‹ Napoléon amoureuxChapitre 22 sur 38 · X.AP. Am · texte numérisé non relu

X.AP. Am

offices dans les conséquences naturelles de l'alTaire qu'elle avait si bien menée, remit l'enfant aux soins de la nourrice de son fils, le prince Achille. Celle-ci. qui s'appelait Mme Loir, le garda trois ou quatre ans. L'empereur le confia alors à M. de Méneval, secrétaire de son portefeuille, et le chargea de veiller à son éducation. Au retour de l'ile d'Elbe, c'est à Madame Mère que fut remis cet enfant. Le bon Méneval, qui ne le perdit jamais de vue, ne ménagea pas ses soins pour faire quelque chose de bon du jeune comte Léon, mais il y perdit sa peine. C'était une nature fantasque, déséquilibrée, et le caprice l'emporta toujours en lui sur le bon sens : il fut dans la vie ce qu'on appelle un détraqué^ malgré une vive intelligence ; il mourut, il y a quelques années seulement, après une existence des plus mouvementées.

Quant à Éléonore, sa liaison avec l'empereur, à son grand chagrin, ne dura pas longtemps. Un jour, on l'avait vue arriver à Fontainebleau, pendant le mémorable séjour que l'empereur y fit avec sa cour en 1807. Son fils l'accompagnait. Elle parvint jusqu'à l'appartement particulier de Napoléon et demanda à Constant de l'annoncer. L'empereur fut extrêmement mécontent de cette démarche. Il ne recevait que les personnes qu'il faisait appeler. Aussi Constant fut-il chargé de dire à Éléonore qu'il lui défendait de jamais se présenter devant lui sans sa permission et lui ordonnait de quitter Fontainebleau sur l'heure. La pauvre femme, qui s'attendait à un meilleur accueil, s'empressa d'obéir.

Si Napoléon ne voulait plus revoir la mère, en somme peu intéressante, il se faisait souvent amener son fils qu'il aimait avec tendresse. Constant était chargé de l'aller chercher etil dit, dans ses Mémoires,

que Napoléon « lui donnait cent friandises et s'amusait beaucoup de sa vivacité et ses reparties qui étaient très spirituelles pour son âge ». L'empereur le voyait aussi chez sa sœur, devenue reine de Naples, quand elle venait à Paris. Celle-ci faisait amener le petit Léon au palais de l'Elysée, qu'elle habitait, et l'empereur pouvait ainsi jouer avec lui en toute liberté.

« Par son testament, Napoléon laissait 72 . 000 francs de rente à Léon, et par l'article 37 des instructions dictées à Sainte-Hélène le 24 avril 1821, il exprimait ce vœu : « Je ne serais pas fâché que le petit « Léon entrât dans la magistrature si cela était son « goût. » Ce ne fut point son goût, il n'en eut d'autre que la paresse (1). »

Eléonore, qui tenait de l'empereur une rente de 22.000 francs, se remaria le 4 février 1808, nous apprend l'érudit M. Ch. Nauroy, avec un lieutenant d'infanterie, M. Pierre-Philippe Augier, qui mourut capitaine de cuirassiers, en 1812, à l'hôpital de Marienbourg, pendant la campagne de Russie. Elle se remaria de nouveau en 1814 à Charles-Auguste- Émile, comte de Luxbourg, major au service de Bavière, ministre de Bavière à Paris en 1840, et mourut à Paris le 30 janvier 4868, boulevard Malesherbes, n" 20.

L'empereur et l'impératrice étaient depuis peu de temps rentrés d'Allemagne, lorsqu'on vit arriver à Paris le prince héréditaire de Bade. Le traité de Presbourg, qui lui avait enlevé sa fiancée pour la donner à Eugène de Beauharnais, avait également

(1) Ch. Nauroy, Les secrets des Bonaparte, p. 225.

disposé de lui pour en faire le mari d'une nièce de l'impératrice, et le jeune prince venait docilement à Paris prendre livraison de la femme qui lui était attribuée par la politique toute-puissante de Napoléon. De tout temps, les femmes n'ont-elles pas fait partie du butin de guerre? Celle qu'on lui destinait n'était autre que la jeune Stéphanie, fille du comte Claude de Beauliarnais, qui était lui-môme fils de Mme Fanny de Beaubarnais. Ce comte de Beauharnais avait épousé Mlle de Lezai-Marnésia et Stéphanie était née de ce mariage. Devenu veuf, sa petite fille, nous apprend le Mémorial qui est en désaccord sur ce point avec Mme de Rémusat, mais qu'il faut cette fois croire de préférence, fut laissée aux soins d'une Anglaise, amie de sa mère. Celle-ci, fort riche et sans enfants, l'avait en quelque sorte adoptée et avait confié son éducation à d'anciennes religieuses dans le Midi de la France, à Montauban, disait l'empereur.

Étant premier consul. Napoléon entendit un jour Joséphine, dont elle était la parente, mentionner cette circonstance. « Comment pouvez- vous, s'écriat-il, permettre une pareille chose ? Quelqu'un de votre nom à la charge d'une étrangère, d'une Anglaise, en cet instant notre ennemie? Ne craignezvous pas que votre mémoire en souffre un jour (1 )? » Si la mémoire de Joséphine n'avait eu à souffrir que de cet oubli, le mal n'eût pas été grand et l'on ne peut s'empêcher de trouver un peu naïve la réflexion de son mari. Enfin un courrier avait été expédié sur l'heure pour ramener la jeune enfant aux Tuileries ; mais les religieuses ne voulurent pas s'en dessaisir.

(1) Mémorial de Sainte-Hélène, t. II, p. .341.

Napoléon, heurté, prit les informations et autorisations nécessaires et expédia bientôt un second courrier au préfet du lieu, avec ordre de se saisir à l'instant même de la jeune Beauhat'nais au nom de la loi et de la lui envoyer à Paris.

Il paraît que la petite Stéphanie ne se laissa pas faire sans pleurer beaucoup. On la plaça chez Mme Campan. Là ses larmes séchèrent vite au milieu de ses nouvelles compagnes. Comme on connaissait ses liens de parenté avec le premier consul, elle était l'objet des attentions de tout le monde, maîtresses et élèves. Elle devint peu à peu une jeune fille fort séduisante. « J'ai rencontré peu de femmes, a dit la duchesse d'Abrantès, qui m'aient paru aussi agréables que Mlle Stéphanie de Beauharnais l'était à cette époque. Tout ce qui peut plaire comme bonne grâce, comme bonnes manières, charmant visage, tournure élégante, elle réunissait les avantages qu'une femme peut souhaiter au milieu du monde, et, dans une fête, elle était sûre d'y plaire généralement, car elle était bien jolie et bien caressante, ce qui la faisait admirer des hommes ; et cependant les femmes le lui pardonnaient parce qu'elle était bonne et prévenante pour toutes (i). » Son fiancé, tout prince qu'il était, était-il digne de cette petite perfection ? Pas tout à fait, à en croire encore le même juge. « Il était le plus désagréable personnage que j'aie jamais vu. L'air boudeur d'un enfant mis en pénitence, pas beau du tout ensuite. Enfin un très désagréable prince et surtout un désagréable futur (2). »

C'était évidemment l'avis de la gentille Stéphanie,

(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoù-es, t. V, p.5fô.

(2) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. VI, p. 26.

qui était bien contente d'épouser un prince, mais bien désolée aussi de le trouver si laid. Enfin, comme la sauce fait passer le poisson, le mariage la fit passer par-dessus le mari. Quant au prince, il parut s'accommoder assez de son changement de fiancée et s'évertua consciencieusement à plaire à la charmante princesse qui lui était échue pour femme et qui allait devenir son bien. Mais que de traverses, bon Dieu! avant de pouvoir prendre possession de ce bien 1

Il était vite devenu amoureux de Stéphanie : les cheveux blonds de sa fiancée, son teint de rose, ses yeux bleus le transportaient ; le son de sa voix, plus doux que la plus douce musique, lui allait au cœur. Et, bien qu'il fût laid, trop joufflu, d'un extérieur commun et épais, son cœur était excellent et sentait vivement. On reprochait à ce gros garçon d'avoir l'air gêné de sa personne : il était peut-être impressionné par la pompe de la cour impériale, mais bien plus assurément par les grâces plus ou moins naïves de la gentille enfant : on lui reprochait aussi de s'endormir un peu partout. On avait tort, car cela prouvait que le souvenir de Stéphanie l'empêchait de dormir la nuit, et que, le jour, la nature reprenait ses droits ; au reste, ces petits sommeils qu'il cueillait par-ci par-là, sur une banquette ou sur un simple tabouret, on peut être sûr que, s'il les prenait, c'était pour rêver à Stéphanie.

Mais la jeune princesse, qui n'avait pas plus l'habitude d'analyser ses sentiments que ceux des autres, et qui était trop jeune pour interpréter en bien autre chose que les mauvais sentiments, trouvait ces sommeils fort désobligeants. La vanité aidant, elle se croyait, depuis que l'empereur l'avait

adoptée, d'une pâte supérieure à celle des autres princes et ne témoignait à son fiancé qu'une aversion hautaine.

Napoléon s'amusait de la vivacité de Stéphanie, de ses boutades et de ses mouvements. 11 vit bien que le cœur de la frivole enfant, inoccupé par son fiancé, était à prendre. Au lieu de donner de bons conseils à sa fille adoptive, de lui montrer toute la gravité de l'engagement qu'elle allait prendre, tout le sérieux de la vie, en un mot de lui rappeler le devoir, il s'amusa, comme un collégien, à devenir amoureux de la jeune fille. C'était une folie, mais elle fut publique, et il était si embalié qni\ ne songea nullement à dissimuler cet étrange caprice. Il commença, afin de lui plaire, par l'adopter. C'était assez singulier, par parenthèse, de faire sa fille de celle dont il aurait voulu faire autre chose ; il oubliait qu'en l'adoptant il contractait à son égard les devoirs d'un père, et ces devoirs étaient en opposition absolue avec le coupable et ridicule sentiment qui l'avait poussé à adopter cette petite Beauharnais.

Ce titre de fille adoptive du souverain étant nouveau, il fallut chercher dans le code de l'étiquette et du cérémonial quelles prérogatives on pourrait lui accorder. L'empereur, comme tous les amants, se montra magnifique et ne lui marchanda pas les honneurs. Il rendit un décret, le 3 mars 1806, par lequel il lui donnait un rang très élevé dans sa cour. Voici ce décret : « Notre intention étant que la princesse Stéphanie Napoléon, notre fille, jouisse de toutes les prérogatives dues à son rang : dans tous les cercles, fêtes et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas oîi nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite de S. M. l'Im-

NAPOLÉON AMOUREUX. 23f

pératrice. » C'est à ces détails d'intérieur qu'un amour inavoualjlo raljaissait le liéros, et ces détails, il les réglait par décret! C'était ressusciter les plus futiles occupations de Tancienne monarchie, mais, la presse étant alors muselée par une censure sévère, aucun journal ne pouvait donner sa façon de penser sur de semblables aberrations du génie. Dans les salons même, on n'osait exprimer librement sa pensée, de crainte de parler devant quelque agent secret du ministre de la police. Assuré ainsi du silence, l'empereur ne suivait que son caprice et n'agissait que selon son bon plaisir. Il crut devoir annoncer au Sénat le mariage de la nièce du premier mari de l'ancienne maîtresse de Barras : il le fit en ces termes : « Sénateurs, voulant donner une preuve deTaHectionquenous avons pour la princesse Stéphanie de Beauharnais, nièce de notre épouse bien-aimée, nous l'avons fiancée avec le prince Charles, prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable dans cette circonstance d'adopter ladite princesse Stéphanie Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l'amitié qui nous lie depuis plusieurs années à l'électeur de Bade, nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver leurs relations de commerce et tle bon voisinage avec les sujets de l'électeur. Les ((ualités distinguées du prince Charles de Bade, et rallection particulière qu'il nous a montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas devoir tarder davantage à vous donner

connaissance d'une alliance qui nous est très agréable. »

Voilà ce que Napoléon disait pour la foule imbécile qui, la bouche ouverte jusqu'au gosier, avale toujours avec enthousiasme toutes les sottises de la prose officielle ; voilà aussi ce qu'il voulait qui fût enregistré par l'histoire. Mais celle-ci, grâce aux révélations des mémorialistes, n'accepte pas ces belles phrases sans les contrôler. Elle voit, ce que les décrets ne disaient pas, que l'empereur était amoureux de sa fille adoptive, et elle examine dès lors avec la plus grande attention les diverses scènes de la singulière comédie qui se jouait alors aux Tuileries : l'empereur adoptant une nièce de sa femme parce qu'il était amoureux d'elle et cherchant à séduire cette enfant devenue sa fille avant qu'elle ne se mariât ; sa femme, tante de cette fille, devenant jalouse devant cette manigance et cherchant à hâter le mariage de la petite ; celle-ci, enfin, gonflée d'orgueil en se voyant devenue une pièce si importante à la cour, semblant disposée à se donner à son père adoptif, boudant et maltraitant son fiancé qui, seul en cette affaire, l'aimait réellement : voilà le beau spectacle qui se déroulait aux Tuileries, devant toute la cour attentive.

Dès que la notification du mariage eut été faite au Sénat, l'empereur donna l'ordre de loger la jeune princesse aux Tuileries. Elle y vint et s'établit dans un appartement particulier qui fut meublé tout spécialement pour elle. Là, elle commença son apprentissage du trône; elle reçut les députations des grands corps de l'État, entre autres celle du Sénat. Le Sénat, soit par flatterie, soit par malice, avait nommé M. de Beauharnais, son père, au nombre

FRAXCOIS-JOSEPH ÏALMA (1763-1826) un des plus grands acteurs tragiques de la scène française ; reçu médecin-dentiste, exerça pendant quelque temps. Son amour pour le théâtre l'emporta : il débuta à la Comédie-Française, le 21 novembre 1787, avec un si grand succès qu'il fut sociétaire en 1789. Lié avec Napoléon Bonaparte, il joua à Erfurth, devant un parterre de rois, suivant la promesse à lui faite par son illustre ami. Louis .XVIII lui accorda sa faveur, l'aima mourut pendant le cours des représentations de Charles VI, tragédie de Delaville.

des délégués chargés de la complimenter. Et ce ne fut pas un spectacle peu piquant que de voir ce père, qui avait si totalement oublié jadis ses devoirs envers sa fille, venir officiellement la féhciler sur le mariage princier qu'elle faisait.

On s'habitue vite aux grandeurs. Stéphanie reçut avec une grâce toute naturelle les compliments qu'on lui apporta, et cette grâce faisait trouver charmantes les paroles qu'elle adressait à chacun.

Une fois aux Tuileries, il y eut, à son endroit, des questions d'étiquette à résoudre. L'empereur les trancha en ordonnant que cette petite Beauharnais passerait partout immédiatement après l'impératrice. Mais que de froissements à cette occasion I Car il lui donnait ainsi le pas sur tous les Bonaparte, sur sa mère comme sur ses frères et sur ses sœurs ! Pourquoi ? Parce que tel était le bon plaisir du Maître, que le Maître était amoureux et que, non différent des autres hommes atteints du mal d'amour, le monde disparaissait devant celle qu'il aimait. C'était là cependant une contradiction flagrante avec les principes qu'il avait exposés un jour à Mme de Rémusat, lorsqu'il lui avait dit que l'amour n'était pas fait pour lui et que s'il devenait sérieusement amoureux, il décomposerait son amour pièce à pièce. Le moment était venu, ce semble, d'analyser ses sentiments et de les décomposer pièce à pièce : s'il avait été franc vis-à-vis de lui-même, il aurait dû avoir assez de caractère pour le faire : mais il était trop flatté dans sa vanité en voyant cette jeune fille se livrer avec lui à un flirt en règle, pour ne pas chasser toute pensée qui eût pu le détourner de poursuivre un dénouement qui lui paraissait aussi sûr que prochain. Cette romanesque aventure est

un exemple piquant des entraînements que le génie lui-même peut subir quand il n'est pas guidé par l'honneur, mais un honneur qui ne fléchit ni devant les intérêts, ni devant les occasions.

Cette petite folle de Stéphanie, de son côté, se donnai* des airs de partager l'entraînement de l'empereur. Elle était trop jeune, trop légère encore et n'avait pas reçu cette éducation forte qui fait qu'une âme saine est toujours maîtresse d'elle-même et distingue du premier coup d'œil la ligne du devoir au milieu de tous les sentiers qui viennent s'y croiser comme pour donner plus de mérite à l'esprit qui dédaigne les apparentes douceurs de ces chemins de traverse. Aussi était-il difficile que tout ce train d'honneurs et de prospérités, d'émotions et de sollicitations, ne missent point tout d'abord sa jeune tête à l'envers et ne lui donnassent le vertige. Elle bouda son fiancé parce qu'elle s'imaginait aimer l'empereur, et ces lignes de l'auteur des Maximes semblent avoir été écrites pour elles : « Les femmes croient souvent aimer, encore qu'elles n'aiment pas : l'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la peine de refuser, leur persuadent qu'elles ont de la passion lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie. » De la coquetterie! Eh! c'était justement chez Stéphanie, le fin mot de la chose.

En attendant, le plus vif mécontentement, la colère, la rage, régnaient parmi les membres de la famille impériale. Madame Mère serrait ses minces lèvres et ne proférait que quelques mots corses des plus énergiques ; ses fils ne disaient rien devant l'empereur, mais se rattrapaient prodigieusement

dans l'intimité. Quant à ses filles, c'était chez elles un débordement de fm*eiir etfrayant. au reste, tout cela était assez justifié. La princesse Caroline, chez: qui i'orgueil, la jalousie et la haine des Beaubarnais atteignaient leur paroxysme, ne fut pas maîtresse d'elle-même et laissa déborder tout ce qu'elle avait sur le cœur. Stéphanie « en riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur déterminé à s'égayer de tout ce qu'elle disait ». C'était une situation intolérable pour la famille Bonaparte. Joséphine, elle, ne savait, dans sa jalousie, à qui s'en prendre, de son mari ou de sa nièce. Elle s'en prit à tous les deux, et, cette fois, elle n'avait pas tort. Elle fit des scènes à l'empereur et des remontrances à Stéphanie, et tous deux les méritaient bien. L'empereur convint avec sa femme qu'il avait en eftet une inclination pour cette petite pensionnaire qu'on allait marier, mais qu'elle aurait tort de s'inquiéter de cela, que le prince de Bade seul pourrait s'en formaliser, mais qu'il trouverait fort mauvais que ce gros joufflu fit mine seulement de s'apercevoir de ce qui crevait les yeux de chacun. L'empereur cependant, ayant surpris les regards de toute la cour attentifs à ce qui «e passait aux Tuileries, s'aperçut qu'il se rendrait ridicule aux yeux de la France et de l'Europe s'il ne mettait pas une sourdine à son inavouable caprice : il devint plus prudent. Quant à Stéphanie, elle écouta avec assez de docilité les conseils de sa tante. Gagnée par le ton maternel sur lequel elle les lui donnait, elle lui avoua tout et « la fit confidente des entreprises» quelquefois un peu vives, de son père adoptif(l))).

(1) Mme de Rcmusat, Mémoires, t. II, p. 3û6.

Enfin, ses yeux s'ouvrant devant les représentations de sa tante, elle termina sa confession en disant qu'elle n'avait voulu que s'amuser.

L'empereur, de son côté, n'avait pas voulu autre chose, et avait pris goût à ce jeu. Mais Stéphanie, rendue plus sérieuse par les exhortations de l'impératrice, se prêta moins aux entreprises de Napoléon et montra une résistance que sa légèreté première n'avait pas fait prévoir.

Mais, si elle résistait maintenant à l'empereur, elle ne devenait nullement aimable pour son pauvre fiancé. Celui-ci, qui espérait tout du temps, n'avait qu'un désir : épouser bien vite la frivole Stéphanie et l'enlever plus vite encore à cette cour de perdition. Enfin, à sa grande satisfaction, le jour des fiançailles arriva. La cérémonie se fit le 7 avril au soir dans la galerie de Diane, et, le lendemain, le mariage eut lieu à la chapelle des Tuileries. La jeune mariée était resplendissante avec sa robe de soie blanche brodée d'argent et garnie de rose. Elle avait sur la tête un bandeau de diamants surmonté de fleurs d'oranger. De plus, un habit blanc étoile d'argent, tout garni de fleurs d'oranger, était galamment jeté sur ses épaules.

Elle marcha à l'autel de la meilleure grâce du monde et mérita les suffrages de toute la cour qui ne la quittait pas des yeux, si ce n'est pour regarder l'empereur et observer sa contenance. Chacun, pour lui plaire, s'était efforcé de montrer le plus grand luxe. On savait qu'il avait fait les plus riches cadeaux à la jeune mariée, qu'il lui avait donné une superbe parure en diamants avec quantité d'autres bijoux d'un goût exquis ; on savait qu'il l'avait dotée d'une somme de quinze cent mille francs, et l'on se

disait tout bas la cause d'une telle générosité. Mais, toujoars courtisans, les gens de cour luttèrent, ce jour-là, de dépenses. Mme de Rémusat elle-même semble avoir voulu, comme les autres, se recommander par son luxe à la bienveillance du souverain. Elle avait fait faire un habit de cour de crêpe rose, tout pailleté d'argent et garni extérieurement d'une guirlande de jasmins. 11 avait coûté soixante louis, ce qui était beaucoup pour l'époque. Des jasmins sur sa tête se jouaient au milieu d'épis de diamants. Les autres dames du palais rivalisaient entre elles de luxe et de brillants. Et, au milieu de tout cet éclat, on se montrait le père de la jeune mariée dont les émotions devaient être assez compliquées et qui trouva moyen de les accorder toutes en versant quelques larmes.

L'empereur, lui, n'était pas homme à laisser deviner ses sentiments, après s'être aperçu qu'il les avait trop laissés voir. Lorsque la cérémonie fut terminée, il donna la main à la mariée et tout le cortège se rendit dans les grands appartements. Revêtu de son habit de grande cérémonie qu'il portait avec une majesté qui semblait lui en imposer à lui-même, il tint son grand cercle. Il y eut un concert, puis un ballet, puis un souper. Il y eut aussi de nouveaux froissements d'amour-propre dans la famille impériale qui vit avec dépit la nouvelle princesse de Rade passer avant Madame Mère et prendre place à la droite de l'empereur.

Enfin la fête se termina. L'empereur, on ne sait pourquoi, alla coucher à Saint-Cloud, et la jeune mariée se retira dans son appartement. Si elle avait consenti à repousser les avances de Napoléon, elle ne put se résoudre, maintenant qu'elle était mariée,

à accueillir celles de son mari. Elle refusa obstinément de le recevoir dans sa chambre. Le pauvre prince fut douloureusement ému de cet arrêt qui le consignait à la porte du bonheur, et, ne pouvant vaincre l'entêtement de sa charmante épouse, il se résigna à passer la nuit sur un canapé. Demain, pensait-il, Stéphanie se montrera moins inhumaine: les femmes sont si drôles!.. Mais vain espoir! Le lendemain, la chambre demeura close devant le pauvre amoureux qui ne trouva plus Stéphanie si drôle, et fut réduit à monter la garde devant la porte de sa propre chambre. Les jours suivants, ce fut la même chose.

Là-dessus, la cour se rendit à Saint-Cloud. Les jeunes époux y allèrent aussi. Le prince Charles se plaisait à espérer que ce changement de résidence amènerait un changement d'idées chez l'étraiige fille qu'il avait épousée, et il s'arma encore de patience. Mais la terrible Stéphanie s'obstinait dans son entêtement et ne se laissait pas approcher. Le pauvre garçon, que ce manège obligeait à passer ses nuits sur les banquettes d'antichambre, s'efforçait, par le raisonnement, par la tendresse, par tout ce qu'il Douvait avoir d'éloquence et de cœur, à fléchir cette inflexible vestale, mais c'était temps perdu. Stéphanie semblait, depuis son mariage, avoir fait vœu de chasteté, et vouloir l'observer.

Fatigué de ses nuits sans sommeil et de ses prières sans résultat, le prince voyait ses joues roses commencer à pâlir et on le trouvait, le jour, endormi un peu partout, comme lorsqu'il n'était que fiancé. Au fait, depuis le jour de ses fiançailles, il n'avait pas avancé d'un cran dans laffection de Stéphanie. S'il avait agi comme le général Bonaparte avec Mme Fou-

rès, en Egypte, peut-être eût-il mis ses affaires en meilleure situation. Il est certaines femmes dont on ne conquiert le cœur que par la brutalité.

Dans une cour, tout se sait et ces sortes d'aventures y sont la joie de chacun. On pense bien qu'à Saint-Cloud il n'était bruit que du prince Charles de Bade et de sa fâcheuse posture d'époux in partions. Le prince s'était plaint à l'impératrice des rigueurs de sa nièce; il l'avait suppliée de la sermonner et de la ramener à des sentiments moins pénibles pour lui. Joséphine le fit, mais, comme elle aimait assez à bavarder, surtout sur des sujets de cette sorte, ce fut par elle que son entourage, que la cour tout entière n'ignora aucune phase de la singulière lune de miel qu'avaient entamée ces deux jeunes gens.

L'empereur n'ignorait pas plus que les autres cette situation. 11 se flatta que la capricieuse Stéphanie ne se gardait ainsi de son mari que parce qu'elle se gardait pour lui-même. Aussi se mit-il à soutenir ouvertement sa fille adoptive et à reprendre ses espérances. Mais, rien ne venant les couronner, il finit par sentir le nouveau ridicule dont il se couvrait, il vit que cette aventure jetait de la déconsidération sur lui et sur sa cour, et, avec la même promptitude qu'il changeait, sur un champ de bataille, les plans précédemment conçus, il décida que le prince de Bade partirait pour Carlsruhe et que sa femme l'y accompagnerait.

Cette détermination, Joséphine l'avait aidé à la prendre. Toujours jalouse, et connaissant la légèreté de son mari, elle ne cessait de lui représenter qu'il était temps que les jeunes époux allassent vivre chez eux; elle le fatiguait de ses importunités. Le

prince, de son côté, apportait à tout un visage muet et mécontent. De plus, la politique en ce moment réclamait toute l'attention de l'empereur. Aussi, un beau jour, las de jouer un sot rôle, avait-il donné au diable la coquette qui semblait se moquer de lui comme elle se moquait de son mari et avait-il décidé le départ du jeune couple.

Ainsi se termina cette étrange amourette oij l'empereur ne recueillit que du ridicule. La princesse Stéphanie pleura beaucoup lorsqu'il lui fallut quitter la France. Elle ne se consola guère à Bade, car l'accueil que lui fit son beau-père, au courant de ses caprices, fut assez froid. Son mari, rebuté si longtemps, avait fini par la laisser tranquille. Mais cela ne la rendait pas heureuse. Bref, le ménage allait fort mal quand Napoléon, qui avait bien quelque chose à se reprocher dans la mauvaise allure qu'il avait prise, sentit qu'il était temps de faire comprendre à Stéphanie la maladresse et aussi l'odieux de sa conduite. 11 envoya à Bade des « négociateurs secrets » chargés de lui faire entendre qu'il était pour elle de la dernière importance de donner des enfants à son mari ; qu'elle avait des devoirs à remplir envers le peuple badois aussi bien qu'envers le prince et qu'il lui fallait absolument donner au plus tôt un héritier à la couronne. La jeune folle n'avait jamais songé à cela. Cette fois, elle comprit ses torts et voulut les réparer. Elle changea de conduite vis-à-vis de son mari, fut aimable, gracieuse, provocante même. Mais le prince Charles, ulcéré, et bien justement, il le faut reconnaître, repoussa les coquetteries calculées de cette capricieuse. Et ce n'est que bien plus tard que sa légitime rancune finit par tomber devant la persistante

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bonne grâce de sa femme. Celle-ci parvint même à conquérir son affection et le ménage, si mal commencé, se mit enfin à marcher raisonnablement. Que n'avait-il, comme tant d'autres, débuté par là (1)!

(1) Méneval, trop bienveillant en général pour tout ce qui touche à l'empereur, attribue la mésintelligence des premiers temps aux sentiments anti-français de la cour du grand-duc. On voit que csa'en était pas la vraie cause.

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