Nap. AîI
de la même façon, par une autre femme qui, plus que personne, voyait beaucoup le général à celte époque. De la fenêtre de sa maison du quai Conti, elle le regardait venir « d'un pas gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux, et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées, mal peignées et tombant sur le collet de celle redingote gris de fer devenue si célèbre ; les mains longues, maigres et noires, sans gants, parce que, disait-il, c'était une dépense inutile ; portant des botles mal faites, mal cirées... Seuls, un regard et un sourire toujours admirables... » (1).
Voilà pour l'extérieur. Ce physique bizarre, qui ne devait guère plaire aux femmes, bien que Mme d'Abrantès et l'amie de Stendhal aient remarqué la beauté du regard de Bonaparte, — peut-être après coup, lorsque le monde entier retentit de ce nom tout aussi bizarre, — ce physique annonçait sûrement un esprit inquiet, agité, une ambition et une volonté.
Quand on veut peindre le côté amoureux d'un homme, il est indispensable de connaître le jugement qu'ont porté sur lui les femmes qui l'ont approché: aussi faut-il les consulter de préférence. L'une d'elles, qui l'a aimé, quelque prodigieusement laide qu'elle fût, qui « le persécuta de ses préférences ridicules et prétendait gagner son cœur en lui donnant de bons dîners » (2), Mme de Bourrienne, a écrit : « Le lendemain de notre second retour d'Allemagne, en 1795, nous trouvâmes Bonaparte au Palais-Royal, auprès d'un cabinet que tenait un nommé Girardin. Bonaparte
(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. I", p. 195.
(2) Stendhal, Vie de Nafioléon,p. 7C.
embrassa Bourrienne comme un camarade que l'on aime et que l'on revoit avec plaisir. Nous fûmes au Théâtre-Français, où l'on donnait une tragédie et Le sourd ou l'auberge pleine. Tout l'auditoire riait aux éclats... Bonaparte seul, et cela me frappa beaucoup, garda un silence glacial... Une autrefois il disparaissait d'auprès de nous sans rien dire ; et lorsque nous le croyions ailleurs qu'au théâtre, nous l'apercevions aux secondes, aux troisièmes, seul dans une loge, ayant l'air de bouder... » (1).
Peut-être boudait-il, en effet, sans que Mme de Bourrienne s'en rendît compte, devant la laideur remarquable de celle-ci; mais, de plus, une préoccupation maîtresse dominait la pensée de Bonaparte, et cette préoccupation, bien qu'elle eût revêtu les dehors du mal d'amour, n'était rien moins que poétique. Le général était in.quiet sur l'avenir, et, sans un sou de fortune, se demandait comment il pourrait vivre. Tout cela ne poussait guère aux frivolités de la galanterie. Mais Bonaparte avait vingt-six ans, et la moindre embellie dans les grisailles de son existence, lui faisait sentir la vie avec une profonde acuité; lavue, la conversation d'une femme le remuait jusque dans ses fibres les plus intimes.
Il garda longtemps le poétique souvenir d'une jeune fille, parfum délicieux qui embaume le reste de la vie, qu'il avait vue un mois environ après son retour de l'armée des Alpes. Ce ne fut pas un roman, pas même une idylle comme celle qu'il avait esquissée avec Mlle Clary. Ce ne fut guère qu'une causerie, à la campagne, par une aprèsmidi d'été, avec une jeune fille intelligente et
(1) Bourrienne. Mé)noi)'es,t. !<=■■, p. 78.
inslruile. On parla. De quoi? Oh! nullementd'amour, mais de polilique, de guerre, d'histoire, de métaphysique... On fit un peu de musique, on dansa pardessus tout cela, et le profil un peu heurté, un peu garçon de cette charmante fille demeura gravé, avec toute la finesse d'un camée antique, dans le cœur du général. Ce ne fut qu'une vision et ne devint qu'un souvenir; jamais la jeune fille entrevue ne prit chez lui plus de place que n'en prend un souvenir, mais ce souvenir fut aussi doux qu'ineffaçable; une de ces choses enfin que M. Paul Bourget appelle « profils perdus ». Au reste, voici la chose.
Le capitaine d'artillerie Marmont, allant passer quelques jours chez son père, à Chûtillon-sur-Seine, avait prié son général de lui faire l'honneur de l'y accompagner. Bonaparte y consentit et son second aide de camp Junot fut du voyage.
L'habitation de M. de Marmont, nous apprend une de ses voisines de campagne qui a laissé, avec une réputation maintenant bien éteinte de femme de lettres, des Mémoires très supérieurs aux ouvrages qui avaient fait cette réputation, l'habitation deM.de Marmont, chef-lieu de la terre de Sainte-Colombe, était située dans la ville même de Châtillon, mais à l'une de ses extrémités. On l'appelait le ChAtclot. Marmont avait parlé avec le plus grand enthousiasme à son père du général Bonaparte. « Je le trouvais, a-t-il écrit plus tard en se rappelant ces temps de sa jeunesse, je le trouvais si supérieur à tout ce que j'avais rencontré dans ma vie ! Ses conversations intimes étaient si profondes et avaient tant de charmes!.. » (1). Aussi, partageant l'enthousiasme de
(1) Duc de Raguse, Mémoires, t. I"", p. 60.
son fils, M. de Marmont père vantait-il dans tout son voisinage les mérites du général.
Quand Bonaparte fut arrivé, on s'ingénia à lui donner des distractions. Comme le pays n'offrait pas grande ressource par ses beautés naturelles, on se rabattit sur les plaisirs de la société et on le pi'ésenta à quelques familles du voisinage. Malgré tout le bien que les Marmont disaient de lui, malgré le plaisir que l'on éprouve toujours, à la campagne, à voir un visage nouveau, malgré le goût pour la société qui était alors bien plus vif que de nos jours, les portes ne s'ouvraient qu'avec répugnance devant le général Bonaparte. « Les souvenirs récents de la Terreur avaient laissé plus d'aversion que d'attrait pour ce qui portait l'extérieur républicain. L'esprit réactionnaire du temps permettait presque de manifester réloignement qu'on avait pour ces officiers bleus, comme on disait, et si nous n'avions pas été au-dessus de tous les entraînements de petites villes, nous n'aurions pas reçu le petit général, que ceux qui l'avaient aperçu n'hésitaient pas d'ailleurs à traiter d'imbécile (1). » Le commun des hommes est porté, en effet, à traiter comme tels ceux qui, d'un esprit plus élevé que le leur, ne daignent ou ne savent pas prendre part à leurs ineptes conversations ou à leurs sots plaisirs : un homme d'un esprit supérieur, dans une réunion d'imbéciles, n'at-il pas vraiment l'air d'un idiot?.. Tel était Bonaparte à Châtillon, et sa taciturnité constante confirmait dans leur jugement toutes les bonnes gens du pays.
Parmi les familles auxquelles fut présenté le général était la famille de Chastenay. On pria Mlle Vie-
(1) Mme de Chastenay, Mémoires, t. !•',
torine, jeune fille de vingt-deux ans, de se mettre au piano, et elle s'exécuta de bonne grâce. Bonaparte la complimenta, mais en termes brefs, saccadés. On la pria de chanter. Elle dit alors une romance italienne qu'elle avait mise elle-même en musique. Puis elle demanda à Bonaparte si elle prononçait bien l'italien. Plus bref encore que tout à l'heure, le général se borna à répondre : Non.
C'était peu engageant. Cependant la connaissance était faite, et, le lendemain, les Chastenay allaient au Châtelot, à un dîner en l'honneur de Bonaparte. Piquée de la brusquerie du général, curieuse aussi d'étudier une nature qui tranchait si fort sur tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors, à en juger par le regard étrange qui jaillissait des cavités de cette figure maigre, à en croire aussi l'enthousiasme fanatique de Marmont et de Junot sur lesquels il exerçait une sorte de magie, Mlle Victorine se rapprocha de lui après le dîner. Pour amorcer la conversation, elle l'interrogea sur la Corse, pays bien peu connu alors. C'était la meilleure manière de tirer de lui autre chose que deux ou trois mots.
On était sorti de table. Le général et la jeune fille se tenaient debout dans le salon, appuyés sur une console, entre deux fenêtres. Mlle de Chastenay était captivée par les saillies originales, le pittoresque des expressions, la richesse de couleurs de la conversation de Bonaparte : tout cela ressortait, brusquement, se succédant, comme des camées antiques sur une ceinture d'or. « Je n'avais jamais rencontré personne, a-t-elle écrit plus tard, qui me parût avoir tant d'esprit. » De quoi s'entretenaient donc ces jeunes gens? A vrai dire, Bonaparte parlait à peu près seul : il faisait la synthèse des événements
de la Révolution et en tirait des conclusions neuves au moyen d'arguments d'une netteté surprenante: puis, il faisait la critique des hommes et de leurs actes, abordait le chapitre des guerres civiles, passait de là à la noblesse et revenait ensuite à la Révolution par une association d'idées toute naturelle.
Et tout cela était profondément pensé, nettement exprimé en quelques mots concis, pittoresques, énergiques, frappés à l'emporte-pièce et brillants comme des médailles romaines. Jamais Mlle Victorin© n'avait entendu parler ainsi. Elle était absolument subjuguée : le charme étrange et nouveau de ces paroles, elle semblait le respirer comme si le général eût été enveloppé des senteurs sauvages de sa mystérieuse île de Corse.
On ne parla pas seulement politique, révolution et guerre civile. Entre jeunes gens, on n'est pas long à quitter ces sujets pour en aborder de plus gracieux. On parla poésie. Bonaparte s'était engoué d'Ossian. Il exprima avec chaleur l'impression de douce et mélancolique ivresse que lui laissaient au cœur les chants brumeux du poète calédonien. Il fut éloquent et « prêta de son génie au poète ». La jeune fille était de plus en plus transportée : la poésie après les considérations les plus élevées sur les causes et les résultats de la Révolution, Ossian et Bonaparte, n'y avait-il pas là une jouissance rare pour ut> esprit délicat, cultivé en même temps qu'ardent? MlleVictorine ne soupçonnait pas qu'on pût atteindre une telle hauteur de vues, une telle souplesse d'esprit. Bonaparte, qui s'apercevait bien de l'impression qu'il produisait, l'attribuant peut-être à Ossian et à ses chants, offrit à la jeune lille de lui en apporter
le recueil. Mlle Victoriiie allait dire oui, quand une sorte de pruderie provinciale, indigne d'elle, paralysa ses facultés : elle roulait comme une sotte à la pensée d'accepter un livre d'un militaire, et remercia gauchement. De cette Taçon, une seconde visite, qui aurait peut-être eu des conséquences décisives pour l'avenir de l'un et de l'autre, n'eut pas lieu. Que de fois, par exemple, Mlle Yictorine se reprocha sa sottise !
D'Ossian, on en vint tout naturellement à Bernardin de Saint-Pierre : Paul et Virginie fut discuté. Chacun donna son appréciation et Bonaparte frappa beaucoup la jeune fille en disant que « le tragique du dénouement de Paul et r<!>^//i/*? était la grande cause de l'intérêt qu'excitait leur histoire ». On parla aussi du bonheur et la jeune fille ne fut pas moins frappée de cette idée si juste en sa concision que, « pour l'homme, il devait consister dans le plus grand développement possible de ses facultés ».
Une telle surabondance d'idées se pressant les unes après les autres, comme les gros bouillons d'une source à fleur de terre, jetaient dans le ravissement l'esprit alerte et ouvert de Mlle de Chastenay. En province, on est rarement gâté par l'élévation et l'originalité des causeries : l'esprit s'y rétrécit presque forcément au milieu de gens dont les intérêts et les soins domestiques sont la seule occupation, et qui semblent recouverts d'un lourd et uniforme manteau de plomb et d'ennui. Aussi la jeune fille, transportée de plaisir, laissait-elle paraître les impressions de son âme : Bonaparte, se voyant compris et apprécié, trouvait de son côté une jouissance intime et délicate à tirer devant elle les feux d'artifice de son esprit. 11 y avait un peu de vanité
40 NAPOLÉON AMUUUEUX.
dans ce jeu, un peu d'amour naissant aussi, mais c'était délicieux. Les deux jeunes gens étaient dans cet état charmant où deux cœurs que le hasard vient de mettre face à face se comprennent, cherchent à se connaître à fond, s'interrogent avec gaieté, se répondent avec bonheur et ne se quittent qu'avec regret.
On se revit : chaque fois on causa de sujets sérieux où la politique, comme de juste en ces temps troublés, tenait la plus grande place. Puis on se promena un peu par les champs, et le futur maître du monde aida une jeune fille à cueillir des bleuets. « On nous fit jouer aux petits jeux dans le salon du Châtelot, raconte Mme de Chastenay, qui se plaît à s'étendre sur cette fraîche et innocente idylle, et, par suite d'un gage touché, je vis à genoux devant moi celui qui vit bientôt l'Europe aux siens. Nous dansâmes des rondes. Notre compatriote Junot, alors aide de camp du général, et depuis général et duc d'Abrantès, nous beugla la ronde si connue Mon berger n' est-il pas drôle? et ce fut une très bruyante joie. »
On se figure mal le général Bonaparte, avec tous les soucis qui l'assiégeaient alors, prenant sa part de ces divertissements bruyants et champêtres dans des scènes de Lancret ou de Boucher. Mais Mlle Victorine semblait l'avoir ensorcelé.
Le lendemain de ce jour, au moment où l'on allait partir pour une autre petite fête champêtre, la nouvelle parvint que le général Bonaparte était destitué. Celui-ci, ne comprenant rien à cette affaire, renonce à rester un jour de plus à Châtillon. Il va faire ses adieux aux de Chastenay, ne trouve que la mère, et part. « Il me serait difficile, a écrit
Mme de Cliastenay, de dire combien je restai surprise et affligée. »
Ce n'était là, en somme, qu'une sympathie naissante, qui ne demandait qu'à se développer, et qui n'était même pas un premier chapitre de roman. Bonaparte conserva cependant un souvenir profond et intime de ces relations si courtes, si chastes, si délicieusement inelTaçables. Les bleuets cette fois avaient remplacé les cerises. Plus tard, marié avec la veuve Beauharnais, couvert de toutes les gloires d'Italie et d'Egypte, premier consul de la République française, Bonaparte parla de cette rencontre à sa femme, mais de manière, semble-t-il, à exciter sa jalousie. Un jour, c'était sous le Consulat, Mlle de Chastenay ayant sollicité et obtenu une audience de Mme Bonaparte pour l'intéresser à une radiation d'émigré, le premier consul entra dans le salon.
« Je fus un peu émue, dit-elle ; je ne l'avais pas vu depuis Châtillon. Dirai-je qu'il fut surpris, et même un peu embarrassé? Cela est pourtant parfaitement vrai. 11 me reconnut, vint à moi, me demanda des nouvelles de maman, puis tout à coup si M. de Marmont était toujours si amoureux de moi. Je répondis, avec assez de fierté, que je ne pensais pas qu'il l'eût jamais été, et que, d'ailleurs, il était marié depuis doux ans. Les questions ne portèrent plus que sur mes talents de musique, dont Bonaparte me parla avec éloge, puis il m'engagea à venir passer des soirées dans leur intérieur, et me priant de l'excuser, il sortit aussitôt, suivi de Mme Bonaparte, qui revint un moment après.
« On croira ce qu'on en voudra croire, poursuit Mme de Chastenay, moi-môme je n'y ai rien compris: pendant tout cet entrelien, dont le ton un peu
supérieur ne m'obligeait pas entièrement, cette femme tremblait comme une feuille agitée. 11 est très sûr qu'elle m'a toujours comblée de politesses, et toujours tenue éloignée, non d'elle, mais de son époux. Je n'étais pas trop dans le cas de lui inspirer de la jalousie, cependant alors j'étais assez brillante. Je connaissais ses beaux-frères qui alors n'épargnaient rien pour éloigner d'elle Bonaparte; on publiait des écrits de plusieurs genres pour le décider au divorce. Que sais-je ce qu'elle pouvait penser, puisqu'elle me connaissait si peu? Quoi qu'il en soit, je terminai l'entretien en la priant de demander pour moi une audience ; elle s'en chargea, aussi ne î'ai-je point obtenue (1 ). »
Il n'y a pas à suspecter la véracité de ce récit : tout indique qu'il est exact et sincère, jusqu'à cette étrange boutade du premier consul demandant si Marmont est toujours amoureux de Mlle de Chastenay. S'il l'a faite, cette demande, — et il savait bien que Marmont n'avait jamais pensé à cette jeune fille, — c'est que lui-même y pensait toujours. Il n'avait même pu s'empêcher de parler d'elle à Joséphine, et de dire qu'elle l'avait frappé, bien plus par son intelligence et son instruction que par sa beauté, car elle n'était point belle. N'était-ce pas l'habitude de Napoléon de raconter à sa femme ses bonnes fortunes et ses moindres caprices ! Pourquoi lui auraitil fait mystère de cette inclination naissante et toute platonique, maintenant dans le passé, et qui n'avait plus qu'un intérêt rétrospectif? De là la jalousie de Joséphine qui, craignant de voir se raviver d'anciens sentiments, écarte purement et simplement la jeune
(1) Mme de Chastenay, Mémoires, t. 1", p. 417.
fiUo lia chemin de son mari. C'était plus sûr. Et de cela on ne la saurait blâmer.
Les lettres de Napoléon à son frère Joseph pendant l'été de l'année 1795 nous font voir l'état d'âme intime de celui qui devait, une année après, commencer cette course de triomphes prodigieux à travers l'Europe (1). On trouve, dans une de ces lettres, du 18 juillet, un tableau de Paris qui montre le changement qui s'était produit en Bonaparte: « Le luxe, dit-il, le plaisir et les arts reprennent ici d'une manière étonnante ; hier on adonné P//è//r<?àrOpéra, au profit d'une ancienne actrice ; la foule était immense depuis deuxheuresde l'après-midi, quoique les prix fussent triplés. Les voitures, les élégants reparaissent, ou plutôt ils ne se souviennent plus que comme d'un long songe qu'ils aient jamais cessé de briller. Les bibliotiièques, les cours d'histoire, de chimie, de botanique, d'astronomie, etc., se succèdent. Tout est entassé dans ce pays pour distraire et rendre la vie agréable ; l'on s'arrache à ses réflexions; et quel moyen de voir en noir dans cette application de l'esprit et ce tourbillon si actif? Les femmes sont partout, aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques. Dans le cabinet du savant vous voyez de très jolies personnes. Ici seulement, de tous les lieux de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail; aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu'à elles et ne vivent-ils que par et pour elles... »
Voilà un petit tableau de la vie de Paris fort bien brossé, mais la folie que Napoléon attribue aux
(1) Voir: Comte de Survilliers (roi Joseph), Mémoires, t. I<".
4f NAPOLÉON AMOUREUX.
hommes, assez justement d'ailleurs, n'est au fond que le reflet de sa propre folie. Les femmes!... Mais elles hantent son imagination enfiévrée, et c'est même les coquettes de Paris qui lui font oublier la coquette Désirée. Il rêve toujours mariage. « Estil heureux, ce coquin de Joseph! » répète-t-il parfois. Et lui-même veut, comme son frère, être heureux de son côté. Mais il faut que son mariage aide à le pousser dans le monde. Désirée ne lui serait utile en rien, elle lui nuirait même peut-être avec son provincialisme et son accent marseillais : il renonce à elle et porte ses hommages à une veuve, qui reçoit beaucoup, n'est pas très difficile sur le choix de ses relations, mais dans le salon de laquelle se coudoient des hommes de l'ancien légime et ceux du nouveau, Mme Permon. Elle est corse de naissance, et amie de la signora Letizia^ qu'elle a connue à Ajaccio. Bonaparte était un des habitués de la maison, et s'il y trouva souvent son couvert mis, ce qui le dispensait d'aller chercher au restaurant un dîner qu'il n'aurait su comment payer, il rendit à la famille Permon beaucoup de petits services et même de grands, de ceux qu'on n'oublie pas. Devenue veuve, Mme Permon que rien, paraît-il, ne pouvait distraire, était menacée de tomber malade. Son médecin, pour chasser ses idées noires, ne trouva rien de mieux que de lui ordonner d'aller au théâtre tous les soirs. La voilà donc qui prend une loge au mois au théâtre Feydeau. Pour éviter les médisances, car ce n'est pas ainsi qu'il est d'usage de porter le deuil de son mari, la loge était grillée. Et c'est au retour d'une de ces représentations, dont la gaieté devait raffermir la santé de la veuve, que le général Bonaparte eut
JEAX-LAMBEllT TALLIEX (1769-1820)
secrétaire de la Commun; innmeMonnelle dit 10 août n<)-2 ; mem'ne delà Convention ; menacé par Robespierre il prU uns part active à l'œuvre de réaction du 9 thermidor. Membre du Conseil des Cinq Cents, non réélu à l'expiration de son mandat, il suivU Bonaparte en E-jypte. Consul à Alicante, pendant l'empire, il mourut sous la Restauration dans un état voisin de la misère.
NAPOLÉON AMOUHEUX. 45
avec elle une conférence bien étrange. Il lui proposa de marier son fils Permon avec sa sœur Pauline, de marier Mlle Laure Permon avec son frère Louis ou son frère Jérôme, puis d'un air un peu embarrassé et convenant qu'il avait passé sur lui un vent de mariage, il termina en lui demandant de donner l'exemple en s'unissant elle-même à lui. En même temps, il lui baisait la main, peut-être parce que cette main était jolie, peut-être aussi parce que la proposition lui semblait à lui-môme un peu singulière et qu'il trouvait ainsi le moyen de ne pas lever tout de suite les yeux.
Mme Permon, toute mère qu'elle était d'un fils de vingt-cinq ans, était encore Jolie et fort désirable ; de plus, elle était bonne, franche, trop franche même, et agréable; elle plaisait par sa grâce, son entrain, sa vivacité et avait en tout la plus piquante originalité. Elle n'aurait Jamais eu cependant celle d'imaginer la triple combinaison matrimoniale et la démarche que le général Bonaparte venait de faire auprès d'elle. Elle le regarda tout d'abord avec un tel étonnement, qu'elle ne put rien dire ; après quoi, une gaieté folle la prenant, elle lui partit de rire au nez. Bonaparte s'en blessa, et il y avait de quoi. Mme Permon fit alors appel à tout ce qu'elle pouvait avoir de sang-froid pour répondre avec sérieux à un projet qui paraissait l'être si peu. Mais Bonaparte lui dit que ce n'était pas là paroles en l'air, que l'âge de la femme qu'il épouserait lui était indifférent si, comme elle, elle ne paraissait pas avoir trente ans; qu'il avait réfiéclii mûrement à ce qu'il venait de lui dire, et qu'il la suppliait, de son côté, d'y réfléchir également.
Rien ne put faire revenir Mme Permon sur sa
détermination qui, au demeurant, était fort raisonnable. Et c'est vraisemblablement après avoir échoué de ce côté que Bonaparte aurait accepté la proposition que lui fit Barras d'épouser la vieille Mlle Montansier, directrice du théâtre du Palais- Royal.
11 ne faut pas rejeter sans examen ce ridicule projet de mariage. Quand on étudie un homme, il ne faut pas le séparer des mœurs de son époque et s'il s'agit de Bonaparte, de celles de son pays d'origine. Or ces sortes d'unions se faisaient couramment à cette époque, et surtout en Corse. Si l'on y voyait des vieillards épouser des petites filles, on y voyait aussi de tout jeunes hommes épouser des femmes mûres. Un mariage avec une vieille femme ne pouvait donc pas paraître aussi choquant à ses yeux qu'aux nôtres. D'ailleurs, les mœurs que l'abbé Prévost donne au chevalier des Grieux, et qui étaient celles des jeunes gens de son temps, n'avaient pas cessé de régner avec la chute de la monarchie; elles s'épanouissaient depuis la Révolution plus éhontées que jamais, et, sous l'Empire, elles seront loin de disparaître (1).
(1) « On vit reparaître sous l'Empire, malgré 89 et à bien pea ie distance de 89, de ces chijvaliers à la mode, frères puînés de celui que Dancourt faisait monter sur la scène au mois d'octobre 1787, de ces chevaliers à la mode, songeant d'abord au solide et donnant ensuite dans la boijatclle, recevant d'une madame Patin lOOO pistoles et acceptant d'une baronne un fort beau cnrrosse, deux gros chevaux, im cocher et un gros barbet.
« Mon ami Rosnian était, dans sa jeunesse, le camarade de dîners et de punchs de quelques gens de lettres; il me raconta... qu'un de nos spirituels auteurs d'opéras comiques, mort après ]8:;0, vint, sous l'Empire, le trouver un matin, et lui annoncer, disait-il, une bonne nouvelle: « Je vais quitter ma vieille! Mon dernier succès a rendu une femme folle de moi. Du troisième «tage je df'sccnds au premier, et elle me donne un cabriolet. » Et
Quoi qu'il en soit, s'il faut en croire les Mémoires de Barras, c'est lui-même, Barras, qui présenta Bonaparte à Mlle Monlansicrpour qu'il la demandât en mariage. Cette femme, renommée depuis fort longtemps dans les fastes de la galanterie au moins autant que dans ceux du théâtre, était loin d'être jeune. On va rire, mais Barras assure qu'elle était « déjà septuagénaire au moins ». Il croit pourtant devoir se défendre, peut-être parce que la chose est vraie, d'avoir jamais eu de liaison avec elle. Fleury, de la Comédie-Française, affirme que Barras aurait été un des amants de la vieille comédienne qui, en dépit de soixante-dix printemps, en dépit aussi d'une vie toute de dissipation, « sans aucune des incommodités de la vieillesse, conserva toujours la même vivacité et, malheureusement pour elle, une tête et un cœur toujours jeunes (1). » Mais, ce qui était plus séduisant que tout cela pour un séducteur, c'est que si la Montansier avait été dissipée, elle n'avait pas été dissipatrice, et, bien que ruinée
comme ce bon Rosmau, ;i un pareil récit, faisait la grimace, notre auteur lui répondit: « Mais, mou cher, je vis comuie tous ces messieurs ! » Ces mœurs-là existaient en haut et en bas de la société, et plus d'un acteur en renom, plus d'un sabreur parvenu avaient pour caissier une Madame Palin, une baronne, et quelquefois mieux
.... « Un père de famille s'était enrichi par plus d'un métier sous le Directoire et au couimencement de l'Empire. Son ûls, endetté, lui avoue un passif de cent mille francs. « Comment avez-vous pu dépenser cent mille francs? — Mais, mon père, un cabriolet, des maîtresses, cela va bien vite. — Comment ! des maîtresses ! à votre âge se ruiner pour des maîtresses! à votre âge et dans mon temps, Monsieur, c'étaient nos maîtresses qui payaient nos cabriolets et se ruinaient pour nous. » {Mémoires d'un bourgeois de Paris, t. I", p. 131-133).
A plus forte raison les jeunes gens qui voulaient se marier recherchaient-ils la fortune avant foute chose.
(1) Fleury, de la Comédie-Française, Mémoires, 1. 1»"", p. GG-69.
par la Révolution, elle possédait encore un million et deux cent mille francs.
Quoiqu'il n'y ait pas eu le moindre amour en cette atïaire, quoiqu'il n'en ait peut-être jamais été question, il fallait la mentionner, puisqu'on en a parlé.
C'est à peu près à cette époque, s'il faut en croire une mémorialiste anglaise, Mme EUiott, ou du moins l'éditeur de ses Mémoires inachevés, que le général Bonaparte aurait demandé la main de cette belle et aimable étrangère.
Mme Elliolt, née Grâce Dalrymple, a été une des plus jolies femmes de son temps. Elle en fut aussi une des plus coquettes, mais elle mettait, ce qui est assez rare, des aspirations élevées dans sa coquetterie. Maîtresse du prince de Galles, dont elle eut une fille, maîtresse ensuite du duc d'Orléans Philippe-Égalité, elle fut, pendant la Terreur, emprisonnée aux Carmes. Il semble qu'une sorte de prédestination ait fait enfermer dans ce couvent transformé en prison trois des femmes, maîtresses de princes et d'un roi de république, qui fixèrent pour un temps l'attention de ce volage qui fut Napoléon : Mme Elliott, Mme de Beauharnais et Mme Tallien. Voici au reste ce que dit l'éditeur des Méjiioires de Mme Elliott : « Mme Dalrymple Elliott se plaisait à conter sur le grand homme qui a rempli le monde du bruit de ses conquêtes une foule d'anecdotes de l'époque où il était comparativement peu connu. Elle avait même reçu de lui une otire de mariage qu'elle avait refusée » (1). Il est
(I) Miuc Elliott, Mémoires, p. 215.
NAPOLÉON AMOUREUX. i9
regrettable qu'on n'ait pas sur ce point des renseignements plus complets; mais si le récit est exact, il est curieux d'observer que Napoléon, qui eut de tout temps une aversion prononcée pour les gens divorcés, s'adressait justement à une femme divorcée en portant ses hommages à cette Anglaise. Si encore elle n'eût été que cela!... On peut remarquer aussi le faible qui, de tout temps, a été le sien pour les femmes d'une conduite irrégulière. Comme les autres hommes, qui sont dupes de leurs sentiments et des coquettes expérimentées qui savent les exploiter à leur profit, Napoléon songe de suite à épouser la première qui peut lui étro utile par la fortune ou le rang qu'il lui suppose, et qui lui fait assez d'avances pour qu'il puisse espérer de se voir accepter pour époux.
La journée du d3 vendémiaire a tiré Bonaparte de son obscurité et de sa misère. Le général va maintenant dans les salons les plus brillants de Paris; on l'y recherche. 11 va chez Barras, où la société est on ne peut plus mêlée, mais où l'on rencontre les puissances de la politique et celles de la finance, courtisées par ces courtisanes qui ont nom Mme Tallien, Mme Mailly de Châteaurenault, Mme Beauharnais, 'Jtc. C'est dans le cercle de ces dames qu'il aime le plus à causer. D'ailleurs, n'at-il pas une dette de reconnaissance envers la citoyenne Tallien? C'est elle, il ne l'a pas oublié, qui, lorsqu'il arrivait de l'armée des Alpes, les vêtements usés, lui fit obtenir du drap dos magasins de l'État, pour se faire faire un uniforme neuf (1).
(1) Voir Ouvrard, Mcmoh-es, t. I ■•, p. 21.
Mais peut-on avoir de la reconnaissance pour une femme si belle, sans voir bien vite ce sentiment se compliquer d'amour? Mme Tallien, « alors la reine de la mode, avait été frappée du regard du général » (1), et l'avait invité à venir chez elle, à la chaumière du Cours-la-Reine, au coin de TAllée des Veuves. Mais écoutons une habituée des soirées de la belle citoyenne de Thermidor.
« 11 y avait ce soir-là, chez Mme Tallien. l'ex-vicomtesse de Beauharnais, dont la grâce créole gardait toute sa séduction, même à côté des beautés éclatantes de Mme de Châteaurenault et de Mme de Cambys, toutes deux remarquables par leur riche taille et leur teint éblouissant.
« Ces trois femmes, vêtues à la grecque, mais avec moins d'exactitude et de recherche que Mme Tallien, avaient l'air de ces confideiites qu'on voit à la suite des jeunes princesses de tragédie; aussi Bonaparte ne fit-il attention qu'au premier rôle. Surpris des avantages réunis dans cette belle personne que la France appelait son sauveur, il reporta sur elle ses idées d'am'^ition, il calcula en un instant le parti qu'elle pouvait tirer, pour sa puissance et sa gloire personnelle, d'une situation unique dans l'histoire de France, il lui créa un avenir superbe et posa la couronne de nos reines sur le front de celle à qui les Français délivrés étaient déjà soumis par l'amour et la reconnaissance (2). »
Mme Sophie Gay dit là de bien belles choses, mais elles ne sont guère vraisemblables; elle prête
(1) Stendhal, Vie de Napoléon, p. 75. (Note d'uue femme sur ^■npoléon1.
(2) Mme Sophie Gay, Salons célèbres.
à Bonaparte des idées qu'il n'avait pAs encore. Car il ne faut pas oublier qu'à ce moment, il allait bien plutôt chez Mme Tallien en solliciteur besoigneux qu'en courtisan de la beauté et du succès. Apres vendémiaire, ce sera dilTérent. Un autre témoin qui, en ce qui concerne Mme Tallien, doit faire autorité puisqu'il fut de ses amants, le financier et fournisseur Ouvrard a écrit : « Ce fut quelque temps avant le 13 vendémiaire que Bonaparte fut présenté chez Mme Tallien. Il était peut-être, de tous ceux qui composaient son salon, le moins en évidence et le moins favorisé de la fortune... Souvent, au milieu des discussions les plus animées, il se formait dans le salon de petits comités où Ton oubliait, dans des entretiens frivoles, les graves intérêts dont on était trop souV'^nt occupé. Bonaparte s'y mêlait rarement; mais lorsqu'il y prenait part, c'était avec une sorte d'abandon, ii montrait alors une gaieté pleine de vivacité et de saillies. Un soir, il prit le ton et les manières d'un diseur de bonne aventure, s'empara de la main de Mme Tallien et débita mille folies (i)...
Bonaparte cherchait, par son amabilité, à se concilier les bonnes grâces de la citoyenne Tallien. Elle était si belle! Et lui si disposé à l'aimerl Quel constraste pourtant entre eux! Lui, petit, chétif, les yeux creux, la peau jaune collée aux tempes, les oreilles de chien mal poudrées, tel enfin qu'on le voit dans son superbe portrait par Guérin. Elle, grande, le teint fleuri, débordante de bonheur, de ce bonheur qui est une seconde beauté chez la femme, et soignée de la tête aux pieds
(I) Ouvrard, Mémoires, t. 1", p. 20.
avec toute la recherche, tout l'art d'uuc grande coquette. « Elle n'avait pour coiffure, a dit la duchesse d'Abrantès, une de ses admiratrices, que ses beaux cheveux noirs bouclés autour de sa tête, mais point du tout pendants (1), seulement bouclés à la manière antique, comme les bustes qu'on voit au Vatican, cette coitïure allait admirablement à son genre de beauté parfaite et régulière : elle encadrait comme d'une bordure d'ébène son col rond et poli comme de l'ivoire, son beau visage d'un blanc animé sans couleurs apparentes, un vrai teint de Cadix. Elle n'avait pour parure qu'une robe de mousseline très ample, tombant à longs et larges plis autour d'elle et faite sur le modèle d'une tunique de statue grecque. Seulement, la robe était d'une belle mousseline des Indes, et faite plus élégamment, sans doute, que par la couturière d'Aspasie ou de Poppée. Elle drapait sur la poitrine, et les manches étaient rattachées sur les bras par des boutons en camées antiques; sur les épaules, à la ceinture étaient des mêmes camées. Elle n'avait pas de gants. A l'un de ses bras, qui auraient pu servir de modèles pour la plus belle des statues de Canova, elle portait un serpent d'or émaillé de noir, dont la tête était faite d'une superbe émeraudc, taillée comme la tête du reptile ; elle portait un magnifique châle de cachemire, luxe très rare en France à cette époque, et elle faisait tourner ce châle autour d'elle avec une grâce inimitable à laquelle elle mettait une grande coqueUerie, car le rouge pourpre de l'étoffe indienne faisait res-
(1) La bonne duchesse oublie que les cheveux de I\lme Tallii^n n'étaient autre chose que ceux de ses perruques. Elle en avait trente, de toutes couleurs, de toutes nuau(:''3.
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