‹ Napoléon amoureuxChapitre 19 sur 38 · Xap. A>r · texte numérisé non relu

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dans la salle à manger ; votre place était à côté du consul. »

Quand tout le monde fut au salon, le concert commença. Les femmes s'étaient assises en demicercle devant les artistes, tandis que les hommes se tenaient debout derrière elles. Le général Bonaparte, lui, était allé s'asseoir à côté du piano, de sorte qu'il se trouvait en avant du cercle des femmes, auxquelles il faisait face. Il avait son idée en prenant cette place. 11 se trouvait ainsi vis-à-vis de Mme Récamier, assise au premier rang, et il pouvait la voir tout à son aise. Aussi ne se faisait-il pas faute de la regarder.

Le concert commença. Garât, l'incomparable chanteur, se fit entendre. Il chanta avec son talent accoutumé un morceau de Gluck. D'autres artistes vinrent se faire applaudir après lui. Puis, ce fut le tour de la musique purement instrumentale. Le premier consul ne fut pas long à s'en lasser. A la fin d'un morceau joué par Jadin, il se mit à crier : « Garât! Garât! » et il scandait chaque appel d'un coup de poing sur le piano.

Garât se rendit avec empressement au vœu du premier consul. Il entama la scène d'Orphée et tint l'assistance sous le charme de sa voix merveilleuse.

Mme Récamier aimait passionnément la musique. Elle se laissait aller à ce mystérieux enchantement dans lequel la plongeaient les divins accents de Garât et était toute à sa rêverie céleste. Elle ne s'apercevait pas que le premier consul, à quelques pas d'elle, ne la quittait pas des yeux : il semblait fasciné par ce ravissant visage qui exprimait une faculté de sentir, bien rare chez les femmes, quoiqu'il soit de convention de dire le contraire, et

qui rend si attrayantes celles qui la possèdent. Enfin elle s'aperçut que des regards pesaient sur elle avec insistance. Un peu gênée, elle leva les yeux comme pour prier l'indiscret de ne point troubler ainsi le ravissement dans lequel la musique entraînait son âme, et vit que cet indiscret n'était autre que le premier consul.

Bien qu'une femme soit toujours flattée de se voir distinguée par un homme remarquable, à plus forte raison par un homme extraordinaire comme Tétait Bonaparte, Mme Récamier ne pouvait s'empêcher de ressentir une sorte de malaise de cette persistante attention. Ce fut avec un véritable soulagement qu'elle vit finir le concert. Le général Bonaparte alors s'approcha d'elle et lui dit, pour entamer la conversation : « Vous aimez bien la musique, madame ? » Mais à ce moment survint ce brouillon de Lucien qui, ne désespérant pas de triompher des résistances de la jeune femme, se mit à lui parler de ce ton emphatique et suffisant qui était le sien. Le premier consul, impatienté, lui céda le terrain et Mme Récamier ne tarda pas, de son côté, à se l'étirer.

Le visage de cette blonde jeune femme ne quittait plus l'imagination de Bonaparte. Le son de sa voix, la grâce qu'elle avait jusque dans ses moindres mouvements, la sensibilité que la musique éveillait en elle, tout cela touchait d'une façon inusitée le Corse aux passions vives et un peu frustes, tout cela frappait en lui des cordes qu'aucune femme jusque-là n'avait fait vibrer. La vanité, encore cette fois, tenait sa petite place dans ce sentiment compliqué de plusieurs sentiments, vanité assez vulgaire d'ailleurs, vanité de parvenu, qui voulait qu'on

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dît qu'il avait à lui la femme la plus belle de Paris.

Le premier consul rêvait donc aux moyens de conquérir Mme Récamier. 11 ne pouvait pas, comme il l'avait fait pour Mme Junot, aller de grand matin dans sa chambre et tâter son terrain tout en tâtant sous la couverture les pieds de la jeune femme ; le moyen, du reste, ne lui avait pas réussi. Une occasion de lui rendre un grand service s(i présenta bientôt, et il ne la laissa pas échapper. 11 ne faut pas voir seulement dans l'acte de clémence que voici un intérêt personnel qui pourrait en diminuer le mérite : il est plus naturel de l'attribuer d'abord à la bonté réelle qui couvait sous la brusquerie ordinaire de Bonaparte, ensuite au désir de pacifier les esprits et de désarmer les rancunes des royalistes, enfin à celui d'obliger Bernadotte, beau-frère de son frère Joseph. Au reste, voici la chose :

M. Bernard, père de Mme Récamier, avait été arrêté pour s'être mêlé à des intrigues royalistes plus ou moins actives. Le général Bernadotte, grand ami de Mme Récamier, était immédiatement allé trouver le premier consul pour obtenir de lui qu'il donnât l'ordre à Fouché, ministre de la police, de ne pas mettre le vieillard en accusation. Bonaparte lui avait signé un ordre de mise en liberté immédiate (1).

Il ne semble pas que Mme Récamier ait gardé une grande reconnaissance de ce signalé service. Flattée des hommages de quelques royalistes de marque, elle vivait dans une atmosphère d'opposition; elle boudait le régime nouveau et, par sa présence au jugement du général Moreau, elleprovo-

(1) Voir cet épisode dans Les sœurs de Napoléon, p. 62 et suivantes.

qua l'humeur de Bonaparte. C'était mal reconnaître, par cet acte qui frisait l'hostilité, le bienfait du consul envers M. Bernard. Quand on a une telle obligation à un chef d'État, il est loisible de ne pas se rallier à lui si la conscience ne le permet pas, mais on ne le combat plus et l'on se tient en repos : c'est une stricte obligation du cœur. Aussi Bonaparte ne put-il s'empêcher de dire, en lisant le nom de la jolie frondeuse parmi ceux des personnes présentes au jugement : « Qu'allait faire là Mme Bécamier? » Malgré tout, il ne désespérait pas de conquérir les bonnes grâces de la jeune femme qui occupait son imagination plus qu'il ne se l'avouait peut-être à lui-même quand, ayant trouvé, dans l'ordre politique, que « la poire était mûre », il se fit proclamer empereur.

Sa liaison avec Mme Duchâtel avait pris fin et Joséphine, au comble de la joie, en avait paraphé le dénouement. Son cœur était donc en vacances quand le souvenir des beaux yeux de Mme Récamier vint l'occuper plus fortement que jamais. Fouché avait déjà commencé à le servir en cette affaire, le jour du dîner chez Lucien ; ce fin limier se mit de nouveau en campagne pour rabattre sur son maître le gibier que celui-ci poursuivait de ses vœux. Il est infiniment probable qu'il en avait reçu l'ordre.

On était alors dans l'été de 1805. Mme Récamier, qui venait de s'installer pour la saison dans sa belle propriété de Clichy, y recevait plus que jamais. Là se voyaient les irréconciliables de l'ancien régime, MM. Adrien et Mathieu de Montmorency, M. de Bouille, M. de Bonald ; il y avait aussi Benjamin Constant, qui ne songeait pas alors qu'il serait dix ans plus tard ministre de celui qu'il appelait à

Clichy l'usurpateur; le maréchal Bernadotte, ce républicain qui ne se doutait pas davantage qu'il ferait, dans cinq ans, comme prince royal, son apprentissage de roi de Suède; Mme de Staël qui, elle, se doutait peut-être déjà que l'exil ne tarderait pas à punir les intempérances d'esprit et de langage qu'elle se permettait contre un gouvernement qui n'en permettait aucune. A côté de cette opposition qu'on appelait déjà la petite église se trouvaient des partisans de l'empereur, tels que Regnault de Saint-Jean-d'Angely, le général Junot, Fouché... Fouché était môme, depuis quelque temps, devenu insensiblement un des habitués de la maison. Mme Récamier s'étonnait bien un peu parfois de l'assiduité de ce régicide, de ce ministre de la police chez elle, mais elle exerçait un tel charme sur les hommes, qu'elle avait la bonté de l'attribuer à quelque sentiment du cœur; au surplus, comme Fouché lui faisait obtenir toutes les grâces ou faveurs qu'elle demandait pour ses amis, elle ne songeait nullement à mécontenter un homme si utile en lui faisant sentir qu'on le voyait peut-être trop souvent à Clichy.

Fouché, lui, avait un double but en fréquentant le salon de Mme Récamier. Policier dans l'âme, il y trouvait un plaisir de dilettante kswYNQiW^v lui-même et pour son propre compte les amis de la maison ; ensuite il poursuivait la singulière campagne qu'il avait commencée sous le consulat pour rapprocher Mme Récamier de Napoléon. Mais, il avait beau arriver de bonne heure, s'en aller tard, il ne pouvait parvenir à trouver seule la maîtresse de céans. Enfin, impatienté de perdre du temps, poussé sans doute aussi par Napoléon, il lui demanda un jour la

faveur d'un entrelien particulier. Toujours aimable, Mme Piécamier l'invita à déjeuner pour le lendemain et ajouta qu'elle aurait bien du malheur si elle ne parvenait pas à se soustraire quelques instants à l'affection de ses amis et lui accorder Taudience qu'il demandait.

Le lendemain donc, le ministre de la police arriva tout souriant. Il eut avec la belle Juliette une longue conversation où la politique fut à peu près seule mise sur le tapis. 11 lui reprocha avec une douceur toute paternelle de se laisser entourer par les ennemis de l'empereur; d'oublier, grâce à eux et à leur animosité, le service que Napoléon lui avait rendu, à elle et à toute sa famille, en empêchant son père, M. Bernard, de passer en jugement : avec les preuves qu'on avait contre lui, c'était sûrement la mort, tout au moins la déportation à Sinnamary. Il ajouta que l'empereur était péniblement impressionné de trouver si peu de reconnaissance chez une femme dont chacun s'accordait à vanter le cœur autant que la beauté, et il l'engagea amicalement à ne plus afficher contre lui une hostilité qui, si elle réjouissait ses amis, était certainement en désaccord avec les sentiments qu'elle devait avoir. Il parla, à l'appui de sa thèse, de la duchesse de Chevreuse qui, après avoir déclaré la guerre à l'empereur, avait dû, devant quelques paroles du César, amener pavillon et s'humilier jusqu'à accepter une place dans le personnel de la maison impériale.

Et, abordant enfin la question de sentiment, mais à mots couverts, l'habile ministre ajouta : « D'ailleurs, depuis le jour déjà éloigné où l'empereur vous a rencontrée, il ne vous a ni oubliée, ni perdue

de vue ; soyez prudente et ne le blessez point (1). » Fouclié, (jui posait ainsi les jalons de la délicate mission dont il s'était chargé, n'alla pas plus loin ce joiir-là. Mme Récamierlui répondit qu'elle ne s'occupait pas de politique, que personne chez elle n'en faisait, et que ses amis, dont il avait tort de prendre ombrage, pouvaient ne pas partager les idées du gouvernement, mais qu'elle ne s'inquiétait point de leurs opinions. La preuve, c'est qu'elle en avait dans tous les partis : et cela, il devait le savoir mieux que personne, puisque lui-même était de ses amis. Quelque temps après, le ministre de la police revint à Clichy. « Savez-vous, dit-il à Mme Récamier, en se promenant avec elle dans le parc, savez-vous que j'ai parlé de vous hier soir pendant plus d'une heure; devinez avec qui. — Mais, comment voulezvous que je le devine? — Eh bien, c'est avec l'empereur. — L'empereur? Mais il me connaît à peine. — Depuis le jour où il vous a rencontrée, madame, il ne vous a jamais oubliée; il se considère comme très malheureux de ce que vous vous rangiez parmi ses ennemis : il n'accuse pas vos sentiments person- '"els, mais vos amis. »

Interpellée aussi directement, Mme Récamier répondit qu'elle avait senti d'abord pour le général un entraînement irrésistible : la gloire de ses guerres d'Italie et d'Egypte, celle de sa foudroyante campagne de Marengo l'avait fascinée. Le génie incomparable avec lequel il avait pétri de ses mains les débris de la vieille France et de la Révolution pour faire, de ces ruines, la nation la plus puissante de l'Europe, avait porté chez elle l'admiration jusqu'à

(1) Soitvenirs et correspondance de Mme Uécamier, t. l*'.

l'enthousiasme. De plus, en le voyant si simple, si gracieux pour elle chez Lucien, la plus profonde estime était venue s'ajouter à ses sentiments. Mais l'affaire de Moreau, celle du duc d'Enghien, la persécution envers ses amis, l'exil récent de Mme de Staël, avaient refroidi tous ses enthousiasmes et mis une sourdine à son admiration.

— Bah! bah! ditFouché. Ce sont là les sentiments des royalistes, mais l'empereur ne pouvait faire autrement : il lui fallait bien défendre sa vie contre les conspirateurs qui voulaient la lui ôter. Au surplus il ne s'agit pas de cela. Il faut que vous suiviez l'exemple de Mme de Chevreuse et que vous veniez à la cour; c'est là votre place. Je puis vous donner l'assurance que l'empereur sera heureux de vous y voir.

Mme Récamier parut toute surprise de l'ouverture que lui faisait ainsi, à brûle-pourpoint, le ministre de la police. Saturée des idées de ses amis, qui peut-être avaient prévu que l'idole aux pieds de laquelle ils brûlaient l'encens de leur cœur pourrait être tentée par la cour impériale dont la pompe et l'éclat en avaient séduit bien d'autres, et qui l'avaient sans doute mise en garde contre des avances probables; flattée, elle, plébéienne, de recevoir les hommages des Montmorency et de tout ce qu'il y avaitde plus distingué parmi les royalistes ; ne croyant pas plus que ces membres de la petite église à la durée du régime nouveau, Mme Récamier pensait qu'après la chute de ce régime elle trônerait avec bien plus d'éclat, quand ses amis seraient au pouvoir, que dans cette cour de nouvelle formation, sans traditions, et sur laquelle les royalistes aiguisaient leurs sarcasmes. Elle répondit donc à Fouchô que

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celte offre était pour elle inacceptable : la simplicité de ses goûts, sa timidité, son goût pour l'indépen-

dan ce.

Fouché souriait en entendant toutes ces phrases. Il prit son ton le plus aimable et répéta qu'il fallait absolument qu'elle acceptât une charge dans la maison de l'impératrice. Il lui fit entrevoir, à côte de l'éclat de cette position, une mission, mais une mission élevée, toute de dévouement et de patriotisme, mission quasi providentielle, bien digne, disait-il, de son grand cœur, celle de diriger l'empereur au moyen de ce tact si délicat qu'elle avait au suprême degré. « Songez donc, répétait-il, que dans la situation de l'empereur il lui faut un guide, une amie. Où voulez-vous qu'il la trouve! Il n'y a pas une femme, dans tout son entourage, à la hauteur d une semblable mission, pas plus qu'il n'en existe dont les agréments extérieurs puissent être mis en comparaison avec ceux dont tout Paris se plaît à reconnaître la magique puissance. »

Toute femme est sensible aux hommages, surtout lorsqu'ils viennent d'un homme occupant un rang élevé : Mme Récamier l'était plus que toute autre, mais, comme elle se récriait, Fouché ajouta habilement : « Oh! rassurez-vous, madame, mes paroles ne peuvent vous offenser en aucune manière. Je sais à qui je m'adresse. Personne, dans le monde, n a une réputation aussi parfaitement établie, aussi pure que la vôtre. C'est comme amie de l'empereur que je voudrais vous voir aux Tuileries, et cela pour le plus grand bien du pays. Oh ! si vous saviez tout ce que vous y pourriez faire de bien !... Mais je le repète, madame, c'est une amie qu'il faut à l'empereur et non une maîtresse. »

Mme Récamier était étonnée, mais nullement offensée. Au contraire, cette démarche de Fouché qui venait la choisir pour faire d'elle l'amie et l'inspiratrice de l'empereur, son Égérie, comme on disait alors, l'amusait et la flattait tout à la fois.

— Mais, répondit-elle, la maison de l'impératrice est toute nommée. Je ne voudrais pour rien au monde qu'on enlevât pour moi à Mme de la Rochefoucauld sa place de dame d'honneur...

— Ai-je dit qu'on la lui enlèverait? Mais alors mes paroles ont dépassé ma pensée. Non, vous seriez là comme amie de l'impératrice ; oui, c'est bien cela^.. et de l'empereur. La France entière verrait avec bonheur labienfaisanteinfluenceexercée sur l'homme extraordinaire qui préside à ses destinées, par la supériorité d'une femme représentant les classes nouvelles, incarnant leurs qualités et leur puissance, représentant à la fois le travail et le capital, l'intelligence, le savoir, la finance, sa supériorité multiple enfin sur la caste delà noblesse, haïe de tout le pays, et qui n'a pour elle que l'ancienneté de ses prétentions. Quel triomphe pour vous et, par suite, pour notre société nouvelle! Croyez-moi, réfléchissez bien à ce que je vous propose; c'est à votre cœur, rappelez-vous-le, à votre bonté, à votre dévouement que je fais appel.

11 y avait quelques jours que Mme Récamier songeait à cette proposition singulière et elle n'avait pas encore pris parti, lorsqu'elle reçut de la princesse Caroline une invitation à déjeuner à Neuilly. Elle s'y rendit. A son grand étonnement elle y trouva Fouché. La princesse fut aussi aimable qu'elle pouvait et qu'elle savait l'être quand elle poursuivait un résultat qui l'intéressait personnellement. Après

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le déjeuner on alla dans le parc et elle proposa de passer dans l'Ile pour mieux jouir, sous ses frais ombrages, du double charme de la solitude et de l'intimité. Elle amena la conversation sur l'amitié et dit que la véritable amitié, celle qui donne les plus hautes jouissances du cœur, qui relève l'homme et permet à la femme d'accomplir sa mission moralisatrice sur terre, c'est l'amitié entre un homme et une femme. Mais ce sentiment, ajoutait-elle, ne peut exister qu'entre un homme de premier ordre, un homme de génie, et une femme joignant à tous les dons de l'esprit et du cœur le rare avantage d'être pure et vertueuse.

— Tenez, continua-t-elle, y a-t-il au monde un homme plus capable que l'empereur de comprendre ce bonheur de l'amitié, d'en sentir tout le prix? Joséphine... mais elle ne compte pas!.. Ce n'est qu'une erreur de jeunesse... Point de conversation possible avec elle... elle ne comprend rien à rien. Non, ce qu'il faut à l'empereur, c'est une amie, et il n'en a pas. Le moyen d'en Irouver une parmi les femmes de la cour? Pour moi, je n'en connais pas. Et puis le public n'y verrait que des maîtresses. Non, cela ne se peut.

Fouché approuvait hautement tout ce que disait la princesse Caroline. Il lui répondit, — Mme Récamier semblant plongée dans ses réflexions, — que cette idée, il l'avait eue aussi, qu'il se plaisait à la voir partagée par une sœur de l'empereur, ce qui lui en démontrait la justesse, mais qu'il n'avait pas été assez heureux, dans une précédente conversation avec Mme Récamier, pour la déterminer à accepter une place de dame du palais.

— Mais, dit la princesse, qui craignait d'avoir

effarouclié la candeur de la belle Juliette, si notre charmante amie daigne accepter le titre de dame du palais, c'est auprès demoique j'entends qu'ellesoit; moi aussi j'ai besoin de son amitié et de sa direction. Je vais au-devant de toute objection en lui rappelant que l'empereur a mis sur le même pied les maisons des princesses impériales et celle de l'impératrice.

Si, au lieu de lui offrir une simple place de dame du palais, on lui eût offert nettement la place de dame d'honneur, occupée par Mme de la Rochefoucauld, peut-être Mme Récamier aurait-elle accepté. La vanité avait beaucoup plus de prise qu'on n'a voulu en convenir sur cette femme illustre, et c'est bien probablement par vanité qu'elle se détermina à rester auprès de ses amis Adrien et Mathieu de Montmorency, Christian de Lamoignon, Louis de Narbonne, qui ne s'était pas encore rallié à Napoléon, etc. Mais, une simple place de dame du palais, cela donnait à réfléchir, et, malgré la situation privilégiée qui serait la sienne aux Tuileries, malgré la satisfaction qu'a toujours une femme à voir sacrifier pour elle une autre femme, la belle Juliette réfléchissait.

Pendantcetempslaprincesse Caroline, poursuivant son plaidoyer, disait que, outre le plaisir personnel que lui ferait Mme Récamier en consentant, cet arrangement aurait aussi l'avantage de ne pas exciter la jalousie de l'impératrice. Joséphine, en effet, ne pouvait voir l'empereur causer un instant avec une jolie femme, sans être inquiète. Que dirait-elle, bon Dieu! si on lui nommait pour dame du palais une femme qu'elle ne demandait pas et qui, par sa beauté, sa jeunesse, son grand art de la conversation et du monde ne pouvait lui donner que de la jalousie?

Quelques momenls après, on parla théâtre. La

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princesse Murât dit à Mme Récamier qu'elle la voyait souvent au spectacle. « Mais, continua-t-elle, quel est le théâtre que vous préférez?

— C'est la Comédie-Française, surtout quand joue Talma.

— Oh ! alors, vous voudrez bien me faire le plaisir d'accepter ma loge. Elle est au rez-de-chaussée. Vous pouvez y aller sans aucune toilette. Promettezmoi d'en profiter. »

Mme Récamier ne pouvait refuser une offre si gracieuse. Elle promit donc, et le lendemain elle recevait le billet suivant :

NeuiUy, 22 vendémiaire.

Son Altesse Impériale la princesse Caroline prévient l'Administration du Théâtre-Français qu'à dater de ce jour jusqu'à nouvel ordre, sa loge doit être ouverte à Mme Hécamier ou à ceux qui se présenteraient avec elle ou de sa part. Ceux même de la maison des princesses qui n'y seraient pas admis ou appelés par Mme Hécamier cessent de ce moment d'avoir le droit de s'y présenter.

Le secrétaire des commandements de la princesse Caroline.

Ch. de Longchamps

Voilà à quels moyens avait eu recours Napoléon pour rencontrer Mme Récamier ! Il lui avait fallu l'intervention de Fouché et celle de sa sœur Caroline pour préparer son terrain et amener une rencontre au théâtre. L'empereur se proposait sans doute, d'après la manière dont seraient accueillis ses regards, de lancer de nouveau à la rescousse les deux diplomates improvisés, qui n'auraient plus alors qu'à négocier définitivement l'entrée de la jeune iemme aux Tuileries. Fallait-il qu'il la désirât, soit par amour, soit par vanité, soit par politique,

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pour en arriver à employer auprès d'elle tant de •diplomatie !

Comme elle l'avait promis à la princesse Caroline, MmeRécamier se rendit au Théâtre-Français. Il faut qu'on sache que la loge de la princesse était juste en face de celle de l'empereur. « Mme Récamier profita deux fois de la loge. Hasard ou volonté, l'empereur assista à ces deux représentations et mit une persistance marquée à braquer sa lorgnette sur la femme placée vis-à-vis de lui. L'attention des courtisans, si éveillée sur les moindres mouvements du Maître, ne pouvait manquer de s'emparer de cette circonstance : on en conclut et on répéta que Mme Récamier allait jouir d'une haute faveur (i). »

La belle Juliette ne se prononçait cependant pas sur la proposition qui lui était faite. Elle y réfléchissait sans doute encore, quand un matin Fouché arrive à Clichy : son visage est épanoui, son œil triomphant. « Ah ! madame, dit-il, cette fois vos hésitations vont cesser. Ce n'est plus moi, c'est l'empereur lui-même qui vous propose une place de dame du palais; j'ai Tordre de vous l'oliVir en son nom. » Et, laissant MmeRécamier à ses réflexions, il la salua et se mêla à un groupe de So's courtisans.

Mme Récamier crut alors devoir faire part des propositions de l'empereur à son mari. Celui-ci, qui était le plus eftacé de tous les habitués de sa maison, comme jadis le mari de Mme Geotfrin dans la sienne, comme d'ailleurs la plupart des maris dans la leur, laissa sa femme libre de faire ce qu'elle voudrait. C'était à prévoir. Elle s'entoura encore sans doute de l'avis de ses amis et refusa.

(1) Souveniis et correspondance de Mme llccaniier, t. 1°'.

Fouché fut outré de ce refus et se répandit, paraît-il, en paroles amères contre l'entourage de la jeune femme qu'il accusait, non sans raison, de lui avoir dicté cette réponse. Mathieu de Montmorency surtout fut celui qu'il en rendit responsable

Ainsi se termina cette négociation. L'empereur en conçut un certain ressentiment. Il devinait, comme Fouché, que c'étaient les relations royalistes de MmeRécamierqui lui avaient fait décliner son offre : ce ne pouvaient être des scrupules de conscience, ou plutôt de morale, car il n'ignorait pas, par les rapports de police, que la vertu de la jeune femme était une vertu tout en façade, une hypocrisie de vertu faite pour donner plus de ragoût aux faveurs que la belle Juliette accordait fort bien à qui elle voulait. Aussi considéra-t-il comme un affront personnel le refus de Mme Récamier. Et c'est bien plutôt ce refus, qui attestait des sentiments hostiles et des espérances de restauration royaliste, que son amitié pour Mme de Staël ou même, comme on l'a dit, parce qu'il était jaloux de l'effet de sa beauté et de son esprit, qui le détermina à ne point sauver de là ruine, en 1806, la maison Récamier. Ce n'est cependant pas la raison qu'il en donne dans le Mémorial. Il dit même qu'il n'était pas amoureux de Mme Récamier : mais cette dénégation n'est-elle pas une preuve qu'il l'avait été? « Je ne suis point amoureux de Mme Récamier, moi, répondait-il à Junot qui appelait son intérêt sur la situation critique de la maison de banque du mari de la belle Juliette, et je ne viens point au secours des négociants qui tiennent une maison de six cent mille francs par an... » Napoléon avait raison; mais si Mme Récamier avait accepté la place de dame du palais, eût-

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il agi et parlé de la sorte? Il y a mille à parier contre un que non, et la faillite de M. Récamier ne se serait pas produite. Napoléon était très généreux avec les femmes, avec la sienne comme avec celles des autres, avec Joséphine dont il payait pour environ un million de dettes par an, comme avec Mme Fourès qu'il entretint sur un très bon pied pendant toute la durée de l'Empire. Il est fâcheux cependant qu'un motif d'animosité personnelle puisse être incriminé dans le refus, très naturel, de venir en aide à un imprévoyant banquier qui dépensait au jour le jour, pour donner à sa femme la satisfaction de vanité de frayer avec des grands seigneurs, tous les bénéfices, et au delà, de sa maison de banque.

Plus tard, par exemple, quand Napoléon exilera Mme Récamier, il faudra voir dans cette mesure arbitraire un ressentiment tout personnel pour son refus d'avoir voulu faire partie de la maison impériale ; il y faudra voir également la rancune de Fouché qui ne pouvait lui pardonner l'échec de la négociation qu'il s'était sans doute fait fort, auprès de l'empereur, de mener à bonne fin.

L'intrigue que Napoléon voulait nouer avec Mme Récamier ne l'empêchait pas de cueillir par-ci par-là quelque joli minois peu farouche quand il en rencontrait sur son chemin. Et, pour en rencontrer autrement que par hasard, il avait, peu après les fêtes du couronnement, décidé qu'il y aurait auprès de l'impératrice quatre demoiselles d'annonce. « Mais ce n'était pas le tout de nommer quatre demoiselles d'annonce ; les nominations faites, il fallut leur trouver des fonctions, et ce fut le plus difficile. Voici toutefois le moyen que l'on prit pour qu'elles eussent une apparence d'utilité. 11 fut décidé qu'elles se

STÉl'HANIE-FÉHdTÉ DE GENLIS éducatrice et femme de lettres (1746-1830), (Galeries historiques de Versailles)

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