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sortir l'éclatante blancheur de ses épaules et de ses bras. Quand elle souriait, ce qu'elle faisait gracieusement, pour répondre aux révérences multipliées qu'elle recevait, elle montrait deux rangs de perles brillantes qui devaient faire bien desjalouses (1).
Tout cela devait faire aussi bien des amoureux. Bonaparte le devint comme les autres, plus que les autres même, non pas seulement, comme on l'a dit, parce qu'il lui devait « ses culottes », maisparce qu'elle était belle, peut-être aussi parce qu'elle était puissante. Mais la puissance devaitelle être un motif d'éloignement pour l'homme qui avait en lui, bouillonnantes, toutes les fièvres de l'ambition et du pouvoir, comprimées par la pauvreté?
L'explication la plus naturelle de l'amour de Bonaparte pour Mme Tallien est la beauté de la charmante citoyenne. Il est à remarquer qu'il porta ses hommages à deux maîtresses de Barras, sans parler bien entendu de la Montansier, ce qui ferait trois. Mais cela est tout naturel : l'on ne devient amoureux que des femmes que l'on voit souvent. Allant beaucoup chez Barras, il y rencontre Mme Tallien et Mme de Beauharnais^ les deux plus belles femmes de ce monde où l'on s'amuse qui forme la cour de ce « roi des pourris », de cet « Alcibiade de caserne », qui trône au Luxembourg. Ne voyant que les femmes de ce cercle, il était tout simple qu'il aimât dans ce cercle. Et comme la plus belle était la citoyenne Tallien, qu'elle était aussi la plus en vue de toutes les façons, c'est pour
(1) Duchesse d'Abraulès, Mcmoires.
elle qu'il s'enflamme tout d'abord. Il aurait fréquenté les boutiques qu'il eût aimé une beauté de comptoir, les loges de concierges qu'il eût aimé une portière. C'est dans l'ordre. Telle l'allumetle prend feu au contact du premier objet auquel on la frotte. La seule difierence, c'est que l'allumette subit, tandis que l'homme pourrait choisir; mais il croit choisir quand, la plupart du temps, il ne fait que subir. Ce n'est cependant pas ici le cas pour Bonaparte.
11 adressa donc ses hommages les plus respectueux à celle qu'on nommait alors Notre-Dame de Thermidor. Bientôt il osa lui déclarer sa passion qu'il qualifia d'insurmontable. La belle citoyenne dut sourire en voyant ce petit homme maigre et Jaune, ce gringalet, élever ses aspirations jusqu'à elle. Mais il n'est pas probable qu'elle lui répondit avec dédain, comme le dit Barras. Elle avait trop de bienveillance et de bon goût pour blesser un homme coupable seulement de la trouver belle et de le lui dire : a-t-elle jamais songé à se froisser de ces choses-là? « Elle n'avait pas hésité à lui dire avec ironie », a écrit le directeur, qu' « elle croyait avoir mieux que lui (1). » Jamais Mme Tallien n'aurait parlé ainsi. C'eût été le langage moins d'une courtisane que d'une cynique drôlesse et si Mme Tallien était l'une, elle n'était pas tout à fait l'autre. Et puis, il y a trop de fatuité et de suffisance dans ces paroles pour n'être pas l'œuvre du ci-devant vicomte de Barras.
Il n'est pas exact que Bonaparte ait gardé rancune à Mme Tallien de n'avoir pas agréé ses vœux.
(1) Barras, Mémoires, t. II, p. 58.
Mme Sophie Gay le dit pourtant : « Ce rêve que le génie de Bonaparte pouvait seul concevoir, il n a jamais pardonné à Mme Tallien de ne l'avoir pas réalisé et il l'a délaissée dès qu'il s'est aperçu qu'elle 'n'avait ni le désir ni les moyens peut-être d'accomplir la haute destinée que le ciel lui ottrait et que son ambition n'allait pas au-delà du titre de Notre-Dame de Thermidor (i). » C'est là du bavardage Bonaparte lui pardonna au contraire tort bien; il n'oublia jamais que c'est elle qui le désigna à Barras et à Tallien pour la journée du Jf vendémiaire. Ouand il commandera l'armée d Italie, il dira à Barras, au bas des lettres qu'il Uii «crit : « Un petit baiser à mesdames Tallien et Chateaurenault, à la première sur la bouche, à la seconde sur la joue... (2). » Aurait-il écrit ainsi, s il avait oardé de la rancune? Quand, plus tard, il nettoiera ces écuries d'Augias qui étaient le salon de sa femme, quand il mettra à la porte de chez lui toutes ces « veuves d'émigrés vivants », ces femmes divorcées cinq ou six fois, la citoyenne Hamelin, « lanceuse des nudités gazées », et tant d autres parmi lesquelles la citoyenne Tallien, cest qu il voudra que son salon, le salon du premier ma- .^istrat de la République, du premier consul, le lien enfin, ne reçoive que des femmes respectables, des femmes honnêtes. La citoyenne Tallien, qui avait été entretenue par Barras, par Ouvrard, ne devait, pas plus que les autres, trouver grâce devant lui, malgré les larmes et les supplications de sou amie Joséphine. S'il fit une excep-
(1) Mme Sophie Gay, Salons célèbres.
(2) Lettre de Bonaparte à Barras, quarUer-généval de hice, le 10 germinal an IV. (Inédite.)
tion, ce fut pour sa propre femme. Fit-il bien? Éconduit par Mme Tallien, le général Bonaparte ne se hasarde plus maintenant à faire des avances aux femmes ; il attend que celles-ci lui en fassent. C'est peut-être plus commode, mais à coup sûr c'est moins sage. 11 faut à une femme une bonne dose d'effronterie pour se jeter à la tête des gens : l'homme se laisse presque toujours faire, mais c'est pour lui la meilleure manière de devenir la proie et la dupe des intrigantes.
Le général ne devait pas tarder à en faire la cruelle expérience. Parmi les femmes qu'il voyait le plus, il en était une, amie de Mme Tallien, comme elle maîtresse de 13arras, qu'il avait souvent rencontrée aux fêtes du Luxembourg et à celles de la Chaumière. C'était la veuve du général Beauharnais, dévoré par l'échafaud l'année précédente. Emprisonnée aux Carmes, elle y avait fait la connaissance de Mme Tallien. Ces deux femmes s'étaient liées d'amitié et, après leur sortie de prison, avaient continué d'être amies. Chose curieuse et qui donne bien une idée du désarroi moral de l'époque, cette amitié résista à la liaison que toutes deux eurent en même temps avec le pacha du Luxembourg.
Bonaparte, qui voulait s'amuser tout en ayant soin de ses affaires et de son avenir, avait noué une liaison avec la veuve Beauharnais. Cela n'engage à rien, et prendre pour maîtresse celle d'un gros personnage, une femme titrée, cela flatte toujours la vanité d'un jeune homme. Et puis, cette femme pouvait lui être utile. Elle n'était certes pas d'une vertu farouche, il le savait comme tout le monde, mais ce qu'il savait moins et ce qu'il ne découvrira quû
bien plus tard, c'est qu'elle ne manquait pas d'une certaine expérience des choses de ce inonde; elle n'avait point de sens moral, mais un sens très pratique de la vie. Elle cherchait un entreteneur, car Barras semblait avoir assez d'elle, et si un homme de bonne volonté se présentait, assez naïf pour la prendre, elle était bonne fille, elle se laisserait faire. Elle ne visait en somme qu'au sacrement, peu lui importait avec qui, pourvu que celui-là lui payât ses dettes et retrempât assez son crédit pour lui permettre d'en faire d'autres.
Le général se trouva à point l'homme de bonne volonté qu'elle cherchait. Il accomplissait en conscience ses fonctions d'amant quand, — il aurait dû le prévoir, — il se trouva pris à ses propres filets. Si l'esprit est le plus souvent la dupe du cœur, le cœur n'est-il pas parfois la dupe de l'esprit? Le stage amoureux du général n'avait point cfteuillé en lui les illusions de la vingtième année. A force de dire à Mme de Beauharnais qu'il l'aimait, il finit par lui découvrir mille qualités inattendues et l'aimer pour tout de bon. C'est lui pourtant qui a dit : « 11 faut estimer pour aimer bien, complètemeit... » Estimait-il donc l'ex-maîtresse de Barras, de Hoche, de tutti quanti? C'est possible, l'amour est si aveugle et enfante tant de sophismes ! Et, cela aussi Bonaparte le savait, à moins qu'il ne l'ait appris que plus tard, car c'est lui qui a dit en sermonnant un jour son frère Lucien : « Pour parler, pour raisonner surtout, il faut de la raison, et les amoureux n'en ont plus, s'ils en avaient avant de le devenir (1). »
(1) Th. JuDg, Lucien Bonaparte et ses Mémoires, t. Il, p. 278.
Mais, l'avez- vous remarqué? on ne raisonne si bien qu'après avoir été pris soi-même au piège. Et, au fait, c'était un piège véritable que lui avait tendu la coquette émérite. Elle avait donc de l'esprit? Aucunement : il se résuma tout entier dans celui qu'elle eut de se faire épouser. Ses qualités morales, alors... Il n'était question ni de qualités ni de morale en cette affaire. — Eh bien, sa fortune... — Hélas ! elle n'apporta guère au contrat que ses dettes et, comme on dit, ses vertus. C'était maigre. Et pourtant son amour pour Bonaparte, qu'on s'est plu à représenter comme plus pur que l'éther, n'était autre chose que de l'amour sterling^ comme aurait dit l'aimable Grâce Dalrymple Elliott, qui connaissait bien cette sorte d'attachement. La preuve, du reste, que Bonaparte n'était pas aimé de Joséphine quand il devint son mari titulaire après avoir fait à l'essai, comme surnuméraire, un véritable stage, c'est qu'elle dit à la même Mme Elliott qu' « elle n'avait aucune affection pour lui » (1). Non contente de faire de vive voix cette déclaration de non-amour, elle la renouvelle par écrit à une autre amie : « .... L'aimez- vous? allez-vous me demander. Mais... non. — Vous avez donc pour lui de l'éloignement ? — Non, mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplait et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout, en fait de religion (2). »
En la voyant légère, frivole, par conséquent incapable d'aimer, Bonaparte aurait pu se dire à luimême ce que dit Horace Walpole de Mme de Fleury :
(1) Mme Elliott, Mémoires, p. 2IC.
(2) Lettre de Joséphine. — De Coston, Premières années de Kapoléofi, t. II, p. 347.
« Elle est fort drôle à souper, mais que fait-on de cela à la maison? » Il ne se le dit pas : n'est-ce pas précisément par ses défauts que celte rouée l'avait ensorcelé? Et pourtant elle lui paraissait la femme la plus éthérée, la femme qu'on n'a pas, quoiqu'il l'eût, lui et bien d'autres. Et, parce qu'il la regardait avec des yeux pleins d'amour, il se croyait aimé. Le pauvre garçon! Il était assurément de première force au jeu de la guerre, mais combien il était conscrit à celui de l'amour! 11 ignorait, et ce n'est pas nous qui l'avons trouvé le premier, que l'amour, l'amour vrai, on l'a en soi; que la femme qui en bénéficie n'y est en réalité presque pour rien et que l'on est bien plus heureux par ce qu'on y apporte que par ce qu'on y trouve, — quand on y trouve quelque chose. Ah ! comme il eût bien fait de se rappeler et de méditer ces vers de J.-B. Rousseau :
Insensé qui sur tes promesses Croit pouvoir fonder un appui, Sans songer que mêmes tendresses, Mêmes serments, mêmes caresses, Trompèrent un autre avant lui !
Mais les amoureux ont-ils jamais philosophé? C'est bien heureux pour eux, car la raison serait la ruine de l'amour. L'heure de la philosophie et de la raison vient toujours, mais l'avez-vous remarqué encore? elle vient quand il n'est plus temps de revenir sur le passé. En résumé Joséphine avait fait son métier de coquine en tendant ses pièges : Hoche, Barras et les autres ne s'y étaient pas laissé prendre : inexpérimenté, le jeune Corse en fut la dupe.
m NAPOLÉON AMOUREUX.
Enfin Bonaparte est marié. Son cœur nage dans l'azur. Il l'a, sa Joséphine, il Ta pour toujours celte femme dont on a dit qu'elle
Passa de lit en lit au rang d'impératrice.
11 s'arrache de ses bras, — il ne s'aperçoit point qu'elle ne le relient pas bien fort, — pour aller prendre le commandement de l'armée d'Italie.
C'est de la femme que dépend presque toujours le sort de l'amour et le bonheur dans le ménage. Divers indices font craindre à Bonaparte de ne pas être aimé comme il aime. Il redoute des infidélités. C'était avoir bien vite une piètre opinion de celle qu'il aimait. Pour prévenir ces sortes d'accidents, il demande à sa femme de venir le rejoindre en Italie. Mais cette grande poupée aime mieux s'amuser à Paris. La jalousie alors le mord au cœur; il écrit à Carnot : « Je suis au désespoir, ma femme ne vient pas ; elle a quelque amant qui la retient à Paris. Je maudis toutes les femmes... » Il maudit surtout celle qu'il adore, car peut-être croit-il ce qu'il mande à Carnot. Mais la voilà qui arrive, la voilà arrivée. Il oublie ses imprécations et l'aime à genoux. La guerre le rappelle, il part. Ses travaux surhumains ne l'empêchent pas de trouver le temps de lui écrire, et quelles lettres! Toutes brûlantes de passion. Elles peuvent se résumer en ce vers -connu :
^J'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime I
Napoléon n'est cependantpointun grand amoureux. II a aimé, et dans toute la force du terme, sa première
JOSÉPHINE TASCHER DE LA PAGERIE, Veuve Beauharnais
éj)ouse de XapoUon- Bonaparte (d'après le portrait peint par Prudhon
(Musée du Louvre.)