‹ Napoléon amoureuxChapitre 17 sur 38 · Xap. a m · texte numérisé non relu

Xap. a m

ce n'était pas à elle à faire la diflicile sur la question de la fidélité dans le mariage.

Bien conseillée par Mme de Rémusat et par sa fille, l'impératrice opposa des larmes si adroites à la colère de son mari, qu'elle le désarma et se réconcilia avec lui.

Elle se résigna à le voir porter à une autre des hommages qu'il ne devait qu'à elle, et attendit, se bornant à ne plus adresser la parole à Mme Duchâtel, comme elle l'avait fait précédemment par erreur pour cette bonne et innocente maréchale Ney. Mais la vie au château, par suite de cet incident, devint un petit enfer : des partis s'étaient formés dans la famille impériale, et, par suite, dans les rangs des gens de cour. Les uns tenaient pourJoséphine,lesautres pour Napoléon, et c'étaient chaque jour des cancans, des froissements d'amourpropre, des tiraillements à n'en plus finir. Au milieu de tout cela, Mme Duchâtel triomphait. Elle « paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice, et semblait s'amuser de ses peines (1) ». La vanité d'une femme, en effet, n'est complètement satisfaite que lorsqu'elle écrase de son triomphe sa rivale ou cell& dont elle a pris le mari.

Tout allait donc ainsi, presque chaque jour amenant son incident, lorsque l'empereur eut la fantaisie d'aller passer quelques jours à la Malmaison avec sa maîtresse et sa cour. Ce n'était cependant pas la saison de la campagne : on était au cœur de

(1) Mme de Rémusat, Mémoires, 1. 11, p. 110.

l'hiver et le froid se faisait sentir avec une grande âpreté. On n'avait eu le temps de rien préparer, les appartements n'avaient pas été chauirés d'avance, de sorte qu'on gela le premier jour.

Mais ni l'empereur ni sa favorite ne s'occupaient de ce détail : ils ne s&mblaient nullement sentir le froid et passaient presque tout leur temps ensemble. D'ailleurs, nulle contrainte. Tous deux, affichant la plus grande intimité, se promenaient longuement dans le parc. La jeune Mme Savary, que sa parenté avec Joséphine aurait dû préserver d'une pareille complaisance, leur tenait compagnie dans ces promenades, tandis que la pauvre impératrice, debout derrière les carreaux de sa chambre, les regardait mélancoliquement se perdre derrière les bosquets dépouillés de leurs feuilles et s'épongeait les yeux de son mouchoir. Elle se distrayait de ce spectacle en se mettant aux aguets, le soir, derrière la porte vitrée de la chambre de l'empereur, et le voyait dans la plus complète intimité avec Mme Duchâtel (1).

Le séjour de la Malmaison eut dû lui rappeler que ces mêmes lieux avaient été témoins d'autres infidélités conjugales, au temps que le général Bonaparte était en Egypte, et eût dû, par conséquent, la disposer à l'indulgence (2). Mais a-t-on jamais pardonné à autrui ce qu'on se pardonne si facilement à soi-même?

L'empereur, en ce moment, était si amoureux de sa belle maîtresse, que, pour être davantage avec elle, il donnait aux affaires moins de temps que de coutume. Il faut noter ici, à son éloge, qu'il ne les

(1) Mlle Avrillon, Mémoires, t. II, p. 43-45.

(2J Voir notre ouvrage sur La générale Bonaparte, p. 153 et 154.

NAPOLÉON AMOUREUX. Ht

oublia jamais complètement pour une femme. Quant à Mme Duchâtel, elle ne se doutait guère en voyant l'empereur si emballé^ que son règne de favorite touchait à sa fin. Elle promenait son triomphe au milieu des larmes de l'impératrice et semblait lYicra^ ser de ses dédains, lorsque tout à coup la scène change. « Ne pleure donc pas, dit un jour Napoléon à Joséphine; tout cela n'était rien. Est-ce que je t'ai fait de la peine? Eh bien, pardonne-moi et je te dirai tout. » Ravie et curieuse, Joséphine oublie son chagrin et se fait tout conter. « La mettant dans la plus intime confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que Mme de X*** (Mme Duchâtel) lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les lois de la plus simple délicatesse et finit par demander à l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus (1). »

Voilà bien les hommes : ils n'ont pas le courage de rompre avec une femme quand ils ne l'aiment plus ; il faut qu'on les y aide : mais c'était assez original à Napoléon de demander pour cela la collaboration de sa femme. On pense si celle-ci la lui accorda avec empressement. Elle fit appeler sa rivale et lui représenta en termes quasi maternels qu'elle avait failli se compromettre, que sa conduite, peut-être un peu inconsidérée, avait fait jaser et qu'il n'en fallait pas davantage à la cour, où l'on est si prompt à interpréter en mal même les choses

(1) Mme de Rémusat, MémoiVfs, t. II, p. 111

faites dans les meilleures intentions, pour entacher une réputation. Elle termina en engageant sa dame du palais à être prudente à l'avenir et à éviter de se donner la moindre apparence de légèreté.

Joséphine était toute contente de son sermon. Mme Duchâtel le fut moins. Elle prit son grand air offensé et s'étonna de s'entendre faire des remontrances sur un tel sujet : jamais sa conduite n'avait prêtée la critique, et il était en vérité bien -pénible pour elle d'être ainsi victime de la méchanceté de quelque vieille femme, jalouse sans doute de sa jeunesse et des quelques compliments que l'empereur avait daigné lui adresser en passant.

Ces mots visaient directement l'impératrice : elle le comprit, mais ne les releva point : ce n'était pas payer trop cher, d'un coup de griffe, sa tranquillité.

Tout se remit, à la cour, dans son train accoutumé et Mme Duchâtel continua à faire son service de dame du palais comme si rien ne s'était passé. Sa situation de maîtresse répudiée, pourtant, aurait dû lui commander de se retirer de la cour; mais la pauvre femme ne le pouvait pas : qu'aurait pensé son mari? « On a dit, a écrit Mme de Rémusat, que l'empereur était revenu à elle quelquefois; mais ce n'a plus été alors que fort transitoirement et sans que ces passades donnassent le moindre retour à son ancien crédit. » Elle fit partie, en 1807, du mémorable voyage de la cour à Fonlainebleau, mais l'empereur ne parut pas faire la moindre attention à elle. Aussi bien était-il occupé, comme on le verra, de nouvelles intrigues amoureuses.

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