‹ Napoléon amoureuxChapitre 20 sur 38 · Nap. Am · texte numérisé non relu

Nap. Am

tiendraient dans le salon contigu à la cli ambre à coucher de l'impératrice, quand elle était dans son intérieur. Lorsque l'empereur y venait, c'étaient les demoiselles d'annonce qui ouvraient la porte... Les fonctions des demoiselles d'annonce les faisaient appeler plaisamment par Mme de la Rochefoucauld des huissiers femelles [\). n Les aides de camp et officiers d'ordonnance leur donnaient entre eux d'autres sobriquets plus piquants et plus en rapport avec leurs fonctions véritables auprès de l'empereur. « Ces dames d'annonce furent prises parmi de jeunes et jolies personnes; elles attirèrent quelquefois les regards passagers de Bonaparte ; sa femme l'ignora ou le sut, selon qu'il lui plut de le lui dira ou de le lui cacher, sans jamais qu'elle s'en effarouchât (2). » Parmi ces demoiselles d'annonce, il en était une « fille d'un huissier du cabinet de l'empereur qui était assez jolie et attira quelque temps l'attention du souverain (3) ». C'est d'elles et de quelques autres aussi peut-être que veut parler Mme de Rémusat quand elle dit <' qu'un homme tel que Napoléon n'avait guère le temps ni les dispositions qui ramènent souvent à l'amour, et que l'impératrice lui pardonnait alors tous les écarts qui, quelquefois, chez les hommes le remplacent. Elle poussa même la complaisance jusqu'à favoriser quelques-unes de ses fantaisies passagères. Elle en^ devint la confidente et s'habitua à ne plus s'en offenser (4). »

C'était là des écarts de conduite que l'histoire"

(r, Mlle Avrillon, Mémoires, t. f, p. 111.

(2', Mme de Rémusat, Mémoires, t. II, p. 302.

(S) Mlle Avrillon, Mémoire^, t. I, p. 110.

(4) Mine de Rémusat, Mémoires, 1. 11, p. 302.

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doit mentionner, sans toutefois avoir pour eux la bienveillante indulgence de l'impératrice, de l'épouse. Joseph, de Maistre, l'ilhistre philosophe chrétien, refuse àNapoléon le titre de grand parcQ que, disaitil. il n'avait pas de moralité. Il est certain que si un homme ne mérite l'estime qu'à proportion de l'empire qu'il a sur ses sens et sur ses passions, Napoléon ne peut prétendre à l'obtenir. Et il aurait bien dû s'appliquer à lui-même ces paroles, qu'il dit un jour à quelqu'un à qui il reprochait de ne point se corriger des vices qu'il convenait reconnaître en lui : « Monsieur, quand on connaît son mal moral, il faut savoir soigner son âme comme on soigne son bras ou sa jambe (1). « Napoléon avait raison de le dire, mais il avait tort de ne pas prêcher d'exemple. Les précautions qu'il prenait pour ne pas être reconnu dans ses équipées amoureuses, prouvent bien qu'il sentait sa faiblesse tout en s'y livrant. Le caractère eût consisté non pas à s'en cacher, mais à résister à ses penchants, à les combattre. Les passions ne sont une force que lorsqu'on en est le maître et non pas l'esclave, qu'on les dirige vers le bien, le bon, le beau moral ; hors cela, elles ne sont que faiblesses. Napoléon, tout en affichant les plus beaux sentiments — encore ne le faisait-il pas toujours — était, devant les femmes, aussi faible que les autres hommes. 11 eut cependant un mérite, nous l'avons déjà dit, et très grand, celui de ne laisser prendre aucune influence sur lui par les femmes et de suivre le chemin qu'il s'était tracé, sans qu'aucune prît sur lui assez de puissan'^e pour l'en faire dévier.

(1) Mémorial de Sainte-tié'iènc, t. iV, ;» î48.

Ne disait-il pas, d'ailleurs, à Mme de Rémusat : « L'amour n'est pas fait pour moi. Car, qu'est-ce que l'amour? Une passion qui laisse tout l'univers de côté pour ne voir, ne mettre de l'autre que l'objet aimé. Et, assurément, je ne suis point de nature à me livrer à une telle exclusion (1). »

11 oubliait qu'il l'avait été. Son amour pour Joséphine n'avait-il pas été tout exclusif? En parlant ainsi, Napoléon posait pour l'homme qui se met au-dessus des faiblesses de l'humanité, et cela simplement parce qu'il avait épuisé sa première provision d'amour avec Joséphine et que, n'ayant pas été payé de retour, il ne voulut plus chercher, dans l'amour, que des distractions passagères. C'est dans cet ordre d'idées, l'esprit un peu surexcité par la présence de la charmante jeune femme qui l'écoutait, qu'il disait encore à Mme de Rémusat : « J'ai toujours aimé l'analyse et, si je devenais sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce. Pourquoi et comment sont des questions si utiles qu'on ne saurait trop se les faire... (2). » Il ne se les était pas toujours faites. D'ailleurs, si on se les faisait, si l'on démontait pièce par pièce l'amour que l'on a ou que l'on croit avoir, avec l'intention loyale de ne prendre pour guides que la raison et le devoir, il est bien peu d'amours qui résisteraient à cet impartial examen de ses causes et de ses tendances. Et, si dans chacun de ses caprices, même dans sH pa.ssion pour Joséphine, Napoléon s'était livrf^ 9 l'analyse de ses sentiments avec la même ardeur qu'il se livrait à ses sentiments eux-mêmes, et qu'il eût conformé sa conduite aux conclusions et

(1) Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 2C5.

(2) Ibicl., p. 208.

enseignements de cette analyse, combien sa vie eût été différente ! Il n'eût alors trouvé de pure et d'honnête que son inclination pour Mlle du Colombier; il en aurait conclu qu'il aurait dû épouser cette jeune fille : n'eût-il pas, en effet, trouvé auprès d'elle le bonheur, le bonheur vrai? Et, comme des petites causes découlent souvent les grands effets, la France eût elle-même été plus heureuse ; le mariage avec l'archiduchesse n'aurait pas eu lieu, l'invasion non plus, et la marche des événements, en France et en Europe, eût été toute différente. Mais ils sont rares les hommes qui ont assez de caractère et de puissance sur eux-mêmes pour appliquer leurs théories, — les théories justes et saines qu'ils forment lorsqu'ils ne sont sous l'influence d'aucune maîtresse, d'aucun ami intéressé, qui faussent à plaisir le jugement le plus droit, — et, le moment venu, savent conformer leur conduite à leurs principes vrais. Il manquait à Napoléon d'avoir eu de l'éducation, surtout cette éducation de l'âme et du cœur, cette éducation que donnent seuls un père et une mère aux sentiments élevés et qui se perfectionne d'elle-même dans un milieu distingué et choisi. 11 devait fatalement, surtout dans le temps corrompu où se passa sa jeunesse, être la dupe de la première coquette venue, assez habile pour faire tourner au mariage l'amour que son expérience de rouée saurait faire naître en lui. Cet amour se consuma vite, mais, il ne faut pae; l'oublier, par la faute de Joséphine : eue (mi a.'^sez habile pour allumer l'amour, mais ne sut pas l'attiser et eut la maladresse de l'éteindre. Une fois la flambée terminée. Napoléon, à force de mécomptes, apprit à connaître la légèreté de sa femme, puis de quelques autres qui le touchaient aussi de fort

près. De l'entliousiasme confiant et naïf, il passa à l'amertume et à la rancune ; parce qu'il avait été trompé par sa femme, qu'il n'avait pas su choisir, il s'imagina que toutes les femmes étaient des Joséphine, il se tigura, par celles qu'il voyait autour de lui, par ses sœurs, les dames du palais, les femmes de quelques conseillers d'État, ministres ou généraux, que la vertu des femmes n'existait que sur le papier, qu'en théorie, que les femmes n'étaient bonnes qu'à nous donner du plaisir, de temps en temps, suivant nos caprices et nos tempéraments, et qu'il fallait, le reste du temps, les laisser avec leurs chilfons, leurs petits chiens et leurs caquets.

On ne fait le plus souvent des théories générales que pour justifier aux yeux des autres comme aux siens sa propre conduite dans certains cas particuliers, et l'on est très porté alors à prendre ses faiblesses pour des principes. Mais un esprit droit, un homme de caractère sait se tracer une ligne de conduite et il a l'énergie de ne pas s'en écarter. Quant à Napoléon, son rang suprême, l'étiquette, étaient des obstacles au véritable amour. Aux Tuileries, on n'avait pas le loisir de s'aimer, et il y avait trop de témoins gênants. Ce tourbillon, qui était la cour impériale, entraînait tout le monde avec une précision automatique à laquelle il était impossible d'échapper ; il était plus rapide encore pour Napoléon qui ne pouvait faire que de courtes apparitions aux cercles de l'impératrice et que les affaires multiples qui l'accablaient, les affaires de toute l'Europe, forçaient à rentrer au plus vite dans son cabinet.

Napoléon avait donc raison de dire : « L'amour

n'est pas fait pour moi... ». Mais il avait tort de ramasser autour de lui cette monnaie de billon de l'amour, ces lectrices et dames d'annonce, toutes courtisanes à gages qui, à la longue, lui faisaient voir l'humanité sous un jour faux et vénal et lui faisaient prendre l'exception pour la règle. Il n'attachait d'ailleurs aucune importance à ces passades, comme les appelle Mme de Rémusat, et il en parlait à sa femme comme si c'eût été les fredaines d'un autre. « L'impératrice, a écrit sa première femme de chambre, était Jalouse à l'excès, et malgré cela elle aimait à s'entourer déjeunes et jolies personnes ; c'était semer des écueils sous les pas de son mari, et ensuite elle trouvait très mauvais qu'il leur rendit des soins, ce qui amenait quelquefois de vraies querelles de ménage... Au surplus, comme l'empereur satisfaisait des fantaisies sans que le sentiment y entrât pour quelque chose, il sacrifiait sans difficulté à sa femme les objets de sa jalousie ; il faisait plus, et en cela je ne pouvais ra'empêcher de le désapprouver fort lorsque l'impératrice m'en parlait : il lui en disait plus qu'elle ne demandait à en savoir, lui citait même des imperfections cachées, et lui nommait, à propos d'un autre aveu, telle ou telle femme de la cour, dont il n'était nullement question, et qui n'avait rien eu à lui refuser (1). » C'était là, paraît-il, — et sur ce point la femme de chambre de Joséphine est d'accord avec Mme de Rémusat — un des défauts de Napoléon : quand il était las d'une femme, il ne se gênait pas pour « raconter à Joséphine sa liaison avec elle, lui détaillait les perfections ou imperfections de son corps (2) ».

(1) Mlle AvrilloD, Mémoires, t. I, p. 199.

(2) Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 207.

Il faut cependant remarquer que ces deux chroniqueuses tenaient de Josëpliine cette particularité sur le caractère de Napoléon. Il n'y a point lieu de suspecter leur véracité, mais bien celle de l'impératrice qui ne se gênait pas, quand elle était de mauvaise humeur, pour inventer sur son mari les choses les plus odieuses et les répéter ensuite, plus ou moins consciemment, comme vérités incontestables. Mme d'Abrantès n'a-t-elle pas dit de Joséphine qu' « elle mentait comme elle voulait »? Après tout, peut-être Joséphine ne disait-elle tout cela que pour mettre un frein à l'empressement qu'avaient les dames du palais de céder à un amant dont elle voulait que chacune connût l'indiscrétion.

C'est à peu près à ce moment qu'il faut placer les très courtes relations que l'empereur aurait eues, dit-on, avec Mlle Mars. On n'en a aucune preuve, mais l'anecdote que voici en a peut-être fait naitre la légende. Cette légende fut confirmée plus tard sous la Restauration, aux yeux des royalistes, par l'attachement que conserva la grande comédienne pour la mémoire de l'empereur.

« Plusieurs régiments de la garde étaient souvent passés en revue par l'empereur, le dimanche, dans la cour des Tuileries. L'empereur, à une de ces revues, aperçoit dans la foule Mlle Mars, il pousse son cheval, franchit le piquet de gardes qui empêchait le public d'approcher, et dit à Mlle Mars avec la plus gracieuse bienveillance : « Vous nous rendez « les visites que nous avons tant de plaisir à vous « faire au Théâtre-Français ».

« Cette scène désigna iVIlle Mars à l'attention de toute la foule et de l'état-major de l'empereur, et,

malgré son assurance de comédienne, elle resta interdite (1)... »

On a dit aussi que son nom de « Mars » ne fut pas étranger à la conquête de celui qui faisait une si belle concurrence au premier titulaire de ce nom. Mais peut-être ne sont-ce là que des mots en l'air €t auxquels il ne faut pas trop aveuglément ajouter foi.

n) M^.moires d'un bourgeois de Pa^U, t. I«p, p. ;i7.

portant l'uniforme des chasseurs de la garde (1805), d'après le portrait peint

par Paul Delaroche

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