Xap. a. m
femme.Leslettresqu'il lui a écrites débordentde sentiment, de fougue plutôt. Mais quel est le jeune homme qui n'en a point envoyé de semblables à sa maîtresse? Le théâtre sur lequel il jouait déjà les premiers rôles, la guerre qu'il menait avec la même fougue que Tamour et qui lui donnait autant de jouissances et moins de déceptions, tout ce cadre, tous ces décors, mettent singulièrement en valeur son monologue d'amour. Enlevez le cadre, enlevez les décors exceptionnels dont il tire merveilleusement parti, c<"n,me, par exemple : « Wurmser paiera cher les pleurs qu'il te cause » et il ne restera qu'un amour de jeune homme inexpérimenté des cœurs de femme, ardent, passionné, puissant, relevé de plus, par les vives couleurs d'une imagination corse, — mais, somme toute, assez facile à trouver. Ces lettres ont été trop vantées quand on les a comparées à celles de Mirabeau ou de Saint-Preux dans \di Julie de Rousseau. On s'en est tenu, sans les lire peut-être, à l'appréciation de Mme de Rémusat. « J'ai vu, a-t-elle écrit, des lettres de Napoléon à Joséphine lors de la première campagne d'Italie... Il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un amour si à part de tous les amours, qu'il n'y a point de femme qui ne mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres (1). » Il y en eut une, pourtant, et c'est Joséphine. Lui ne s'en doute pas. Tandis qu'il « dévaste l'Italie de lauriers », elle trompe, elle trahit cet homme plus jeune qu'elle, cet homme dont toute l'Europe parle avec admiration, et pour qui? Pour une sorte de
(1) Mme de Rémusat, Mémoires, t. I, p. 4C.
polichinelle habillé en officier de chasseurs! Il faut convenir que si Bonaparte est un homme extraordinaire, Joséphine est une femme bien plus extraordinaire encore.
Pour le coup, le général, à qui l'on a appris cette trahison, maudit de nouveau son adorable épouse. La nuit se fait subitement dans son cœur. L'amour, le ciel s'est retiré de lui : plus de parfum dans le temple, plus de musique dans le sanctuaire, plus de chansons dans l'air : rien que la nuit, le silence, le désespoir!... Le bandeau est enfin tombé de ses yeux. Ah! qu'elle est cruelle la première plainte qui monte de son cœur jusqu'à ces lèvres habituées à commander aux hommes et à la victoire! Qu'elle est amère la première larme qui tombe de cet œil, de cet œil d'aigle qui sait discerner dans leurs moindres détails les plans des généraux ennemis, les marches de leurs armées, leurs points vulnérables, et qui n'a rien vu, rien, mais rien, au manège d'une sotte coquette!.. Le malheureux en ressentit un tel coup que son cœur fut à jamais brisé : il essaiera bien, à plus d'une reprise, d'en rassembler et d'en recoudre vaille que vaille les morceaux, il se donnera à lui-même l'illusion de s'être refait un cœur neuf, mais il n'atteindra plus à cette intensité des sensations ou des sentiments de l'Italie. Tout ce qui suit un premier amour, n'est qu'une contrefaçon de l'amour. En attendant, c'est avec l'ûme ulcérée jusqu'à en mourir qu'il commence à voir clair dans son aventure, à distinguer les fils de la toile d'araignée tissée autour de lui par Joséphine et où, pauvre amoureux, il avait donné aveuglément, comme le premier imbécile venu!
On ne peut se défendre d'un serrement de cœur
devant cette grande douleur, car elle est vraie, vraie comme l'était cet amour dont il ne reste que des ruines, et dont bientôt il ne restera rien... Etiam periere niinae! Le malheureux mari croyait mourir, mais il s'aperçut bientôt que, pour tant soulVrir, on ne mourait pas. 11 avait chassé l'amant de sa femme, elle en reprit d'autres. Il les chassa encore (1) et, cette fois, Joséphine se tint à peu près tranquille. Mais, pendant la campagne d'Egypte, un nouveau retour au fruit défendu succède à son dernier retour à l'honnêteté. Napoléon apprend tout, rentre en France et, par un bon divorce, est sur le point de rejeter dans l'obscurité cette lubrique poupée qui n'aurait jamais dû en sortir. Mais il se laisse encore toucher; la politique conspire, avec son cœur, à le faire faiblir. Le moyen d'entamer une écœurante procédure quand on vise à renverser le gouvernement? Le moyen de mener de front un divorce et un 18 brumaire?... En homme avisé, il se saisit d'abord du pouvoir, sachant qu'il se dessaisira de sa femme quand il le voudra. Et, en attendant que l'heure du divorce sonne pour de bon, il donne à Joséphine des « dames pour accompagner », sortes de chiens de garde de sa vertu. Comme un prisonnier entre quatre baïonnettes, elle est maintenant forcée de marcher droit; elle ne peut plus s'égarer dans les platesbandes du mariage : l'étiquette, qui a du bon, ne le permet pas. Et, jusqu'au moment du divorce, Joséphine est obligée de demeurer fidèle, sinon de cœur, du moins de fait, à son tyran de mari. Et lui, demeurera-t-il fidèle? Ceci est une autre
(1) « Pendant ses premières campagnes d'Italie, il éloigna de son quartier-général plusieurs des amants de Joséphine. » (Notes de Sismondi. Revue historique, t. IX. p. 363).
84 N.I^OLEON AMOUREUX.
affîtire. Tant que dura la campagne d'Italie, il le lut, c'est certain. L'amour profond, exclusit, qu'il avait pour sa femme l'empêcha, bien évidemment, de donner dans les distractions et les plaisirs qui venaient de toutes parts s'offrir à lui. Tandis que soldats et officiers de l'armée d'Italie ne songeaient qu'à s'amuser, tandis que les belles Italiennes les aidaient de leur mieux à se délasser de leurs travaux et à se reposer des fatigues de la guerre parles distractions de l'amour, « le général en chef était peutêtre le seul homme de l'armée qui parût insensiible aux plaisirs » (1). Les tentations les plus séduisantes pourtant ne lui manquaient pas. Tout le monde savait, à l'armée, que Mme Grassini, cette incomparable actrice que Ton applaudissait avec frénésie, chaque soir, au théâtre de la Scala, dans l'opéra des Vierges du Soici/, avait conçu un amour aussi violent que malheureux pour le général Bonaparte, et les applaudissements acharnés dont on la saluait chaque soir étaient peut-être, dans la pensée des spectateurs, pour la consoler de ses déceptions de cœur.
Mme Grassini était alors dans tout l'éclat d'une beauté qu'on citait, et Dieu sait s'il y avait en ce moment une foule de belles et de jolies femmes à Milan ! Non seulement Mme Grassini était belle, mais encore elle était bonne, ce qui donne à la beauté tout son prix en l'illuminant d'un rayon divin et en appelant l'amour à la suite de l'admiration. Tout le monde l'aimait à Milan, tout le monde la recevait et lui taisait fête. Elle était si aimable, si naturelle! et si originale aussi! Les olnciers fran-
(1) Stondlial, Vie de Napoléon, p. l'S.
çais en niffolaient, surtout à cause de son parler, mélange de français et d'italien, sorte de jargon qui n'était qu'à elle et qu'elle vous gazouillait avec un charme inconcevable. A la faveur de ce jargon, elle se permettait de tout dire et son esprit original ne se gênait pas pour prendre les plus étonnantes libertés de langage. Comme on se regardait parfois, étonné d'une telle hardiesse et ne sachant si l'on devait se donner l'air d'avoir compris les boutades de l'actrice, elle s'excusait alors avec une grâce toute mutine, toute déconfite aussi, et rejetait la responsabilité de ce qu'elle venait de dire sur son ignorance de la langue française. On riait, elle recommençait, s'excusait de nouveau et faisait tourner toutes les têtes.
L'ambition conduit parfois à l'amour, et l'amour qui prend naissance dans celte passion est celui qui donne à l'homme, à la femme aussi, les sentiments les plus élevés. Belle comme elle l'était, débordante de talent, Mme Grassini ne crut sans doute pas dignes d'elle les hommages qu'elle recevait de toutes parts des officiers français ; elle voulut avoir ceux du général en chef. Mais comment le lui faire savoir? Elle en trouva assurément le moyen; l'amour est si inventif! Mais Bonaparte demeura sourd aux avances de la belle cantatrice. Il a dit plus tard, à Sainte-Hélène, que c'était par politique : « Mon âme était trop forte, disait-il, pour donner dans le piège; sous les fleurs, je jugeais du précipice. Ma position était des plus délicates ; je commandais de vieux généraux ; ma lâche étaitimmense; des regards jaloux s'attachaient à tous mes mouvements; ma circonspection fut extrême. Ma fortune était dans ma sagesse; j'eus
pu m'oublier une heure, et combien de mes victoires n'ont pas tenu à plus de temps (1)! »
Peut-être Bonaparte aurait-il, en effet, en ces heureux temps de l'Italie, gardé une continence absolue ou, plus justement, une fidélité inviolable à sa femme par pure politique. Mais, comme le Mémorial a été dicté pour porter à travers les siècles l'histoire telle que Napoléon voulait qu'on récrivît et non telle qu'elle était réellement, il est permis de se défier de ses allégations. Bonaparte reconnaît que ce ne sont pas les principes de morale qui iuirent un frein à ses passions ou à ses faiblesses; il dit que ce fut la politique. Elle y fut peut-être pour quelque chose, mais s'il résista aussi victorieusement à toutes les femmes qui renouvelaient pour lui la tentation de saint Antoine, il y avait moins de mérite qu'il ne veut le laisser entendre. Il était amoureux, amoureux fou de Joséphine, ne regardait qu'elle, n'avait de pensées que pour elle : toutes les autres femmes étaient donc, pour lui, comme si elles n'existaient pas. Et, plus tard, il s'est avisé de se donner le mérite, assurément peu commun, d'avoir été maître de lui et de n'avoir cédé à aucune tentation, à aucune femme : je le crois bien, c'était déjà fait ! Mais il apparaît ainsi à la postérité comme un caractère d'une trempe tellement supérieure à l'humanité qu'il est considéré presque à l'égal d'un Dieu.
Une affection douce pour sa femme et toute d'habitude, résignée presque, s'était élevée, chez Bonaparte, sur les ruines de son amour. Cette affection ne se démentit jamais, malgré de nombreuses
(l) Mémorial de Sainte Hélène, l. III, p. 41.
infidélilés, et Bonaparte disait lui-même assez cyniquement « qu'il fallait qu'il en revînt toujours à elle. A la vérité, il ne laissait pas ignorer que ce retour était moins motivé par un véritable attachement que par des circonstances qui lui rendaient cette femme plus agréable » (4). C'est comme Jupiter qui, après maint égarement, revenait toujours à Junon.
(1) Chaptal, Mes souvenirs sur Napoléon, p. 33i,