‹ Napoléon amoureuxChapitre 18 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La petite maison de l'Allée des Veuves. — Imprudence de l'empereur quaud il va à ses aventures galantes. — Mme Récamier: effet qu'elle produit sur Napoléon. — Il la désire de toute la force de son tempérament. — Épisodes du passé. — Ingratitude de Mme Récamier envers Napoléon. — Fouché ambassadeur de Napoléon auprès de la belle Juliette. — Les pourparlers de Clichy.— Fouché propose nettement à Mme Récamier de devenir dame du palais. — La princesse Caroline joint ses instances à celles de Fouché. — Influencée sans doute par son entourage, Juliette refuse. — Demoiselles d'annonce. — L'empereur et la fille d'un huissier de son cabinet. — Théories de l'empereur sur l'amour, — Indiscrétion de l'empereur. — Mlle Mars.

Est-ce de Mme Duchâtel que veut parler Constant dans le récit d'une aventure qui a dû se passer vers la fin du consulat ou le commencement de l'Empire? C'est possible, mais comme Napoléon disposait pour ses rendez-vous galants de la petite maison qu'il avait fait louer dans l'Allée des Veuves, que Constant la connaissait bien et qu'il parle, dans cet épisode, d'un hôtel avec porte cochère, cela n'est pas probable. Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il raconte :

« Un soir, entre onze lieures et minuit, l'empereur me fait appeler, demande un frac noir et un chapeau rond et m'ordonne de le suivre. Nous montons, le prince Murât troisième, dans une voiture

de couleur sombre; César conduisait. 11 n'y avait qu'un seul laquais pour ouvrir la portière, et tous deux étaient sans livrée. Après une petite course dans Paris, l'empereur fit arrêter dans la rue de ... Il descendit, fit quelques pas en avant, frappa à une porte cochère et entra seul dans un hôtel. Le prince et moi étions restés dans la voiture. Des heures se passèrent, et nous commençâmes à nous inquiéter. La vie de l'empereur avait été assez souvent menacée pour qu'il ne fût que trop naturel de craindre quelque nouveau piège ou quelque surprise. L'imagination fait du chemin lorsqu'elle est poursuivie par de telles craintes. Le prince Murât jurait et maudissait énergiquement tantôt l'imprudence de Sa Majesté, tantôt sa galanterie, tantôt la dame et ses complaisances. Je n'étais pas plus rassuré que lui, mais, plus calme, je cherchais à le calmer. Enfin, ne pouvant plus résister à son impatience, le prince s'élance hors de la voiture, je le suis, et il avait la main sur le marteau de la porte lorsque l'empereur en sortit. Il était déjà grand jour. Le prince lui fit part de nos inquiétudes et des réflexions que nous avions faites sur sa témérité. « Quel enfantillage! dit là-dessus Sa Majesté, qu'aviez-vous tant à craindre? Partout où je suis, ne suis-jc pas chez moi? »

Cette réponse ne valait rien et Napoléon répondait à l'inquiète sollicitude de ses compagnons par un mot où il y avait plus de fatuité et de pose que de sérieux. Car, qui pouvait garantir que la femme chez qui il se rendait ne l'attirait pas dans un guetapens'^ On n'était pas encore bien éloigné de l'attentat du 3 nivôse, de la conspiration de Cadoudal et d'autres complots qui avaient été sur le point

de réussir. N'était-il pas naturel de craindre qu'une Dalila de la main gauche, soudoyée par les Philistins du temps, ne le leur livrât après l'avoir attirée un perfide rendez-vous?

L'empereur venait de rompre avec Mme Duchâtel et ne pensait guère aux amours, absorbé qu'il était par les nuages qui commençaient à s'amonceler du côté de l'Autriche et de la Russie, lorsqu'un soir ayant vu Mme Récamier au Théâtre- Français, il s'avisa qu'elle était réellement, comme on le disait partout, la plus Jolie femme de Paris. Sa lorgnette à la main, il la détaillait avec un plaisir d'artiste et s'étonnait d'avoir été à peu près insensible jusque-là à une beauté à laquelle il avait certainement rendu justice, mais qui ne lui avait pas été au cœur comme ce soir-là. Rentré aux Tuileries, son image ne sortait pas de devant ses yeux. 11 ne se rappelait pas l'avoir jamais vue aussi belle. La blancheur éblouissante de son teint, de ses épaules, le blond charmant de ses cheveux frisés, exerçaient une fascination étrange sur lui, et il ne pouvait s'empêcher de la désirer de toute la force de son tempérament de Corse. Mais comment faire pour conquérir ce « morceau de roi » ? Mme Récamier ne se donnait pas aussi facilement qu'une dame d'annonce ou une lectrice, et ses amants prétendaient qu'elle était d'une vertu inaccessible. Personne n'ignorait à Paris, que M. Récamier n'avait point usé auprès de sa femme de ses droits de mari. On ajoutait, — mais cela, on ne se le disait qu'à l'oreille — qu'une certaine conformation physique de la jeune femme lui interdisait de penser à l'amour. Et l'on chuchotait plus bas encore, que le mari seul croyait à

cette fable et que l'adorable Juliette ne la lui avait racontée que pour le tenir à l'écart. Elle n'éprouvait en effet pour ce brave homme plus âgé qu'elle, aucun sentiment tendre : elle se contentait de lui dépenser sa fortune. Mais ses amis, M. Mathieu de Montmorency, M. de Montrond, etc., qui savaient pertinemment à quoi s'en tenir sur la fable qu'on faisait courir, n'étaient pas des derniers à la répandre.

Tout cela ne faisait qu'irriter davantage les désirs de l'empereur, et il s'étonnait de n'avoir pas éprouvé plus tôt cet entraînement qui maintenant lui paraissait irrésistible.

Car c'était pour lui une vieille connaissance que la jeune Mme Récamier. Il se souvenait parfaitement de l'avoir rencontrée aux fêtes du directeur Barras, au Luxembourg (1). Il Tavait vue, à moitié nue, comme Mme Hamelin, comme Mme Tallien, comme Mme Hainguerlot, ces néo-grecques « toutes vêtues de leur pudeur», attirer les œillades des muscadins à la promenade de Longchamps. Il l'avait vue un peu plus tard, mais ce souvenir lui était moins agréable, après sa merveilleuse campagne d'Italie, à la fête que le Directoire lui avait offerte dans la cour

(1) B'en que Mme Le Normand, nièce de Mme Récamier, prétende dans ses Souvenirs et correspondance de Mme Récamier que sa tante ne Gt point partie de la société du Directoire et n'accepta qu'une fois d'aller à un bal chez Barras, et cela dans l'intérêt des affaires de son mari, il est hors de doute qu'elle fréquenta cette société. « Je sais de bonne source, a écrit Arsène Houssaye, que Mme Récamier hanta les salons du Directoire et qu'elle ne dédaigna pas, tout empanachée qu'elle fût dans sa vertu, de danser le cotillon avec Mme Tallien et les « quelques autres ». Où donc Mme Récamier se fût-elle donnée en spectacle, si ce n'eiit été dans les salons à la mode? » (A. Houssaye, Noire-Dame de IhermUior^ D. 440.)

du Luxembourg: tandis que Barras répondait au petit discours qu'il venait de prononcer lui-même en réponse à celui du citoyen Talleyrand, ministre des relationfj extérieures, Mme Récamier s'était levée pour le mieux voir. Si Bonaparte était le lion du jour, Mme Récamier en était la lionne : elle ne pouvait sortir un instant à pied sans avoir deux ou trois cents personnes à ses trousses pour l'admirer. En la voyant debout, la foule, qui couvait des yeux le général, n'eut plus de regards que pour elle. Il s'éleva même un long murmure d'admiration qui prouvait que la beauté de Mme Récamier faisait du tort au discours de Barras, par conséquent au succès de la fête en l'honneur du général. Bonaparte n'aimait pas la concurrence. Il s'aperçut que l'attention de la foule n'était plus au discours du directeur, ni par suite à lui-même. Il tourna brusquement la tête pour voir qui se permettait de lui disputer l'attention. Il le fit de cet air impérieux qu'Horace Vernet a si bien saisi, plus tard, dans son tableau de la Bataille d'Iéna (1). Mme Récamier intimidée se rassit au plus vite et ne tenta plus l'aventure.

Trois ans après, il l'avait rencontrée de nouveau, mais le souvenir qu'il en garda cette fois était plus agréable. C'était dans les premiers temps du Consulat. LucienBonaparte, alors ministre de l'intérieur, était extrêmement amoureux de Mme Récamier. Offrant un jour à son frère le premier consul un dînersuivi d'un concert, il invitaM. et Mme Récamier. Tous deux y vinrent, et Bonaparte eut alors roccasion de voir de près la beauté à la mode et

^1) Ce tableau est au musée de Versailles.

d'échanger quelques mots avec elle. Voici comment: Le premier consul était dans le salon, debout devant la cheminée, lorsque Mme Récamier, qui venait d'arriver, s'assit àTangie de cette cheminée; à peine assise, elle lui adressa un salut, appuyé d'un sourire, avec toute la grâce qu'elle savait mettre à ces choses-là. Elle a dit plus tard qu'elle avait pris le premier consul pour son frère Joseph qu'elle voyait souvent chez Mme de Staël, et que c'était pour cela qu'elle lui avait fait ce signe de tête amical. Un peu surpris, Bonaparte rendit le salut avec le plus gracieux empressement. Mme Récamier s'aperçut alors de sa méprise. Bonaparte se pencha vers Fouché, qui était auprès de lui et causa quelque temps avec lui tout en laissant ses yeux reposés sur Mme Récamier. Il parlait évidemment d'elle. La preuve, c'est que, peu d'instant après, Fouché vint saluer la belle Juliette et lui dit : « Vous savez, le premier consul vous trouve charmante. » Mme Récamier fut évidemment flattée du message de Fouché et peut-être le laissa-t-elle paraître. De son côté le premier consul cherchait à se faire bien venir de la beauté à la mode. Il jouait, le plus simplement du monde, avec la fille de Lucien, alors âgée de quatre ans, mais un observateur attentif pouvait voir que sa pensée était ailleurs. Il tenait l'enfant par la main et, les yeux plongés dans le vague mais dirigés du côté de Mme Récamier, il semblait rêver et avait tout à fait oublié sa petite nièce, dont il tenait la main serrée dans la sienne. L'enfant, ennuyée de sentir sa main prisonnière, se mit à pleurer; ses sanglots rappelèrent à lui le premier consul. « Ah ! pauvre enfant, dit-il avec un sentiment d'affectueux regret, je t'avais oubliée. »

A ce moment, Lucien s'approcha de Mme Récamier et se mit à causer avec elle. On sait quelle cour ardente il lui faisait, sans voir cependant, comme on disait alors, couronner ses feux, mais rien ne le décourageait. Il parlait apparemment de Clichy, superbe terre aux portes de Paris, que M. Récamier avait donnée à sa femme, quand le premier consul, qui savait cependant que son frère était, et pour cause, un des assidus de Clichy, dit gracieusement en se mêlant à la conversation : « Et moi aussi j'aimerais bien aller à Clichy. »

Élisa Raciocchi devina le goût de son frère pour Mme Récamier. En bonne sœur, il le faut croire, plutôt qu'en courtisane du pouvoir, elle voulut le seconder. Elle dit quelques mots à Mme Récamier lorsqu'on passa dans la salle à manger, mais Mme Récamier ne les entendit pas. Élisa lui recommandait d'aller se placer, à table, à côté du consul. C'est elle qui faisait les honneurs de la maison de Lucien. On sait que celui-ci avait épousé, quelque peu contraint, la fille d'un aubergiste de Saint-Maximin, qu'il avait sédi ite et dont il avait un enfant. Cette pauvre Christine, toute bonne qu'elle se montrait, était complètement illettrée, et son mari, qui s'était bien vite lassé d'elle, n'aimait pas à la produire dans le monde : il craignait à chaque instant de lui voir faire quelque impair. Aussi avait-il chargé sa sœur Élisa de la remplacer «omme maîtresse de maison. Celle-ci, qui visait à la femme supérieure, à la femme politique, s'en acquittait avec le plus vif empressement, avec plus d'empressement même que d'adresse. C'est ce qui fut cause que Mme Récamier, au lieu de s'asseoir à la gauche du premier consul, se mit quelques

places plus loin. Bonaparte prit sans doute pour un refus de s'asseoir près de lui ce qui n'était que le résultat d'un malentendu. Il se tourna alors avec humeur vers les personnes qui cherchaient encore leur place et, voyant Garât, il lui dit: « Eh bien^ Garât, mettez-vous là. » Son œil, en même temps, ne quittait pas Mme Récamier et, voyant Cambacérès s'asseoir auprès d'elle, il lui dit de façon à être entendu de tous et surtout de la jeune femme : « Ah 1 ah ! citoyen consul, auprès de la plus belle. »

On sait que Bonaparte expédiait vite ses repas. Quand on dînait avec lui, chacun se réglait sur sa rapidité et le suivait dès qu'il quittait la table. Car c'est lui qui donnait le signal du départ. Cette fois, par égard peut-être pour la jeune femme dont il voulait faire la conquête, il demeura à table plus longtemps qu'à l'ordinaire et ne se leva qu'au bout d'une demi-heure. Chacun alors déposa sa serviette et le suivit au salon. Dans ce mouvement, le premier consul s'approcha de Mme Récamier et lui parla avec un intérêt tout aimable, ce qui était bien rare chez ce brusque, toujours pressé, et bien significatif aussi. Cela rappelait le conseil qu'il donnait à Mme Duchâtel de ne pas manger d'olives le soir. « N'avez-vous pas eu froid pendant le dîner? dit-il. Et, sur sa réponse négative, qu'elle enveloppa d'une grâce toute souriante, il ajouta : « Pourquoi ne vous êtes-vous pas placée à côté de ànoi ? — Je n'aurais pas osé, répondit la jeune ^emme avec un son de voix enchanteur. — C'était >5^otre place. »

Là-dessus Mme Baciocchi, qui la suivait pas à pas 'et avait entendu les paroles de son frère, intervint : « C'est justement ce que je vous disais en passant

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