X.ir. A M
depuis qu'elle avait vu pour la première fois le brillant génie dont la gloire l'avait ébloui, et les sophismes maintenant, chez elle comme chez toute femme qui prend un amant, lui tenaient lieu de conscience. L'habitude de cette situation fausse ratVranchira peu à peu de tout scrupule et elle ne songera qu'à jouir de la couronne en plaqué, dont on a essayé de faire une auréole, et qui sera le prix de son inconduite. Cela n'est ni bien beau, ni bien poétique, mais c'est la réalité. Mme Walewska ne songeait qu'à jouir de cette réalité qui lui donnait les plus doux enivrements du rêve.
Elle resta trois semaines avec l'empereur au château de Finkenstein. Elle s'était tout à fait accoutumée à lui et lui témoignait la plus vive tendresse. On s'est plu à dire que cette tendresse était désintéressée. Cette affirmation est peut-être téméraire. Si, au lieu de suivre l'empereur, elle avait suivi un simple lieutenant ou capitaine, oui, on eût pu le croire. Mais la vie luxueuse qu'elle mena plus tard à Paris, les mouchoirs à cent vingt-cinq francs pièce qu'elle achetait chez Leroy, etc., etc., ne permettent pas de croire qu'elle s'était donnée à Napoléon simplement pour ses beaux yeux, comme on dit. De la tendresse, il fallait bien qu'elle lui en témoignât, c'était dans son rôle de femme entretenue. Autrement, pourquoi serait-elle venue auprès de l'empereur? Elle aurait eu l'air de n'avoir quitte son mari que par intérêt : ne fallait-il pas saupoudrer d'un peu de poésie une aventure si vulgaire?
Toujours est-il que le faux ménage allait on ne peut mieux. L'empereur prenait chaque jour ses repas avec sa belle mailressc, — il ne le faisait pas
à Paris avec sa femme — et cherchait à lui laire oublier par une déférence toute empreinte de tendresse le sacrifice qu'elle lai avait fait de son hoQneur. Douce et mélancolique, Mme Walewska acceptait ses soins, et la conversation était toujours aimable, vive, empressée chez l'empereur, tendrement passionnée, quoique toujours voilée d'une légère teinte de mélancolie chez la jeune femme. Quand l'empereur la laissait seule, elle prenait un livre, le feuilletait et lisait quelques pages sans en suivre le sens ; sa pensée était ailleurs. Lassée bientôt, elle rejetait le livre, se levait et allait regarder àtra vers les jalousies la parade des troupes.
Les soldats, eux, qui voyaient la maîtresse de leur empereur faire avec lui des promenades en voiture, qui la voyaient rentrer au château avec lui, trouvaient, avec leur bon sens naturel, qu'il avait tort de penser à « la rigolade » quand l'armée avait été si cruellement décimée à Eylau, et qu'elle était si éprouvée maintenant par la faim et le froid. Ils savaient bien que cette femme n'était pas à Finkenstein pour partager leurs privations et ils étaient loin de la voir d'un bon œil. « Celle-là, disaient-ils, ne s'est pas donnée: elle s'est vendue. » Avaient-ils tort?
Quant à Napoléon, il avait pris de jour en jour un goût plus prononcé pour cette jeune Slave, douce et soumise avec lui comme l'était Joséphine, et qui ne pleurait pas comme elle à tout propos ; il s'accommodait fort de sa nouvelle compagne, lorsque la paix de Tilsit vint interrompre cette lune de miel de contrebande. Il dut repartir pour Paris. Les deux amants se firent de tendres adieux; on se jura de part et d"aulro une fidélité éternelle et
Napoléon ne desserra ses bras de la taille de sa maîtresse qu'après que celle-ci lui eût promis de venir le retrouver à Paris.
L'empereur rentra le 27 juillet dans sa capitale. Jamais il n'avait fait une plus longue absence. Après avoir reçu les félicitations des grands corps de l'État sur les glorieux résultats de la laborieuse campagne qui venait de se terminer, après avoir réglé une foule d'affaires qui n'attendaient que son retour pour être tranchées, il fit chanter à Notre- Dame un Te Deiim auquel il assista en grande pompe. A aucune époque 11 ne parut jouir plus pleinement de sa prodigieuse fortune. Le peuple, de son côté, fermement convaincu que la paix de Tilsit avait clos l'ère des grandes guerres, se laissait aller à toute sa joie et la manifestait par le plus vif enthousiasme.
Peu à peu, l'empereur, à qui la distance et les nuages d'encens faisaient perdre de vue Mme Walewska, reprenait, avec ses travaux, ses habitudes de galanterie. Et, se retrouvant au milieu de son troupeau de dames du palais et de lectrices, il ne résistait point aux tentations qui s'offraient à lui de toutes parts.
On le remarqua lors des fêtes du mariage de son frère Jérôme, le nouveau roi de Westphalie, avec la princesse Catherine, fille du roi de Wurtemberg. Ces fêtes furent superbes. La cérémonie eut lieu aux Tuileries, dans la galerie de Diane. On y déploya la pompe la plus magnifique, mais, au milieu de tout cet éclat, on n'avait d'yeux que pour celui qui venait de faire une nouvelle et si étonnante moisson de lauriers et on regardait
... cet homme souverain Passer, muet et grave, ainsi qu'un Dieu d'airain.
De lui, « les yeux se reportaient involontairement sur une personne d'une rare beauté qui paraissait pour la première fois au milieu des dames de la cour (1) » mais non pas au château. Cette personne n'était autre que Mme Gazzani qui, malgré la modeste réserve sur laquelle elle s'était tenue jusque-là en dépit de la haute faveur dont elle jouissait auprès du souverain, s'était apparemment lassée de son humble rang de lectrice et avait demandé de l'avancement. Cet avancement, sa beauté et sa complaisance lui donnaient des droits à l'obtenir. L'empereur ne lui accorda cependant pa& le titre de dame du palais, qui était l'objet de son ambition, mais il décida qu'elle serait présentée à la cour, ce qui, de fait, le lui donnait, « on ne sait trop pourquoi, ou plutôt on le sait (2) ». Ne fallaitil pas, en effet, accorder quelque chose à cette charmante femme qui, elle, lui accordait tout? Et, si l'on s'était permis de lui représenter que l'étiquette s'opposait à ce qu'une simple lectrice eût accès aux cercles de l'impératrice, il aurait pu répondre qu'il y avait des précédents, que Mlle Lacoste y avait été admise avant Mme Gazzani, et surtout que tel était son bon plaisir. Cependant cette faveur fit beaucoup parler à la cour ; cela fit presque scandale. « L'empereur, ordinairement très peu susceptible d'être influencé dans de pareils rapports, fut très faible en cette circonstance (3). » Mais on n'osa pas le dire tout haut. On était habitué déjà à s'incliner devant les caprices du souverain. Les
(1) Chancelier Pasquier, Mémoires, t. I, p. 310. (•2) Duchesse d'Abrautès, Histoire des salons de Paris, t. IV, p. 147.
(3) /iu/., Mtisnoires, t. VI, p. 567.
femmes se consolèrent tout bas de ce qu'elles appelaient un passe-droit en critiquant l'incorrection, non pas de la conduite, mais du langage de la belle Génoise ; les hommes, très indulgents sur ces sortes de choses, quand c'est la temme d'un autre qui les fait, excusèrent tout naturellement la faveur dont elle était l'objet en disant que ce n'était que justice quand on est si belle ! Belle, en effet, elle l'était, plus que toute autre femme de la cour, et certes la concurrence sur ce point était grande. Mais sa beauté, rehaussée maintenant par le bonheur d'être présentée, était plus éclatante que jamais. La jeune femme avait pris avec la plus gracieuse aisance les manières de la cour et se livrait avec abandon à cette vie de fêtes qu'elle aimait. Rien qu'elle n'eût qu'un esprit assez ordinaire que recouvrait, aux yeux superficiels, le vernis uniforme du monde, sous lequel la médiocrité est si heureuse de se cacher, ou plutôt de se produire, elle eut l'habileté de ne point trop déplaire à ce ramassis d'envieux et de jaloux qui était la cour impériale. Enfin on lui sut gré de ce qu'elle n'abusa pas de sa faveur pour faire du mal, bien qu'elle se mêlât de quelques intrigues ; et les plus avisés, au lieu de devenir jaloux d'elle, trouvèrent plus habile de recourir à la patience. Une autre femme, pensaient-ils, ne tarderait pas à supplanter la favorite du jour. L'avenir ne devait pas être long à leur donner raison.
Dans le courant de septembre, voulant se délasser de ses campagnes et de ses travaux, l'empereur décida qu'il irait en villégiature à Fontainebleau et que sa cour l'y accompagnerait. Jamais souverain lie déploya plus de magnificence que Napoléon dans
le château de François I*^ Son séjour s'y prolongea pendant près de deux mois. Malgré une étiquette sévèrement réglementée, dans ce château où les divertissements étaient ordonnés avec la régularité des exercices dans une caserne, les passions humaines, contenues, mais non étoutïées, suivaient leur cours : elles prenaient seulement un masque de convenance et mettaient une sourdine à l'éclat de leur expression. Les intérêts, les intrigues, d'amour et autres, tout cela allait son train sous le manteau des fêtes, mais, comme de juste, c'était
Pour voir cette figure illustre et solennelle
autour de laquelle semblait graviter le monde, que chacun, au château, s'empressait à son tour.
Les beaux ombrages de la forêt de Fontainebleau, le charme mystérieux qu'exerce sur tous les cœurs le silence des bois, n'eurent pas grande influence sur l'âme de l'empereur. Les sens continuaient à dompter le sentiment. Aussi, toujours polissonnant, se livra-t-il à ses distractions habituelles, moins amoureuses que galantes, moins galantes même que brutalement sensuelles-
11 avait pris l'habitude de faire avec sa femme une promenade en calèche avant l'heure du dîner; mais le peu de poésie qui pouvait lui pénétrer le cœur pendant cette promenade, ce n'était pas au sein de Joséphine qu'il l'épanchait. C'était avec sa belle Génoise. « Il l'avait fait loger à Fontainebleau de manière qu'elle pût se rendre à ses ordres quand il la faisait appeler. On se disait à l'oreille que, le soir, elle descendait chez lui, ou bien qu'il allait dans sa chambre ; mais, au milieu des cercles, il ne lui par-
lait pas plus qu'à une autre (1). « Il avait pour cela ses raisons ; mais, aux raisons de convenances, — s'il peut être question de convenances en une pareille affaire, — il faut peut-être joindre des raisons de politique toute personnelle, de politique d'alcôve. Faisant un peu le sultan au milieu de son harem, un peu le coq au milieu de ses poules, Napoléon passait d'une dame de sa cour à une autre avec la plus grande facilité, — de sa part comme de celle de ces dames.
Lassé apparemment de « cette froide liaison » avec Mme Gazzani, il s'avisa de trouver qu'une certaine Mme de B..., de la maison de la princesse Pauline (il y avait trois dames, dans la maison de la princesse, dont le nom, précédé d'une particule, commençait par un B : mais il est hors de doute qu'il s'agit ici de Mme de Barrai), qu'une certaine Mme de B... avait une beauté plus piquante que la belle Génoise ; et, comme « il voulait se réserver à lui toutes les libertés », il se mit à circonvenir celle qu'il brûlait maintenant de donner pour remplaçante à l'Italienne, qui avait succédé elle-même à la Polonaise, après avoir été de ses devancières. Mme de B... avait, comme Mme Duchâtel, comme Mme Walewska, un vieux mari qu'on eût pu prendre pour son père. Dame du palais de la princesse Pauline, son amie par-dessus le marché, elle était grande comme un tambour-major et avait la tête toute petite, toute mignonne, mais toute pleine d'esprit. C'était à se demander comment tant d'esprit pouvait tenir dans une aussi petite tête. Enfin, elle joignait à tous ses mérites celui de
(1) Mme de Rémusat, Mémoires, t. UI, p. 2i2.
porter mieux que personne le grand habit de cour.
Il n'en fallait pas plus pour exciter les désirs de l'empereur. 11 écrivit : on lui répondit. Le moyen d'ailleurs de faire autrement et de rendre une impolitesse pour une gracieuseté, pour une gracieuseté de l'empereur ! Il est vrai que cette gracieuseté était une impertinence, mais, de la part d'un souverain, les dames ont l'habitude de considérer les impertinences comme des faveurs. Une correspondance en règle s'établit donc entre la jolie favorite de la princesse Pauline et son admirateur qui lui envoyait jusqu'à trois lettres par jour.
Il fallait que Napoléon en fût singulièrement épris pour se livrer, lui qui détestait écrire, à une telle débauche épistolaire. Constant portait toutes les lettres.
Un soir, l'empereur lui en donna une à porter qui» par suite d'un malencontreux accident, ne parvint pas à son adresse. Voici ce qui était arrivé : « Dans le palais de Fontainebleau, raconte Constant, est un jardin intérieur appelé le Jardin de Diane, oîi Leurs Majestés seules avaient accès. Ce jardin est entouré des quatre côtés par des bâtiments. A gauche, la chapelle avec sa galerie sombre et son architecture gothique; à droite, la grande galerie... Le bâtiment du milieu contenait les appartements de Sa Majesté. Enfin en face, et fermant le carré, de grandes arcades derrière lesquelles étaient des bâtiments destinés à diverses personnes attachées soit aux princes, soit à la maison impériale.
« Mme de B..., la dame que l'empereur avait remarquée, logeait dans un appartement situé derrière ces arcades, au rez-de-chaussée. Sa Majesté me prévint que je trouverais une fenêtre ouverte par
AXXE-FRAXCOISE-HIPPOLYTE BOUTET, dite Mlle Mars (1779-1849) etitrn au Thiitjtre-Français û l'âge de quinze ans ; interprète applaudie de l'art classique, comme de l'art romantique.
Xap. Am.
laquelle j'entrerais avec précaution: que, dans les ténèbres, je remettrais son billet à une personne qui me le demanderait. Cette obscurité était nécessaire, parce que la fenêtre ouverte derrière les arcades, mais sur le jardin, aurait pu être remarquée s'il y eût eu de la lumière. Ne connaissant pas l'intérieur de ces appartements, j'arrivai et j'entrai par la fenêtre. Croyant alors marcher de plain-pied, je fis une chute bruyante occasionnée par une haute marche qui était dans l'embrasure de la croisée. Au bruit que je fis en tombant, j'entendis pousser un cri et une porte se fermer brusquement. Je m'étais légèrement blessé au genou, au coude et à la tête.
« Je me relevai avec peine, tant j'étais endolori, et je me mis à chercher à tâtons autour de cet appartement obscur ; mais, n'entendant plus rien, craignant de faire un nouveau bruit qui pourrait être entendu par des personnes qui ne devaient pas me savoir là, je pris mon parti et retournai près de l'empereur auquel je contai ma mésaventure (1)... »
L'empereur écouta son valet de chambre avec toute l'attention d'un amoureux. Sa chute, dont il rit de tout son cœur, le consola de l'insuccès de sa mission, et, comme il était de joyeuse humeur, il ajouta : « Oh ! oh ! il paraît qu'il y a une marche, c'est bon à savoir. Attendons que Mme de B... soit remise de sa frayeur, j'irai chez elle et vous m'accompagnerez. »
Constant se retira. Au bout d'une heure environ, l'empereur vint le rejoindre et sortit avec lui par la porte de son cabinet qui donnait sur le jardin. La nuit était fort noire : tous deux s'engagèrent dans
(1) Constant, Mémoires, t. II, p. 382.
la cour qu'ils devaient traverser presque en diagonale.
Le valet de chambre, qui connaissait la disposition des lieux, servait de guide à son maître. Napoléon était tout émoustillé par cette expédition qui avait quelque apparence de romanesque ; son air de mystère et d'aventure l'amusait on ne peut davantage, et il se laissait conduire, humant avec délices l'air frais et parfumé des nuits de Fontainebleau. Constant le mena droit à la fenêtre qu'il avait précédemment escaladée et qui était encore ouverte. 11 l'aida à la franchir, car Napoléon n'était plus l'homme maigre et nerveux de la campagne d'Italie et du consulat : depuis deux ans il prenait du ventre et s'était déjà fort épaissi. Puis, son valet de chambre l'ayant guidé de façon à lui éviter de trébucher sur la marche invisible, il le congédia.
L'empereur ne rentra chez lui qu'au matin. Il était sorti de chez Mme de B... par la fenêtre qui lui avait déjà servi de porte pour entrer. Comme il n'est pas trop hardi de penser qu'il trouva l'issue par laquelle s'était échappée Mme de B... lorsque Constant était venu en avant-garde, on peut même croire, sans être téméraire, que ladite dame vint en personne chercher et guider son impérial visiteur. Le témoignage de Constant est péremptoire. Cependant la duchesse d'Abrantès, qui semble répondre aux Mémoires de Constant, parus avant les siens, dit qu' « il est faux que l'empereur ait jamais réussi » auprès de Mme de Barrai, pour laquelle cependant elle reconnaît qu' « il eut un vive fantaisie ». — « Je connais, dit-elle, toute cette affaire. Je sais très bien que l'empereur a écrit lui-même, chose assez rare pour lui dans des relations passagères telles
que celle-là eût été si Mme de B... n'avait pas eu le bon esprit de résister au prestige éblouissant que présentait alors Napoléon. Quelle auréole de gloire, quel nuage continuellement lumineux étaient autour de lui ! Il fallait, pour résister, qu'une femme aimât ailleurs, car il n'est pas de raison, il n'est pas de vertu à Tépreuve d'une telle séduction (1). »
Si Mme d'Abrantès, pour prouver que Mme de B... n'a point cédé aux sollicitations de l'empereur, dit qu'elle aimait ailleurs — et la vérité est qu'elle aimait M. Achille de Septeuil — la preuve n'est pas bonne. L'amour est en général un préservatif de l'amour, c'est exact, mais il y a des exceptions ; et d'ailleurs, pour cela, il faut que ce soit un amour vrai et non un caprice, une fantaisie. Napoléon aimait beaucoup Mme Walewska : cela l'empêchait-il d'aimer Mme Gazzani, Mme de Barrai, et bien d'autres? Pourquoi refuser aux femmes le don d'être aussi volages que le grand homme, surtout quand c'était à leur profit? Le fait d'aimer un autre homme que son mari, au su de toute la cour, montrait déjà une certaine élasticité de cœur, pour ne pas dire de principes. Pourquoi l'amour qu'avait Mme de Barrai pour le jeune colonel de Septeuil, fils du premier valet de chambre de Louis XVI, l'aurait-il, dans ces conditions, empêchée de répondre aux avances du souverain? On sait, de reste, qu'il fallait avoir une grande largeur de vues pour appartenir à la maison de la princesse Pauline; « sa conduite jetait un reflet fâcheux sur les jeunes et jolies femmes qui formaient sa cour ». D'un autre côté, « il n'est pas de vertu à l'épreuve d'une telle séduction, »
(1} Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. VI, p. 5G9.
conclut la brillante chroniqueuse de l'Empire, et cette conclusion a tout l'air du de profimdis de la vertu de Mme de Barrai. Devant toutes ces probabilités, y a-t-il moyen de mettre en doute l'affirmation de l'honnête témoin oculaire Constant?
Malgré tout le plaisir que lui avait donné son expédition nocturne, Napoléon se lassa vite d'une liaison qui le forçait à une contrainte et à des ménagements ; le roman, commencé par l'escalade d'une fenêtre, en pleine nuit, se réduisit en somme à une simple fantaisie passagère. Il n'est pas probable que Mme de B... se blasa la première ; car, dans l'intention bien évidente de se ménager celui qui lui avait amené l'empereur, plutôt que par un intérêt exagéré pour sa personne, elle envoya, le lendemain de cette aventure, un homme de confiance demander de sa part des nouvelles de Constant et l'assurer de tout le déplaisir que lui avait causé sa chute.
La rupture, ou plutôt la négligence, l'abandon, vint de Napoléon.
Lassé de Mme de B..., le cœur de l'empereur se prit à battre de nouveau. Il ne le laissait guère chômer.
Quelle fut la nouvelle favorite? A vrai dire, il n'y en eut pas qu'une : comme l'abeille, Napoléon voltigeait de fleur en fleur :
Sur différentes fleurs l'abeille se repose Et fait du miel de toute chose.
De tous ses caprices l'empereur pensait faire de l'amour.
On a dit que Mme Savnry fut au nombre de ces la-
•vorites d'un jour (1). Née Félicité de Faudoas et un peu cousine de l'impératrice Joséphine, celle qui devint la duchesse de Rovigo était au nombre des plus belles femmes de la cour impériale; « elle a surtout, a dit la duchesse d'Abrantès, la plus admirable taille que j'aie jamais vue (2) ». Elle avait aussi, en tout, la plus admirable indifférence que l'on pût voir; et, comme cette indifférence, qui tenait à son origine créole, s'étendait à ses amants, ainsi qu'à son mari et à son frère i 3), elle ne captiva pas pour longtemps les bonnes grâces de l'empereur. Elle s'en consola, paraît-il, en prenant d'autres amants. Et l'empereur, alors, avec une légèreté très blâmable, s'amusait à apprendre au général quelques-unes des aventures de safemtne. C'était son habitude en pareille occurrence : il n'avait rien de plus pressé, quand il connaissait les fredaines d'une femme, que de les apprendre au mari, — et réciproquement. C'était peu charitable à lui, car il n'aurait pas dû oublier avec quelle douleur il avait connu jadis celles de Joséphine. Mais, en en parlant cà Savary, il lui ordonna en même temps, et cela d'une façon si formelle, de se tenir coi et de ne faire aucun esclandre, que celuici, qui était la soumission même devant Napoléon, fit semblant de ne rien savoir et continua de vivre avec sa femme comme si elle était un modèle de fidélité. Il est vrai qu'il avait été de son côté aux informations et que ce qu'il avait appris compliqua tellement ses sentiments, que le mieux, il le vit bien, était
(1) Général Thiébault, Mémoires, t. V, p. 305: « Mme Savary, qui était la maîtresse de Napoléon... »
(2) Duchesse d'Abrantès, Mémoires sur la Restauration^ t. II, p. 16G.
(3) Voir Général de Saint-Chamans, Mémoires, p. 94.
defaireTaveugle. C'est toujours le parti le plus sage quand on tient plus à sa tranquillité qu'à sa dignité. C'est aussi le conseil que lui donna l'empereur qui, un jour, parlant à une jeune femme des infidélités réciproques dans le mariage, disait ; «.. Vous voilà stupéfaite pour bien peu de chose! C'est, dit-on, pour nous une petite affaire quand nous le savons, et rien quand nous ne le savons pas. Jugez de ce que vous devez dire alors, vous autres! voulez-vous le savoir?
— J'écoute, Sire.
— Eh bien, rien du tout. Et comme, vous autres femmes, vous ne pouvez pas vous taire, si vous parlez, que ce soit pour le trouver bon (1). »
(1) Duchesse d'Abrautès, Mémoires, t. VI, p. 6}.