‹ Napoléon amoureuxChapitre 24 sur 38 · Xap. A>r · texte numérisé non relu

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pouvoir jamais venir à bout de sa toilette ce jour-là (1). » Enfin, n'y tenant plus. Napoléon, qui était habitué à voir ses tlames du palais et lectrices se rendre immédiatement à ses vœux, ciwt pouvoir traiter la belle Polonaise comme une simple lectrice. Il ne négocia cependant pas directement avec elle. Il donna mission à un grand personnage, dit Constant, lequel grand personnage ne pouvait être que Duroc bien que ce grand maréchal du palais se fût cassé la clavicule dans un récent accident de voiture, d'aller faire une visite de sa part à Mme Walewska, de lui présenter l'hommage de son admiration et lui faire part enfin, avec toute la discrétion convenable, des vœux qu'il avait osé concevoir.

Duroc, ce postillon des amours de son maître, était l'homme le plus capable de mener à bien une négociation de cette sorte. Ses manières élégantes, la grâce avec laquelle il savait s'exprimer, son bon ton enfin, devaient, aux yeux de l'empereur, en assurer le succès. Sans s'arrêter à ce que la complaisance que lui demandait Napoléon avait de peu digne pour son caractère, pensant peut-être que l'amitié qu'il lui témoignait exigeait de sa part l'abnégation de tous ses sentiments de dignité, Duroc s'acquitta fidèlement de sa mission. A son grand étonnement, Mme Walewska refusa fièrement les propositions de l'empereur. Les coquettes sont souvent ainsi. Elles font tout pour provoquer une déclaration et, quand elle arrive, elles répondent en se drapant dans leur dignité offensée; elles ne veulent pas paraître céder trop vite, et, alors

(1) ConsUiat. Mémoires, t. Il, p. 341.

même qu'elles brûlent de se livrer, elles cherchent à se donner des sursis : mais ce n'est que pour faire attacher plus d'importance par les hommes à la vulgarité de ce qu'elles finissent toujours par leur accorder. Mme Walewska fit comme ces coquettes. Elle était peut-être déterminée, après l'entretien qu'elle avait eu au bal avec Tempereur, à accepter ses propositions ; elle était éblouie de sa gloire rayonnante, de sa puissance colossale, et rêvait d'en partager avec lui le bonheur. L'homme, du reste, ne lui déplaisait pas chez le héros, et, si celui-ci avait été touché du son délicieux de sa voix, elle n'avait pas été insensible non plus à la douceur de celle de Napoléon. Les hommages dont il l'avait entourée lui avaient été au cœur et avaient donné le vertige à sa vanité, toujours si puissante dans les déterminations du cœur chez les femmes. Mais elle ne voulait pas se livrer dès la première attaque : elle était décidée à capituler, mais elle était décidée aussi à ne pas tomber sans les honneurs de la guerre. Aussi éconduisit-elle tout d'abord le général Duroc sans vouloir lui donner la moindre parole d'espoir pour son maître.

L'empereur fut vivement contrarié de son échec. Ily avait donc des femmes qui ne reconnaissaientpas sa puissance, qui échappaient à sa domination?.. Les Polonaises pourtant ne passaient pas pour cruelles et il savait que ses officiers célébraient à. l'envi leurs grâces et leurs séductions. Serait-il donc, lui, l'empereur, moins favorisé qu'eux? C'était un peu fort!..

Cette idée le blessant dans son amour-propre, et comme il ne pouvait d'un autre côté se résoudre à abandonner de espérances déjà chères à son

cœur et que la résistance ne faisait qu'exciter davantage, il demeura préoccupé, agacé tout le jour; il ne disait pas une parole à son entourage et chacun pensait que de graves alFaires d'État retenaient captive l'attention de celui sur qui reposait le sort de l'Europe. Il s'agissait bien de l'Europe, en vérité!

Enfin il se décida à écrire à la belle Polonaise. Mais point de réponse. Il écrivit de nouveau, écrivit encore et, piqué au jeu, se faisant un point d'honneur de réussir, ressentant en même temps pour cette jeune femme une inclination plus forte à chaque démarche infructueuse, il finit par mettre dans ses lettres tout son cœur.

La belle coquette trouva que le moment était venu de se rendre : sa défense n'avait-elle pas été méritoire? Et y avait-il beaucoup de femmes, surtout dans un pays où la galanterie est chose presque admise, capables de résister si longtemps à de si brillantes séductions?... Elle consentit donc à venir au palais de l'empereur, un soir entre dix et onze heures. Voilà Napoléon au comble du bonheur. 11 donna l'ordre à Duroc d'aller attendre en voiture Mme Walewska à l'endroit qu'elle avait désigné, et, à la façon d'un jeune homme qui ne sait comment tuer le temps pendant les quelques heures qui le séparent de son premier rendez-vous d'amour, « en l'attendant, il se promenait à grands pas et témoignait autant d'impatience que d'émotion; à chaque instant, il demandait l'heure. Mme Walewska arriva enfin, mais dans quel état!., pâle, muette et les yeux baignés de larmes (1). »

\\) Constant, Mémoires, t. II, p. 353.

Constant, c'est lui-même qui le dit et il faut croire son récit de témoin oculaire de préférence au récit de seconde main que donne Mme de Rémusat (1) et qui est sans doute celui qui avait cours aux Tuileries, Constant introduisit Mme Walewska, dès qu'elle parut, dans la chambre de l'empereur ; elle pouvait à peine se soutenir et s'appuyait sur son i)ras. Enfin le valet de chambre la fit entrer, après

(!) Voici ce récit: « Lors de la première entrée en Pologne, Murât, qui l'avait précédé à Varsovie, reçut l'ordre de chercher pour l'empereur, qui allait arriver, une femme jeune et jolie, et de la prendre de préférence dans la noblesse. Il s'acquitta adroitement de cette commission, et détermina à cet acte de complaisance une jeuue et noble Polonaise, mariée à un vieux mari. On ne sait quels moj'ens il employa et quelles furent ses promesses, mais enfin elle consentit à tout arrangement, et même à partir un soir pour le château voisin de Varsovie où l'empereur s'était arrêté.

«Voilà donc cette belle personne expédiée et arrivant assez tard au lieu de sa destination. Elle a conté elle-même cette aventure, avouant, ce que l'on croira facilement, qu'elle arriva émue et tremblante. L'empereur était renfermé daus son cabinet. On lui annonça la nouvelle venue; sans se déranger, il ordonne qu'on la conduise à l'appartement qui lui est destiné, et qu'on lui propose un bain et à souper, ajoutant qu'après elle sera libre de se mettre au lit. Cependant il continua son travail jusqu'à une heure assez avancée dans la nuit.

« Enfin ses affaires étant terminées, il se rend à l'appartement oii il était attendu depuis longtemps, et se présente tout à coup avec toutes les apparences d'un maître qui dédaigne l'inutile des préparations; puis, sans perdre un seul instant, il entame la plus singulière conversation sur la situation politique de la Pologne, interrogeant cette jeune femme comme il eût fait d'un agent de police, et lui demandant des notes fort circonstanciées sur tous les grands seigneurs polonais qui se trouvaient alors à Varsovie. Il s'informa soigneusement de leurs opinions, de leurs intérêts présents, et prolongea longtemps ce bizarre interrogatoire.

« On se figure l'étonnement d'une femme de viogt ans qui ne s'était point préparée à un semblable début. Elle satisfit à tout de «on mieux, et, lorsqu'elle n'eut plus rien à répondre, alors seulement il parut se souvenir que Murât avait au moins promis en son nom quelques paroles d'un genre plus doux. >» (Mme de Ré- Cinsat, Mémoires, t. I", p. 122.)

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quoi il se relira avec le grand maréchal. Il est probable pourtant qu'il n'alla pas loin, car, dit-il, « pendant son tête-à-tête avec l'empereur Mme Walewska pleurait et sanglotait tellement que, malgré la distance, je l'entendais gémir de manière à me fendre le cœur ».

Il est probable que Mme Walewska, dans cette première entrevue, exposa à l'empereur, avec force larmes et sanglots, qu'elle était une honnête femme, qu'elle était malheureuse avec son vieux mari, grognon, jaloux, insupportable, et que, si elle se rendait enfin à ses pressantes instances, c'est qu'elle savait à quel cœur magnanime elle se confiait, qu'il n'abuserait point de sa faiblesse et de son inexpérience : bref, toutes ces choses que les femmes savent si bien dire pour achever de conquérir l'amant dans \es bras duquel elles viennent chercher des consolations à leurs peines de cœur ou des compensations, brillantes et solides, à la modestie de leur fortune. Il est probable aussi, et Constant le croit, que dans ce premier entretien l'empereur ne put rien obtenir de la belle Polonaise.

Enfin, vers deux heures du matin. Napoléon sonna. Son valet de chambre, qui ne se couchait pas quand le Maître jugeait à propos de ne pas dormir, accourut pour ouvrir la porte, et Mme Walewska passa devant lui. Elle paraissait tout aussi émue qu'en arrivant, cachait son visage avec son mouchoir et pleurait encore à sanglots. Duroc lui offrit son bras, la conduisit à sa voiture et l'accompagna jusque chez elle.

Après une entrevue 011 elle n'avait fait que verser des larmes, il était à croire que Mme Walewska ne reviendrait pas, Elle revintcependant. — sans doute

pour chercher des consolations à tant de larmes et de sanglots, — et, cette fois, « elle paraissait plus tranquille. La plus vive émotion se peignait encore sur son charmant visage ; mais ses yeux au moins étaient secs et moins pâles. Elle se retira de bonne heure et continua ses visites jusqu'au moment du départ de l'empereur (1). »

Si elle n'avait pas été satisfaite de l'empereur, une fois son tribut de larmes payé à la situation dans laquelle elle s'était mise, Mme Walewska ne serait pas revenue. Quant à l'empereur, il était aux anges ! Cette fois, il ne disait pas à sa femme qu'il avait pris une maîtresse; il ne lui racontait pas son bonheur par le menu comme il l'avait fait, pour l'amuser sans doute,. jusque-là. Au contraire, il était, dans ses lettres, plus affectueux que jamais. Par exemple, il défendait bien à Joséphine, alors à Mayence, de venir le déranger à Varsovie. « Il faut Dien, lui écrivait-il, se soumettre aux événements. Il y a trop de pays à traverser depuis Mayence jusqu'à Varsovie... Je serais assez d'opinion que tu retournasses à Paris (2). » Puis, le jour peut-être où Mme Walew^ska s'est donnée à lui, il écrit en réprimant à demi un petit sourire satanique : « Je suis plus contrarié que toi ; j'eusse aimé à partager les longues nuits de cette saison avec toi (3)... » Un peu plus tard, il plaisante : « Retourne à Paris, sois-y gaie, contente : peut-être y serai-je aussi bientôt. J'ai ri de ce que tu me dis que tu as pris un mari pour être avec lui; je pensais, dans

(1) Constant, Mémoires, t. IL

(2) L''ttres de Napoléon à Joséphine, t. T*', pièce LXXXII, Varsovie, 3 janvier 1807.

(3) Ibid., pièce LXXXIV, Varsovie, 8 janvier 1807.

mon ignorance, que la femme était faite pour le mari, le mari pour la patrie, la famille et la gloire; pardon do mon ignorance : l'on apprend toujours avec nos belles dames... » Est-ce avec elles qu'on apprend à mentir de la sorte? Est-ce avec elles qu'on apprend à persiUer comme un petit Talleyrand etcà dire : « Crois qu'il m'en coûte de ne pas te faire venir ; dis-toi : C'est une preuve combien je lui suis précieuse... » S'il a montré cette lettre à la jeune Polonaise avant de l'envoyer à la vieille créole, la maîtresse a dû rire. C'est un fin régal pour une maîtresse que de se moquer de la femme légitime en compagnie du mari. On dirait que Napoléon vient d'offrir ce vilain plaisir à sa nouvelle conquête.

L'empereur a dû quitter Varsovie pour aller audevant de l'armée russe. Il a livré la sanglante et indécise bataille d'Eylau, dont il a tracé lui-même, dans son bulletin, un tableau navrant. Eh bien, malgré le souvenir de ces milliers d'hommes morts ou râlants, étendus sur la neige, il pense à sa belle maîtresse. Le désir de la posséder à nouveau est plus fort que les regrets de l'épouvantable tuerie d'Eylau. Les sens ont pour le moment tué en lui le sentiment. Il est hanté par le souvenir de ces fiévreuses réalités du plaisir dont il n'aime que trop souvent à s'enivrer; il les veut sur l'heure, il les exige avec rage (1). Aussi écrit-il à Mme Walewska

(1) Ce ne fut pas la seule fois. Je tiens du baron H. Larrey, qui le tenait lui-môme de son père, rillustre chirurgien de la Grande Armée, l'épisode suivant qui le révoltait. Après je ne sais quelle bataille, il avait vu Napoléon rentrer chez lui, l'œil allumé, en criant : « Une femme 1 une femme !... tout de suite... qu'on m'amène une femme ! » C'était bien prendre son temps pour une pareille distraction, alors que tant de milliers de malheureux râlaient et mouraient pour lui 1

Quelques-uns de ses officiers, étaient ainsi, et, comme l'absiothe

de venir le rejoindre, mais peut-être n'attend-il passon arrivée.

L'armée russe s'étantmise en retraite, les rigueurs de l'hiver donnent quelque répit aux fureurs guerrières. Napoléon établit son quartier général à Finkenstein, dans un assez grand château. C'est là que Mme Walewska vient le rejoindre. Un appartement lui avait été préparé, communiquant avec celui de l'empereur.

Le vieux comte Walewski apprit-il les relations adultères de sa femme avant le départ de celle-ci pour rejoindre son amant à Finkenstein, ou après? Il est difficile de le savoir. Mais, ce qu'on sait, c'est qu'il montra plus de caractère que n'en avait jadis montré Bonaparte en pareille aventure. Celui-ci avait repris Joséphine : le comte Walewski ne voulut plus revoir, lui, celle qui s'était ainsi jouée de son honneur et de la foi jurée. Mme Walewska, d'ailleurs, ne semble pas avoir cherché à reprendre la vie commune avec l'homme qu'elle avait outragé. Son mari était vieux : d'après les lois de la nature, elle ne devait pas tarder beaucoup d'années à devenir veuve : elle n'avait donc qu'à attendre ce moment pour savoir de quelle façon elle emploierait sa liberté. En l'attendant, elle employait celle qu'elle s'était octroyée au mieux de ses plaisirs et de sa fortune : c'était affaire entre elle et sa conscience. Mais, sa conscience était plongée dans le brouillard

avant dîner, ils s'offraient des femmes avant la bataille ! Si Lannes, homme marié pourtant, n'avait pas passé dans les bras d'une Viennoise la nuit qui précéda Essling, il est probable qu'il aurait e« la force de survivre à sa terrible blessure. L'illustre Lasalle, lui, faisait des distributions de femmes à ses officiers, et le général Fournier, un des plus mauvais sujets de l'armée, à la vérité, en avait toujours un petit assortiment dans ses bagages.

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