CHAPITRE Vlî
Voyage de Napoléon en Italie. — Fantaisie pour une lectrice. — Jalousie de Joséphine et renvoi de la petite Lacoste. — Compensations que lui accorde l'empereur. — Épisode à Stupinigi.
— Mme Ida Saint-EIme. — Amour au cachet. — Mme Gazaani . rivalités et jalousies de palais. — Joséphine veut la surprendre avec l'empereur. — Napoléon et la reine de Bavière. — Eléonore Denuelle de la Plaigne, lectrice de la princesse Caroline. — Elle donne un fils à l'empereur. — Stéphanie de Beauharnais.
— Caprice de l'empereur pour elle. — Episodes de ce caprice.
— Vertige de Stéphanie. — Mariage : la princesse ne veut pas voir son mari. — Singulière lune de miel. — Retour offensif do l'empereur. — Fin de cette fantaisie.
Dans les premiers jours du mois d'avril 1805, exactement le 2, l'empereur quitta Paris pour faire un voyage en Italie. L'impératrice l'accompagnait. Mme de la Rochefoucauld, dame d'honneur, Mme d'Arberg, Mme de Serrant, Mme Savary, étaient du voyage. Il y avait aussi un grand nombre de chambellans, de grands officiers, des dames d'annonce et jusqu'à des lectrices. Le but du voyage était le couronnement de l'empereur, à Milan, comme roi d'Italie.
Ce fut une marche triomphale. A Lyon surtout, les acclamations du peuple furent si enthousiastes que l'empereur en était touché. Mais, comme il aimait à aller vite, il ne s'arrêta que peu en route, si ce n'est en Piémont, à Stupinigi.
Il y avait là, à deux ou trois lieues de Turin, un
petit cbâteau, sorte de rendez-vous de chasse, qui était l'ancienne maison de plaisance des rois de Sardaigne. On y demeura quelques jours. Le contentement, le mouvement du voyage, allumèrent sans doute les désirs de l'empereur, car il s'avisa de remarquer qu'une lectrice de l'impératrice, Mlle Lacoste, avait les yeux bien bleus et la peau bien blanche. Cette jeune fille était entrée tout nouvellement au service impérial. « Elle était orpheline, sans fortune et élevée par une tante que l'on disait fort intrigante. Sans être extrêmement jolie, elle était fort bien de sa personne, quoiqu'elle fût un peu maigre et que sa démarche eût peut-être un peu trop d'assurance. Mais elle était parfaitement bien faite et avait de fort jolis cheveux blonds. Elle était d'ailleurs d'un caractère fort doux et avait reçu une excellente éducation ; elle joignait à beaucoup d'esprit une gaieté séduisante (1). » Dans le palais, un peu étroit pour la cour impériale, l'empereur eut vite fait de découvrir cette jeune blonde aux joyeux éclats de rire, qui ne cherchait nullement d'ailleurs àmettre ses attraits et ses charmes sous le boisseau. Ses regards ne firent point baisser ceux de la lectrice et l'accord était déjà fait tacitement, par le simple télégraphe des yeux, quand, à Milan, l'empereur lui fit connaître qu'il était disposé à lui rendre ses hommages. Mlle Lacoste ne crut pas devoir perdre son temps ni celui du héros à faire des manières : elle répondit qu'elle était de son côté toute disposée à le bien accueillir, lui et ses hommages. Tout cela avait été mené au pas de charge et l'accord était des plus complets quand il fallut tout à coup déchanter.
(l) Mlle Avrillon, Mémoires, t. I, p. 205.
On sait que l'impératrice avait la fâcheuse habitiide de faire espionner son mari par les femmes de ( liambre; de plus, « quelques dames de la cour qui étaient, pour ainsi dire, à l'affût dos galanteries de l'empereur, dans l'espoir de se faire bien venir de rimpératrice, venaient la tourmenter de leurs révélations intéressées w (1), et rivalisaient de bassesse avec ses espions à gages. Aussi l'impératrice ne fut-elle pas longue à apprendre la nouvelle fredaine de son mari. L'occasion de faire une scène était trop belle pour que Joséphine la manquât. Quoiqu'il fût dans son tort, l'empereur céda, ce qui montre qu'il n'était pas au fond si corrompu qu'on l'eût pu croire, puisqu'il avait la franchise de reconnaître son tort et de le réparer. Et puis, ces petites infidélités n'avaient pas grande conséquence. Mlle Avrillon, qui avait été témoin des échanges d'œillades entre l'empereur et la jeune lectrice, s'était bien gardée d'en parler à l'impératrice, car, dit-elle, « si elle l'eût renvoyée sans motifs, sur un simple soupçon, au lieu d'être jalouse de celle-là, elle l'eût été d'une autre, et, en somme, cela n'eût servi à rien (2) ».
Voilà qui ne fait guère l'éloge de l'entourage du souverain, ni même de celui-ci. Mais Napoléon répara royalement le tort qu'il avait pu faire à la réputation de la jolie lectrice. Joséphine avait obtenu qu'elle serait renvoyée sur-le-champ. 11 consentit au renvoi, mais, a dit la femme de chambre de Joséphine, « on ne la renvoya pas aussi lestement que cela avait eu lieu pour quelques autres ». Napoléon voulut sauver les apparences et fit écrire à la tante
(1) Mlle Avrillon, Mémoires, t. I"", p. ÎOG.
(2) Ibid., p. 204.
de la jeune fille, sorte d'intrigante qui dut être fort désolée devoir les choses s'arrêter court après un si brillant début, de venir la chercher. Déplus, comme Louis XIV, Napoléon jugea qu'une femme qui s'était donnée à lui méritait bien quelque honneur en compensation de celui qu'elle avait perdu. Aussi exigeat-il que l'impératrice reçût la sémillante pécheresse à son cercle, un soir de grande réception. « Quoi! une simple lectrice! se récria Joséphine scandalisée, une simple lectrice à mon cercle ! Mais cela ne s'est jamais fait! Mais l'étiquette!.. » Elle fut, somme toute, bien heureuse d'en passer par là, puisque son entrée à son cercle marquait sa sortie de sa maison. Mais elle épancha son chagrin dans le sein de chacune de ses dames et femmes de chambre, et c'est ainsi que l'histoire de cette amourette de voyage est parvenue jusqu'à nous. L'empereur d'ailleurs ne laissa pas partir la petite Lacoste sans une honnête indemnité ; il la dota, et cette dot, peut-être aussi Vho7meur d'avoir été distinguée par l'empereur, lui fit vite trouver un épouseur. Ce fut, paraît-il, un financier, plus riche d'argent que de préjugés, qui la choisit pour compagne de sa vie.
Malgré ces légers accrocs à la fidélité conjugale, le ménage impérial, au dire des contemporains, était un bon ménage. Mme de Rémusat, plus sévère que les autres sur les devoirs du mari envers sa femme, ne le juge point de la même façon ; elle donne même quelques détails intéressants sur le contrecoup des infidélités de l'empereur sur sa manière d'être dans son ménage. « J'ai toujours remarqué, dit-elle, que dès que Bonaparte s'occupait d'une autre femme, soit que le despotisme de son caractère
lui fit trouver étrange que sa femme même ne se soumît point à approuver cet usage de l'indépendance en toutes choses qu'il voulait conserver exclusivement pour lui, soit que la nature lui eût accordé une si faible portion d'affections aimantes qu'elles étaient toutes absorbées par la personne instantanément préférée, et qu'il ne lui restât pas la plus li'gère bienveillance à répartir sur toute autre, il était dur, violent, sans pitié pour sa femme dès quil avait une maîtresse 11 ne tardait pas à le lui apprendre et à lui montrer une surprise presque sauvage de ce qu'elle n'approuvait pas qu'il se livrât à des distractions qu'il démontrait, pour ainsi dire mathématiquement, lui être permises et nécessaires. « Je ne suis pas un homme comme les « autres, disait-il, et les lois de morale ou de conve- « nance ne peuvent être faites pour moi » (1).
C'étaient là des choses qu'il disait — s'il les a dites, car on ne les sait que par les racontars suspects de sa femme — dans le feu de sa colère lorsqu'il se voyait surpris par Joséphine ou épié par ses femmes de chambre. Il savait si bien que les lois de la morale ou des convenances étaient faites pour lui comme pour les autres, qu'il se cachait autant qu'il le pouvait quand il voulait y manquer D'ailleurs, tout finissait par s'arranger à l'amiable; l'empereur répondait à Joséphine qu'elle n'avait pas le droit de se montrer difficile et, de peur du divorce, l'impératrice ne disait plus rien : elle se bornait à pleurer, parce qu'elle savait que les larmes avaient toujours un grand empire sur Napoléon, et, plus tard, elle fut sans doute si bien convaincue que son
(1) Mme de Réinusat, Mcitioires, t. I*"", p. 20C.
mari était au-dessus de la morale, qu'elle favorisa, comme on l'a vu, certaines de ses liaisons. Elle fit même ses amies de ses maîtresses.
Au dire de quelques mémorialistes, les infidélités de Napoléon ne se bornèrent pas, durant ce voyage d'Italie, à la seule Mlle Lacoste. Pendant les quelques jours que l'empereur demeura au petit château de Stupinigi, il lui arriva, avant ou après avoir remarqué cette jolie lectrice, une singulière aventure qui montre que, s'il était volage, les dames de sa courue l'étaient guère moins. Cette aventure est racontée dans \es Mémoires de Constant ou plutôt dans ce chapitre qui les termine et qui semble écrit par M. de Villemarest, ancien secrétaire du prince Borghèse. C'est ce Villemarest, d'ailleurs, qui écrivit une partie des Mémoires de Bourrienne et aussi les Souvsîiirs de Blangini. Il était fort au fait des choses de la cour et de la famille de Napoléon, connaissait tous les scandales petits et gros des maisons des princes et princesses, et, quoique ses récits soient parfois sujets à caution, il ne faut pas omettre celui-ci dans un livre sur les amours de Napoléon. Il est fort gai, et, comme il serait aussi dommage d'en priver le lecteur que d'y rien changer, je copie : on en croira ce qu'on voudra : « Dans la chambre que j'occupais, dit-il, avait été logée une des dames de Joséphine quand l'empereur habita le palais de Stupinigi, à l'époque du couronnement d'Italie.
« L'empereur avait une clef qui ouvrait toutes les portes. Il entre une nuit dans la chambre de la dame en question, muni d'une lanterne sourde, s'assoit devant la cheminée et se met en devoir d'allumer les bougies. Hélas ! la belle dame n'était
pas seule. Pourquoi? Je n'en sais rien; c'est peutêtre parce qu'elle avait peur des souris, dont il y avait beaucoup à Stupinigi. Quoi qu'il en soit, un aide de camp de l'empereur se trouvait par hasard dans le lit de la dame quand Napoléon entra. L'aide de camp, au premier bruit de la clef dans la serrure, pensant bien que l'empereur seul pouvait venir à cette heure, s'était laissé glisser dans la ruelle, entraînant avec lui tout ce qui pouvait témoigner de sa présence. Cependant l'empereur s'était approché de la belle, qui feignait de dormir. Que voit-il? Hoi're'ico referens! Il voit... précisément ce vêtement que Louvet a si heureusement surnommé, à l'usage des oreilles de bonne compagnie, le vêtement nécessaire; car, qui est-ce qui oserait dire une culotte? Ce n'est pas moi assurément. Je me figure l'empereur, les yeux fixés sur la fatale pièce de conviction. A cette vue, il dit d'un ton sévère, mais calme : « il y a un homme ici! qui que vous soyez, « je vous ordonne de vous montrer! » Il n'y avait pas à tortiller ; il fallut obéir, et l'empereur, reconnaissant son aide camp, lui dit seulement : « Habillez-vous ! » L'aide de camp s'habilla et sortit. Je ne sais malheureusement pas ce qui se passa ensuite entre l'empereur et la belle dame; mais, selon toute probabilité, elle dut commencer par essayer de faire croire à l'empereur qu'il se trompait (1). Je sais seulement que le lendemain, à l'heure du lever, l'aide de camp était dans ses petits souliers; que, cependant, il y a parut, parce qu'il
(1) Ce mot ne rappelle-l-il pas celui de cette femme qui disait un jour à son mari, dans une circonstance analogue: « Non, monsieur, vous ne m'aimez pas, puisque vous croyez ce que vous voyez et non pas ce que je vous dis. »
ne pouvait îaire autrement. Il en fut quitte pour la peur, car jamais l'empereur ne lui dit un mot qui pût lui faire croire qu'il se souvenait de la scène nocturne de ma chambre de Stupinigi (1). »
Quoi qu'il en soit de cette histoire, vraie ou non, personne ne regrettera de l'avoir lue.
V propos de ce voyage d'Italie, il faut aussi rappeler qu'une aventurière, Mme Ida Saint-Elme, prétend avoir accordé à deux reprises, à Milan, ses faveurs à l'empereur. Mais on ne peut ajouter foi aux choses racontées sous son nom dans les huit volumes qui forment les Mémoires d'une contemporaine. Cet ouvrage, pure spéculation de librairie, a été écrit par un certain M. Lesourd, ancien sous-préfet de Sceaux, par M. Malitourne et par M. Charles Nodier; il contient, de plus, quelques chapitres empruntés à un livre de M. de Villemarest. Ce n'est, en somme, qu'une vaste mystification, bien qu'on y rencontre quelques vérités au milieu d'un fatras de choses de pure invention. 11 n'y a donc pas lieu de s'arrêter à ce qu'on y a dit des amours de l'empereur avec Mme Ida Saint- Elme.
Les distractions que ramassait ainsi Napoléon sur son passage ne l'empêchaient nullement de se livrer à ses occupations et à ses devoirs de souverain. Il assistait aux fêtes et lançait les décrets qui réglaient la situation et organisaient l'administration du nouveau royaume. Ce n'est qu'après avoir pourvu à tout qu'il quitta Milan. Il fit une excursion qui parut être un voyage de plaisir et qui n'était autre chose qu'une reconnaissance des forces que les
(1) Constant, Mé noires, t. IV, p. 452.
Autrichiens amassaient à petit bruit sur la ligne de l'Adige. Après quoi il reprit le chemin de la France. A Gênes, les plus belles fêtes l'attendaient. Ce n'est pas ici le lieu d'en faire la description, mais, il est nécessaire de dire que c'est à ces fêtes que parut pour la première fois devant l'empereur la belle Mme Gazzani. Il faut savoir que dans chaque ville que traversaient l'empereur et l'impératrice, on nommait, pour faire le service d'honneur auprès d'eux, des dames du pays. Ces dames n'étaient pas exclusivement choisies parmi celles de la plus haute naissance; on prenait aussi les plus renommées pour leur beauté. C'est parmi ces dernières qu'il faut ranger Mme Gazzani. Fille d'une actrice ou danseuse, elle habitait Gênes et, dans ce pays des belles femmes, elle était belle entre les plus belles. « Je ne crois pas, a écrit une femme, avoir vu de ma vie une figure plus régulièrement jolie. 11 y avait dans sa physionomie je ne sais quoi de séduisant qui obligeait les yeux, même ceux d'une femme, à s'arrêter sur sa figure ; et plus on détaillait ses traits, plus on était sous l'empire du charme que l'on éprouvait en la regardant. Ses yeux animés par une douceur vraiment angélique, semblaient être de velours et son regard avait quelque chose de caressant; c'é^tait comme un magnétisme qu'elle exerçait sur tous ceux qui la regardaient. Sa taille était belle et élevée, mais moins remarquable pourtant que sa figure, car on aurait pu lui souhaiter un peu plus d'embonpoint... Il faut avoir vu Mme Gazzani avec son mezzaro pour se faire une idée de ce que la beauté d'une femme peut avoir de plus ravissant (1). »
(I) Mlle Avrillou, Mérno'urs, t. II, p 4.'>, et t. I, p. 240.
Mme de Rémiisat fait chorus avec Mlle Avrillon. « Je n'ai jamais vu de plus beaux yeux, dit-elle, des traits plus fins, un plus charmant accord de tout le visage. Elle était grande, élégamment faite; elle eût eu besoin d'un peu plus d'embonpoint. Elle était alors la plus jolie femme d'une cour qui en renfermait un grand nombre de fort jolies. »
L'empereur n'avait pas eu besoin de voir Mme Gazzani avec son mezzaro pour en être ébloui. Sous prétexte, sans doute, de s'attacher les Italiens en prenant parmi eux quelques personnes pour sa cour, il s'attacha la belle Italienne en la nommant lectrice de l'impératrice. Il était heureux que Joséphine ne se fît jamais rien lire, car cette nouvelle lectrice, qui baragouinait assez mal le français, aurait eu de la peine à se tirer de la moindre lecture. Comme l'empereur, de son côté, ne se proposait pas de lui en faire faire et ne songeait qu'à feuilleter avec elle le livre d'amour, peu lui importait que la lectrice ne sût pas lire le français : elle parlait l'italien, il le parlait aussi : l'italien est la langue de l'amour : ils devaient donc s'entendre.
C'est M. de Talleyrand qui, empressé de plaire au Maître, avait voulu lui donner une maîtresse en lui persuadant de placer Mme Gazzani auprès de l'impératrice, afin de l'avoir auprès de lui. Une place de lectrice se trouvait justement vacante par suite du départ de Mlle Lacoste : cela se trouvait à merveille : Mme Gazzani la remplacerait. Ainsi fut fait. La belle jeune femme rejoignit la cour à Paris peu de temps après le retour de l'empereur et prit officiellement possession de son emploi.
Sa position au palais fut d'abord assez fausse. L'empereur, qui avait déjà passé par-dessus l'éti-
quette pour faire entrer Mlle Lacoste aux cercles de l'impératrice, voulut, pour celle qui la remplaçait, faire un nouvel accroc aux règlements. Il exigea qu'elle eût ses entrées, comme les dames du palais, dans ce qu'on appelait, — on ne sait pourquoi — le salon d'honneur. Cette innovation souleva bien des colères et bien des jalousies. On n'osait pas repousser Mme Gazzani comme maîtresse du souverain : Mme Duchâtel, par exemple, aurait eu mauvaise grâce à le faire ; on se rejeta sur la médiocrité de son origine, sur son modeste rang de lectrice, et il n'est point d'avanies que ne lui firent les dames du palais. Mais était-ce par une exagération de cet honorable scrupule de conscience qui éloigne les femmes honnêtes de celles qui ne le sont pas, que ces peu charitables dames du palais mettaient ainsi en quarantaine la nouvelle maîtresse de l'empereur? Ce serait bien mal les connaître que de le penser. Non, ces dames se plaisaient à recouvrir d'un masque hypocrite d'honnêteté un sentiment^ peu honnête celui-là, et qui n'était autre qu'une affreuse jalousie. Elles ne pouvaient supporter l'écrasante beauté de l'Italienne et quand, aux jours de grande réception, Mme Gazzani prenait place au cercle de l'impératrice, ses voisines se levaient avec affectation comme si leur vertu eijt souffert du voisinage d'une femme qu'elles accusaient de n'en avoir que modérément. Ce n'était assurément pas là de la charité chrétienne, mais était-il bien charitable à Mme Gazzani d'être si belle qu'elle éclipsait totalement les autres femmes? Assurément non, et c'est son écrasante beauté que les femmes des Tuileries ne lui pardonnaient pas.
Mme Gazzani souffrit tout d'abord de l'attitude
des dames de la cour à son égard, mais elle ne fut pas longue à démêler la vraie cause de cet ostracisme. Elle fit semblant de ne s'apercevoir de rien, opposa aux mauvais procédés une inaltérable douceur et, peu à peu, les jalousies s'atténuèrent, le vide se combla autour d'elle et des amitiés s'élevèrent bientôt sur les ruines de cette quarantaine. Il ne faut cependant pas trop en faire honneur à la bonté de cœur de ces dames. Elles avaient réfléchi qu'il y avait pour elles intérêt à ménager une femme qui était si bien avec l'empereur, qui, par lui, avait le pouvoir de nuire ou de favoriser, et, c'est triste à dire pour l'honneur de l'humanité, c'est ce sentiment peu avouable qui rapprocha de Mme Gazzani celles qui l'avaient fuie tout d'abord avec une telle affectation de vertu.
L'impératrice, qui n'ignorait nullement la liaison de son mari avec celle que l'on appelait la belle Génoise, était pour elle pleine de bienveillance et la traitait avec la plus grande bonté. Elle avait bien été tout d'abord effarouchée de se voir imposer une beauté si imposante pour lectrice; elle avait craint de lui voir prendre un ascendant dangereux sur l'empereur, mais elle crut devoir garder pour elle ses inquiétudes et « prit assez promptement le parti de se prêter avec complaisance à des amusements auxquels il lui aurait été impossible de s'opposer longtemps, et, cette fois, elle ferma les yeux sur ce qui se passait (1) ». Ce ne fut pas tout d'abord sans quelque velléité de révolte. Non guérie de sa mauvaise habitude d'espionner son mari, — et cela pourtant lui avait assez peu réussi — elle se mit en
1) Mme de Rémusat, Mémoires, t. III, p. 241.
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tête de surprendre l'empereur avec Mme Gazzani comme elle l'avait fait pour Mme Duclkâtel, pour Mlle Georges... C'était folie, et bien inutile, car, ne voulant pas se séparer de son mari, n'ayant pas l'espoir de le ramener à elle^ elle ne pouvait que l'aigrir : mais Joséphine ne raisonnait jamais ses sentiments. Elle guetta donc le moment où l'empereur serait avec Mme Gazzani, bien déterminée à les aller surprendre. Ce moment ne devait pas tarder à arriver. 11 donna lieu à une singulière petite scène de ménage. « Un jour que l'empereur avait rendez- vous avec cette dame dans les petits appartements, dit Constant, il m'ordonna de rester dans sa chambre et de répondre aux personnes qui le demanderaient, fût-ce même S. M. l'impératrice, qu'il travaillait dans son cabinet avec un ministre. « Le lieu de l'entrevue était l'ancien appartement occupé par M. de Bourrienne, dont l'escalier donnait dans la chambre à coucher de S. M. Cet appartement avait été arrangé et décoré fort simplement : il avait une seconde sortie sur l'escalier, dit l'escalier noir, parce qu'il était sombre et peu éclairé. C'était par là qu'entrait Mme Gazzani. Quant à l'empereur, il allait la trouver par la première issue. Il y avait peu d'instants qu'ils étaient réunis quand l'impératrice entra dans la chambre de l'empereur et me demanda ce que faisait son époux. « Madame, l'empereur est fort occupé en ce mo- « ment; il travaille dans son cabinet avec un mice nistre. — Constant, je veux entrer. — Cela est « impossible, madame; j'ai reçu l'ordre formel de ne « pas déranger Sa Majesté, même pas pour S. M. l'im- « pératrice. » Là-dessus, celle-ci s'en retourna mécontente et même courroucée. Au bout d'une demi-
heure elle revint, et comme elle renouvela sa demande, il me fallut bien renouveler ma réponse. J'étais désolé de voir le chagrin de S. M. Timpératrice, mais je ne pouvais manquer à ma consigne. Le même soir, à son coucher, lempereur me dit d'un ton sévère, que l'impératrice lui avait assuré tenir de moi que, lorsqu'elle était venue le demander, il était enfermé avec une dame. Je répondis à l'empereur, sans me troubler, que certainement il ne pouvait croire cela. « Non, » reprit Sa Majesté revenant au ton amical dont elle m'honorait habituellement, « je vous connais assez pour être assuré de « votre discrétion; mais malheur aux sots qui « bavardent, si je parviens à les découvrir (1). »
Or tout le monde bavardait, car la liaison de l'empereur avec la belle Génoise n'était un secret pour personne. Mais Mme Gazzani eut le bon goût de ne mettre ni éclat ni prétention à la situation privilégiée qu'elle avait au palais, et, si elle triompha, ce ne fut que dans son for intérieur. C'était d'ailleurs « une douce personne plus soumise que satisfaite, elle céda à son maître par une sorte de conviction qu'on ne devait pas lui résister (2) ». C'est peut-être par suite de cette conviction, partagée apparemment par son mari — ce n'était pas la seule chose que celui-ci partageât — qu'il accepta la place de trésorier général du département de l'Eure : comme sa belle épouse, il avait pour tout principe qu'il ne fallait pas résister à l'empereur, — et il s'était laissé faire trésorier général comme autre chose.
Quelque jolie que fût Mme Gazzani, Tamour de
(1) Constant, Mémoires, t. Il, p. 40.
(2) Mme de Réœusat, Mémoires, t. III, p. 241.
Napoléon pour elle ne fût jamais bien vif. Il ne dura guère que deux ans; encore, dit Constant, les rendez-vous n'avaient lieu qu'à des époques assez éloignées. Comme pour ses autres liaisons. Napoléon fit part de celle-ci à Joséphine, ce qui voulait dire que la liaison tirait à sa fin; et, comme pour Mme Ducbâtel et les autres, il eut la peu discrète idée de « lui livrer sans aucune réserve le secret de cette froide liaison » ; quant à M. de Talleyrand, qui avait été le pourvoyeur de Napoléon, il « recevait la confidence du plus ou moins de plaisir qu'elle lui procurait (1) ». Ce n'est évidemment pas là la marque d'une grande délicatesse, ni par conséquent d'un grand amour, et Mme de Rémusat se scandalise d'une indiscrétion en somme fort ordinaire aux hommes. Quand ils parlent femmes, ils se font très bien de ces confidences et plus ils les peuvent faire piquantes, plus ils sont satisfaits. Le bon ton, pour eux, quand ils sont loin de leurs maîtresses, consiste à traiter leurs amours fort cavalièrement. Si celles-ci les entendaient, il y aurait probablement moins de femmes légères et, par suite, d'hommes légers. Mais, sur le chapitre des femmes, Napoléon était aussi léger que les autres.
Pendant la durée de sa faveur, Mme Gazzani ne se montra hostile à personne, cherchant à se faire pardonner sa beauté et sa complaisance pour le maitre. On n'avait garde, à la cour, de ne point penser à elle ; mais était-ce par sympathie pour elle, ou par flagornerie pour l'empereur? Quoi qu'il en soit, la présence de la belle Génoise à la cour avait mis à la mode les danses d'Italie, et il n'y avait point
(1) Mme de Kémusat, Mémoires, t. III, p. 243.
de piano aux Tuileries sur lequel on ne jouât chaque jour de la musique italienne.
Et cependant, la situation de Mme Gazzani à la cour était assez modeste. Pour donner un semblant de fonctions à cette lectrice qui n'avait jamais la moindre lecture à faire, et pour que sa présence eût au moins une apparence d'utilité, l'empereur décida qu'on lui confierait la garde des diamants de l'impératrice ; mais ces fonctions ne lui furent en réalité jamais données, et la clef des collections de bijoux de Joséphine demeura aux mains de Mlle Avrillon. Cette soubrette de cour se trouvant à tout moment à portée de sa frivole patronne, cela était plus commode pour celle-ci dont la distraction favorite était de montrer ces bijoux à ses dames et aux personnes qui venaient la voir.
Dans les premiers temps qui suivirent le retour du couronnement d'Italie, l'empereur eut peu le loisir de voir sa nouvelle favorite. La guerre, qui éclata bientôt avec la Prusse, l'arracha au séjour de Paris, et il partit pour son immortelle campagne d'iéna et deFriedland.
Il faut ici faire un petit retour sur le passé. En revenant de sa campagne d'Austerlitz pendant laquelle il ne semble pas avoir songé à l'amour, — la rapidité de sa marche et ses occupations multiples ne lui en laissaient guère le loisir — il s'arrétaqaelque temps à Munich. Il venait d'ériger en royaume l'électorat de Bavière et, pour prix de son trôneet de l'agrandissement de son territoire, le roi de Bavière avait accepté de donner au fils de Joséphine qui devenait vice-roi d'Italie, sa fille Auguste, déjà fiancée au grand-duc héréditaire de Bade. Celui-ci, en compensation, devait recevoir la main de la jeune
Stéphanie de Beauharnais, nièce de l'impératrice. Pendant les négociations de ces graves affaires, Napoléon, quines était jamais montré de si aimable humeur, — ce qui était bien naturel après les éclatants succès de la campagne — se reposait de ses travaux en faisant la cour à la reine de Bavière. Le fut a-t-on dit, une intrigue moitié galante, moitié politique, mais plus galante probablement que politique La reine de Bavière, seconde femme du roi, était jeune; elle n^était pas, à proprement parler, une belle femme, mais elle était bien faite avait une tournure élégante, beaucoup de distinction et de dignité dans les manières. Tout cela en imposait sans doute un peu à Napoléon, car, à ses côtés, il se dépouillait de sa peau d ours et de ses habitudes parfois trop soldatesques. Il semblait avoir un grand désir de réussir auprès d'elle. Le tact empreint de dignité avec lequel elle tenait à distance son impérial soupirant, toutes les formes d'une étiquette compliquée dont elle savait se servir à l'occasion pour le tenir et même le remettre à sa place, impatientaient Napoléon qui, malgré son habitude de brusquer les situations autant que les individus, ne put triompher du tact délicat et plein de mesure auquel se heurtaient ses impatientes ardeurs. De guerre lasse, il abandonna la partie. Aussi bien Joséphine, qui était venue à Munich pour le mariage de son fils, commençaitelle à montrer une inquiétude jalouse. Elle accusa de coquetterie la reine de Bavière et, pour une raison ou pour une autre, elle parvint à faire partir son mari plus tôt qu'il ne l'avait d'abord décidé.
Le vainqueur d'Âusterlite rentra donc à Paris. Il fut plus que jamais le but des œillades des femmes
des Tuileries. « Cette cour impériale, si réputée par le resplendissement de sa gloire, a écrit un des meilleurs chroniqueurs du temps, n'était pas aussi célèbre par les vertus pudiques; il y était admis en principe, et Joséphine aidant, que rien ne devait résister au vainqueur des vainqueurs de la terre, et plus une foule de dames attachaient de prix à leurs personnes, plus elles se croyaient obligées de s'offrir en holocauste (1 ). » Aussi fallait-il voir l'entrée de l'empereur dans la salle de bal des Tuileries! Malgré le petit frisson de crainte respectueuse dont toute femme ne pouvait manquer d'être secouée quand elle se trouvait sur son passage, les plus séduisantes beautés de la cour, et l'on sait que jamais cour n'en vit davantage, semblaient lui dire par leurs gracieux sourires :
Ah! vous avez des droits superbes Comme seigneur de ce canton.
Ce n'était pas seulement aux Tuileries que l'empereur servait de cible aux regards des femmes. Dans les maisons des princesses impériales, quand il y allait, les intrigantes ne manquaient pas non plus et toutes rivalisaient d'oeillades et de sourires à sou intention. Chez la princesse Caroline, il y avait, entre autres, une jeune lectrice, que Constant ne désigne que par l'initiale de son prénom, E..., et qui s'appelait Éléonore Denuelle de la Plaigne. Elle avait été élevée chez Mme Campan et habitait dans la maison de cette célèbre institutrice, à Saint- Germain, lorsqu'elle épousa un certain Revel, capitaine au 15* régiment de dragons. Le mariage ne
(1) Géoéral barou Thiébauît, Mémoires, t. IV, p. 40.
fut pas heureux et moins de deux ans après, le mari, qui assurément ne valait pas cher, était condamné à deux ans de prison par la cour de justice criminelle du département de Seine-et-Oise pour faux en écriture privée. La jeune femme n'avait pas attendu ce moment pour introduire une demande en divorce, et ce divorce fut prononcé le 29 avril 1806. Elle avait quitté son mari avant cette époque et, par la protection de Mme Campan, avait obtenu une place de lectrice chez son ancienne compagne Annunziata Bonaparte, devenue, comme on sait, la princesse CaroUne Murât. La jeune femme, qui n'avait guère plus de dix-huit ans, était grande, svelte, bien prise dans sa taille, gracieuse dans ses mouvements, et ne manquait pas d'une certaine distinction naturelle; elle était brune, ses yeux étaient bien noirs et elle savait leur donner une expression piquante que sa vivacité et sa coquetterie faisaient valoir à merveille. Ces beaux yeux fixèrent peut-être plus qu'ils n'eussent dû le faire les yeux de l'empereur quand un hasard, que la lectrice savait fort bien amener, la plaçait sur le passage du souverain. A force de la rencontrer toujours en espalier devant lui, à force de la voir jouer de la prunelle, Napoléon finit par remarquer l'intrigante. Mais ce petit manège avait attiré en même temps l'attention de la princesse Caroline. En femme d'expérience, elle vit de quoi 11 était question, et, comme elle était aussi avisée qu'expérimentée, surtout en ces sortes de choses, comme elle n'avait pas l'habitude de se laisser gêner par sa conscience ou par la morale, elle devina qu'il pourrait y avoir profit pour elle à favoriser une amourette entre son frère et la jolie lectrice. C'était une manière de s'assurer la recon-
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naissance de l'empereur qui ne manquerait pas de récompenserhonorablement ces honorables services. Elle se mit donc à l'œuvre et sut attiser de part et d'autre, sans en avoir l'air, un feu qui ne demandait qu'à flamber. Bref, elle mena fort délicatement la diplomatie de cette peu délicate affaire. Une personne à sa dévotion avait porté à la jeune Éléonore les propositions de l'empereur, et, aussi avisée que la princesse, celle-ci les avait acceptées sur-lechamp.
C'est d'abord aux Tuileries que l'empereur reçut les visites de sa nouvelle conquête. Éléonore y venait secrètement et ne restait que peu, deux ou trois heures tout au plus. D'ailleurs, l'empereur ne la faisait appeler que rarement. Un jour, la sémillante lectrice s'aperçut qu'elle était enceinte. L'empereur fit alors louer pour elle un petit hôtel rue de la Victoire, ancienne rue Chantereine, n" 29. 11 est à remarquer que cette rue de la Victoire joue un certain rôle dans l'histoire amoureuse de Napoléon: c'est là qu'il habitait avec Joséphine, avant de l'épouser, c'est là qu'il loge Éléonore, c'est là qu'il logera plus tard Mme Walewska.
Éléonore mit au monde, le 13 décembre 1806, dans le petit hôtel que lui donna l'empereur, un gros garçon. Cet enfant reçut le seul nom de Léon. Son acte de naissance porte : « fils de demoiselle Éléonore Denuel, rentière, âgée de vingt ans, et de père absent (1) ».
Tout absent qu'il était, le père n'oubliait pas son fils. Il le dota, dès sa naissance, de 30.000 francs de rente et la princesse Murât, qui continuait ses bons
(1) Ch. Nauroy, Les secrets des Bonaparte, p. 211.
JEAXNE-FRAXÇOISE-.IULIE-ADELAIDE BEKXARD, dame EOcaniicr
célèbre par son esprit et sa beauté : reproduction de la lithographie de Grévednn,
d'après le portrait peint par Gérard.