui disant qu'il fallait absolument qu'elle fût seule pour affronter le courroux de l'empereur, que la violence en tomberait d'ellemême et qu'elle en viendrait à bout par la douceur et la sérénité ordinaires de son caractère. Gela dit, Mme de Rémusat décida l'impératrice à retourner dans le salon et s'en alla elle-même dans le salon voisin, non pas, comme on le pourrait croire, pour écouter itvoir ce qui allait se passer, mais pour que rien ne fût changé au train ordinaire du château. Elle trouva dans ce salon Mme Duchâtel qui venait d'y arriver et ne pouvait dissimuler, malgré son em-

(1) Mme de Rémusat, t. II, p. i6.

pire sur elle-même, une émotion insolite. D'autres personnes s'y trouvaient aussi, devinant qu'il y avait un mystère dont elles n'osaient s'enquérir, et toutes se regardaient sans rien comprendre et aussi sans rien dire, car, tout l'indiquait, il y avait de l'orage dans l'air.

Il y en avait si bien, qu'on entendit tout à coup retentir, comme le sourd roulement d'un tonnerre lointain, la voix de l'empereur. C'étaient des paroles précipitées, des éclats de voix, un bruit de meubles qu'on mettait en pièces... Tout cela s'entendait, mais sans qu'il fût possible de distinguer une seule parole. Cliacun se regardait, muet et pâle, sans savoir de quoi il s'agissait, mais tremblant d'être atteint par quelque éclat de la tempête. Pâle et muette aussi, mais sachant parfaitement pourquoi, Mme Duchâtel écoutait les grondements de l'orage. Elle n'eut pas le courage de les entendre plus longtemps. Elle se leva, demanda ses chevaux et partit pour Paris. Les autres personnes se dispersèrent pour n'être pas soupçonnées plus tard, quand l'heure du raccommodement aurait sonné, d'avoir été témoins de ce petit désaccord de ménage.

L'empereur avait été outré de ce que sa femme s'était permis de venir le surprendre. Il lui fit une scène épouvantable. Il lui adressait les paroles les plus dures, brisait tout ce qui lui tombait sous la main et finit par déclarer qu'il entendait qu'elle se préparât à quitter le château sur-le-champ : un bon divorce, qu'il avait eu le tort de ne pas faire prononcer jusque-là, ferait bientôt justice de sa surveillance blessante, de ses honteux espionnages et lui rendrait enfin le calme qu'il n'avait plus depuis qu'il l'avait épousée. Il n'oublia pas de dire que

JOACHIM MURAT (1771-1815), maréchal de France

époux de Caroline Bonapirti, sœur de l'empereur ; grand-duc dt Clives et de

lierj, et enfin roi de Naples. Célèbre comme général de cavalerie par la fougue

impétueuse avec laquelle il entraînait les escadrons ; (Gravure du Consulat et

l'Empire de Thiers, exécutée d'après le portrait peint par le baron Gros).

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