CHAPITRE m
Mme Vîsccnti fait des avances au général Bonaparte, qui les repousse. — Charme de Bonaparte. — Le général daus une loge grillée au théâtre Feydeau. — Bonaparte et les femmes du Caire. — Mme Fourès. — Invitation à dîner chez le général Diipuj'. — Brutalité du général Bonaparte envers Mme Fourès. — Celle-ci ne lui en veut nullement — Histoire de Bellilotte. — Comment elle épouse Fourès. — Odyssée du lieutenant. — Pris par les Anglais. — Mauvais tour joué à Bonaparte par un conmiodore anglais. — Scènes conjugales et divorce. — La belle Pauline devenue maîtresse en pied du général. — Naïveté de Bonaparte sur les femmes. — Son amour pour Bellilotte. — Bonaparte la marie. — Écho des bords du Nil. — Jugement sur Mme Fourès.
Mme Grassini ne fut pas la seule femme d'Italie qui essayât de conquérir le cœur de Bonaparte. Une des beautés les plus à la mode de Milan lui livra aussi maint assaut, mais sans plus de succès que la célèbre cantatrice. C'était la fameuse Mme Visconti, aussi connue par sa beauté qui résista près d'un demi-siècle aux outrages du temps, que par sa liaison avec le général Berthier, liaison qui résista non moins bien, malgré les infidélités qu'elle lui faisait, aux grandeurs de l'empire et au mariage de son amant, devenu prince de Neufchâtel et prince de Wagram, avec une princesse de Bavière. Mme Visconti était veuve du comte Sopranzi : remariée avec M. Visconti, diplomate de carrière, chacun des époux, au bout de peu de temps, était allé vivre de son côté
Comme Mme Grassini, elle avait riiabitude de semer sa conversation de mots fort lestes, parfois même plus que lestes; mais tout cela passait : elle les disait si bien, avec son accent étranger et ses petites mines, que l'on eût été en vérité bien fâché qu'elle parlât autrement; aucun des officiers français qui formaient son état-major n'eut jamais l'idée de s'en plaindre, et puis, elle était si jolie !
Comme Mme Grassini aussi, Mme Visconti fit des avances à Bonaparte et, comme elle également, y perdit son temps et ses soins. Outre qu'il était amoureux de Joséphine, ce qui l'empêchait de papillonner ailleurs, le général eût été trop naïf de croire que ces femmes, qui s'offraient à lui, le faisaient comme on dit, pour ses beaux yeux, Mme Grassini comme les autres. Si Bonaparte n'avait été qu'un simple capitaine, aurait-elle fait la moindre attention à lui? Eh ! il n'en manquait pas, dans l'armée d'Italie, d'officiers plus beaux que le général en chef. Mais la gloire de Bonaparte faisait bouillonner chez cetto gloire de théâtre des sentiments, factices puisqu'ils ne durèrent pas, qu'elle prenait sincèrement pour un amour véritable. Mme Visconti, elle, voulait simplement être distinguée par l'homme sur lequel l'Europe entière avait les yeux fixés, et lier sa destinée h la sienne par un contrat plus ou moins emphytéotique. .K l'âge qu'avait Bonaparte, on pouvait être certain qu'il ne s'en tiendrait pas à une si belle entrée dans la vie, et que les plus hautes destinées l'attendaient. Quelle existence que celle de la compagne à qui il ferait partager, légitimement ou non, les splendeurs et les gloires d'une carrière qui s'annonçait comme uni(iue dans l'histoire du monde S
C'étaient là de beaux rêves chez Mme Visconti,
mais Bonaparte ne se prêta pas à leur réalisation ! Éconduite par le général en chef, celte femme ambitieuse, à la taille riche et élevée, à la démarche de reine avec son air imposant et son opulente chevelure noire à la Titus, se rejeta sur l'officier général qui marchait hiérarchiquement le premier après le commandant en chef. C'était Berthier, majorgénéral de l'armée d'Italie. Celui-ci se laissa faire et sa liaison avec Mme Visconti, que Napoléon appela « la sottise de Berthier ». dura jusqu'à la mort du prince de Neufchâtel et de Wagram.
Pendant cette campagne d'Italie, « à cette époque heureuse, si éloignée, Bonaparte avait un charme que personne n'a pu méconnaitre (1). » C'était l'amour qui, exaltant son génie, lui donnait ce charme dont parle l'aide de camp Marmont. Et pourtant la duchesse d'Abrantès, tout en reconnaissant que Napoléon a beaucoup aimé Joséphine, affirme l'avoir vu plus amoureux d'une autre femme ; elle ne dit pas laquelle, par exemple, et donne trop peu de détails pour qu'il soit possible de déterminer de quelle femme il s'agit. Au reste, voici ce qu'elle raconte : « Bonaparte était à cette époque (au retour d'Italie) aussi amoureux de sa femme que sa propre nature lui permit de l'être, aussitôt que son intelligence fut tout entière consacrée à l'œuvre immense de la nouvelle vie qu'il s'était créée. Sans doute il a aimé Joséphine ; mais ceux qui ont dit qu'elle était la femme qu'il avait le plus aimée ne l'ont pas suivi dans toutes les années et n'ont pas surtout remonté dans le passé pour l'y voir aimant violemment et, malgré cela, d'une ma-
(1) Duc de Raguse, Mémoires, t. I, p. 208.
nière romanesque. Ils ne ronl pas vu "rougir, pâlir, trembler, pleurer môme. Il existait à l'ancien théâtre Feydeau une loge aux premières grillée, n"" 11, bien plus savante qu'eux à cet égard (1). »
Puisque Mme d'Abrantès semble aussi savante sur ce point intéressant que la loge de Feydeau, elle n'aurait pas dû demeurer aussi muette et aussi grillée qu'elle après avoir allécbé son lecteur; n'aurait-il pas été charité de lui dire ce qu'elle savait d'un amour si passionné? Mais, faute d'autres indications, on ne peut deviner de quelle femme veut parler Mme Junot.
Après son retour de cette merveilleuse campagne d'Italie, Bonaparte, nommé général en chef de l'aile gauche de l'armée d'Angleterre, se livra tout entier aux préparatifs de l'expédition qu'il projetait en Egypte. Il n'avait pas de temps à donner aux bagatelles de l'amour, et sa femme alors, a dit Mme de Rémusat, semblait lui suffire. Peu de temps avant son départ, il chargea quelques agents de former une troupe nombreuse de comédiens qu'il voulait emmener avec lui. On recruta donc des acteurs dans tous les genres, même des danseurs et surtout des danseuses. L'enthousiasme fut très grand ; tout le monde voulait partir. Il n'était pas si mince esjoalier cVopéra ifigurante), a écrit un acteur de la Comédie-Française, qui ne voulût s'embarquer pour la terre de Sésostris. On disait qu'après avoir fait de l'histoire en Italie, Bonaparte voulait aller faire du roman en Egypte. 11 en fit, mais ce n'est pas pour cela qu'il y alla.
(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. I, p. 425.
Le jour du lîépart arrivé, aucune de ces femmes ne put se décider à quitter Paris. A l'exception de Mme Verdier, Bianca, cette actrice que le général avait épousée en Italie, à l'exception aussi de quel- 'ques femmes d'officiers et d'employés, aucune (femme de théâtre ne fit partie de l'expédition. Le 'îiarem de Bonaparte, le sérail de Junot, qui ont défrayé la chronique galante des journaux d'Albion et ont tant amusé les Anglais, étaient de pure invention. Certes, Bonaparte n'a pas gardé à sa femme une fidélité exemplaire, mais il est juste de reconnaître, — sans que cela cependant soit une excuse, — qu il n'a été infidèle à Joséphine qu'après avoir appris lui-même de la bouche de Junot, les fredaines de sa femme à la Malmaison. On peut même affirmer que c'est l'inconduite de Joséphine qui a corrompu Bonaparte.
Il s'opéra à ce moment dans le cœur de Bonaparte une révolution semblable à celle qui s'y était déjà produite en Italie. Les dernières illusions qu'il avait pu conserver sur l'amour que lui portait Joséphine s'envolèrent définitivement, comme les dernières feuilles jaunes au souffle de l'ouragan. Après s'être livré à un accès de la plus violente colère, il se concentra en réflexions et reconnut qu'il ne pouvait, à cause de l'éloignement, châtier les coupables. Son amour pour Joséphine, cette fois, sombra définitivement. La preuve? La voici. Quand on aime véritablement, quand on aime comme il aimait en Italie, on ne regarde, on ne désire que la femme aimée ; aucune autre n'existe pour un amoureux. Or, « vers la mi-septembre, de cette année 1798, Bonaparte fit venir dans la maison d'Elfy-Bey une demi-douzaine de femmes d'Asie, dont on lui vantait les grâces et la
7 — Nap. Aîi.
j&cauté ; mai? lour tournure et leur obésité les firent renvoyer tout de suite (1). » D'autres officiers s'en contentèrent, et « Othello était un enfant naturel que Junot avait eu en Egypte, d'une esclave abyssinienne appelée Xraxarane » (2), et dont la peau, sans être trop foncée, ne devait pas être d'une extrême blancheur, car Junot l'appelait Jaunette. On voit par là que les « espaliers d'opéra » qui, au dernier moment, avaient eu peur de s'embarquer, faisaient, en Egypte, terriblement défaut.
Quoi qu'il en soit, le général Bonaparte, à la tête de son état-major, se rendait un jour à cheval à une assemblée ou fête quelconque qui se tenait dans les environs du Caire. 11 croisa sur la route une caravane d'ânes, animaux fort communs dans le pays, montés par des employés civils de l'armée et par quelques femmes françaises qui les avaient suivis en Egypte. La caravane revenait de la foire, et de joyeux éclats de rire s'échappaient à chaque instant de la cavalcade champêtre. Un rire plus sonore, plus argentin que les autres attira l'attention du général. Il remarqua que ce rire sortait à pleine gorge d'une bouche meublée de dents aussi petites que blanches, et que cette bouche animait un fort joli minois, bien drôle, bien coquet, bien évaporé, en un mot bien français. Il le cueillit d'un regard au passage et le mit dans un coin de sa mémoire.
Il parla évidemment de cette rencontre au majorgénéral Berthier, lui fit faire une enquête discrète ou plutôt indiscrète, sur la jeune femme de la caravane, et, comme il était pressé apparemment de s'assurer par lui-même que les dents remarquées en
(1) Bourrienne, Mémoires, t. II, p. 173.
(2) Duchesse d'AJbraatès. Mémoires, t. II, p. 192.
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passant étaient plus belles que celles de Joséphine qui, on le sait, les avait fort mauvaises, le général Dupuy, ancien chef de la 32' demi-brigade, reçut l'ordre de donner un diner le lendemain même, d'y inviter quelques « dames de France » et de ne pas oublier la femme du citoyen Fourès, lieutenant au 22^ régiment de chasseurs à cheval. Mme Fourès était la gentille Française aux dents blanches et au rire argentin. Le lendemain, donc, Mme Fourès reçut une invitation à diner^ mais pour elle seulement : il n'était pas plus question de son mari que si elle n'en avait jamais eu. En lui envoyant cette invitation, on avait fait une inconvenance : alors comme à présent, on ne pouvait inviter à dîner une femme mariée sans son mari. La citoyenne Fourès aurait dû refuser l'invitation ; mais il y avait là-dessous un petit air de mystère qui, s'il devait faire reculer toute femme honnête, attirait au contraire la jeune folle d'une façon irrésistible.
— Voilà qui est étrange, disait le lieutenant; pourquoi ne suis-je pas invité? C'est un oubli, bien sûr. Le colonel sait parbleu bien que je suis marié, et l'invitation aurait dû nous parvenir par la voie hiérarchique. Si j'allais réclamer?
— Non pas, répondit Mme Fourès qui, avec l'instinct naturel aux femmes et son flair pour les aventures, devinait que la présence de son mari n'était nullement désirée, non pas, si tu n'es pas invité, c'est qu'il n'y a pas assez de place apparemment chez le général. Tu penses bien que cela ne peut pas se passer ici comme en France... Et puis, que crains-tu? Il n'y aura que des vieux, à ce diner... Est-ce que tu serais jaloux, par hasard?
— Non, j'ai toute confiance en toi, en la femme
que j'ai choisie, à qui j'ai donné une situation honorable; mais, puisque tu veux aller à ce maudit dîner, eh bien ! fais remarquer que tu as un mari, et qu'on aurait bien dû l'inviter avec toi.
Le diner se passa le plus gaiement du monde, et il est probable que, malgré l'absence de son mari, la jolie citoyenne fut aussi pleine d'entrain que les autres convives. On allait servir le café, quand on entendit tout à coup un piétinement de chevaux au dehors, puis un grand mouvement dans la maison. La porte s'ouvrit brusquement et le général en chef entra suivi de deux aides de camp.
Le général Dupuy remercia Bonaparte de l'hon- <ieur qu'il lui faisait en venant chez lui et s'excusa de s'être attardé à table, mais ces dames étaient si aimables! Il ajouta que le général en chef mettrait le comble à son bonheur, s'il daignait prendre une tasse de café avec lui et ses invités. Bonaparte accepta. Tout en prenant son café, il regardait silencieusement la jolie Mme Fourès, qui s'en aperçut; il la fixa dès lors avec une persistance marquée, et celle-ci se mit à devenir rouge comme une cerise. Sa tasse finie, Bonaparte se leva et se retira sans avoir dit un seul mot à celle qu'il avait tant regardée.
Mme Fourès était assise à table, entre le général Dupuy et le général Junot. Celui-ci qui, tant que Bonaparte avait été là, n'avait pas touché à son café, voulut alors le prendre. Mais il le fit avec tant de maladresse, lui qui pourtant, à vingt pas, brisait d'un coup de pistolet une pipe dans la bouche d'un passant, que la tasse se renversa tout entière sur la robe de la jeune femme. Et de s'excuser, de s'empresser autour d'elle, de l'éponger avec des serviettes. Mais, comme on n'arrivait qu'à élargir la
tache, Junot emmena Mme Fourès dans une chambre de l'étage supérieur, — où l'attendait le général Bonaparte. Elle en sortit deux heures après, avec une autre tache qui, si elle ne se voyait pas comme celle du café, ne pouvait, comme elle, se laver.
Un pareil procédé de la part du général en chef était assurément du dernier sans gêne. Il était contraire aux saines prescriptions de la Bible : vi ... Tu ne prendras à autrui ni sa femme, ni son bœuf, ni son âne... » Mais il ne faut pas juger cet acte avec nos mœurs d'aujourd'hui. Ces manières brutales étaient alors de mode dans l'armée, et Bonaparte avait le tort, avec son immense génie, de ne pas s'élever au-dessus de tels errements. 11 y a cent ans, les militaires se croyaient tout permis. « Il ne fallait point demander aux mœurs de caserne de ce tempslà, la fine fleur de la politesse. Vous lisiez un journal dans un lieu public : il se pouvait qu'un officier entrât, et, sans dire un mot, vous prît le journal des mains; à une queue de spectacle, tout militaire passait le premier et ne souffrait pas d'attendre... Le cœur d'une femme une fois cavalièrement conquis, le naturel de ces Richelieu bottés et éperonnés revenait au galop. On ne parlait que de jeter les maris par les fenêtres et souvent on battait les femmes (1). »
Il ne semble pas pourtant que, tout cavalier qu'il fût, ce procédé ait déplu à la femme de l'officier de cavalerie : elle se laissa cueillir sans plus protester que l'âne ou le bœuf de la Bible. Le livre saint ■n'avait donc pas si tort qu'on le pourrait croire à première vue en faisant son irrévérencieuse assi-
^1) Véron, Mémoires d'un bourgeois de Paj'is, 1. 1, p. 127-129.
milation : de son temps, n'y avait-il pas assimilation entre le bétail humain et l'autre?
Mais il est temps de dire ce qu'était cette citoyenne Fourès. D'abord elle était méridionale. Elle s'appelait de son nom, Pauline Bellisle, et était née à Carcassonne. Elle n'avait point de famille. Sa mère, femme de chambre ou cuisinière, l'avait eue d'un homme « comme il faut » selon l'expression de la duchesse d'Abrantès. On devine quelle piètre éducation reçut la pauvre fille. Tenant un peu de son père et un peu de sa mère, elle avait des aspirations vers le luxe et la dépense, plus que vers le bien et l'élévation des sentiments, et ne pouvait, livrée à elle-même, se débarrasser de la tare maternelle.
Son éducation fut celle d'une ouvrière, et il ne semble pas que le côté moral en ait été particulièrement soigné. La jeune fille sut lire, écrire et compter. Elle était assez jolie; c'était même, dit un de ses admirateurs, « une charmante personne, aux grands yeux d'azur surmontés de sourcils d'un noir d'ébène, contrastant avec sa belle et abondante chevelure d'un blond cendré qui pouvait la couvrir tout entière (1). » L'auteur de ces lignes se laisse entraîner par son admiration pour tout ce qui touchait à Bonaparte, en trouvant sa maîtresse si jolie ; elle n'avait, en réalité, que ce qu'on appelle la beauté du diable : à côté des brunes Égyptiennes, évidemment, cette blonde était remarquable; en France, elle ne l'était nullement.
Il paraît que sa conduite, à Carcassonne, était bonne, sa vie régulière. On l'y avait surnommée Bellilotte, tant parce qu'elle était jolie que parce
(1) Général barou Paulin, Soiiveivrs, p. 239.
que c'était là ua diminutif de son nom (Bellisle). Comme elle était couturière, elle allait travailler en ville et faire des « journées » dans les maisons bourgeoises. Elle allait surtout chez un avocat marié, M. de Sales. Lui et sa femme, la trouvant gentille, lui témoignaient de l'intérêt. M. de Sales, en sa qualité d'avocat, se piquait de littérature et composait des chansons ; il les lui apprenait et Bellilotte chantait les vers de l'avocat en faisant les robes de sa femme.
Tout allait donc au mieux et l'ouvrière jouissait d'uneréputation méritée d'honnête lille, quand elle fut remarquée par un jeune homme, ancien militaire, fils d'un négociant retiré des affaires, M. Fourès. Les yeux bleus et les tresses blondes de la petite ouvrière lui ayant fait absolument perdre le boire et le manger, la bonne réputation qu'elle avait l'engagea à la demander en mariage. Malheureusement, si le pauvre garçon était amoureux, et cela n'était pas douteux, son visage était loin d'être de ceux qui font perdre la tête aux femmes, cela n'était pas moins douteux. Aussi la jeune ouvrière n'accueillait-elle pas avec beaucoup d'enthousiasme les hommages de celui qui voulait lui confier, avec son honneur, le soin de faire son bonheur. Cependant le brave garçon devenait de jour en jour plus pressant. Fort indécise. Bellilotte demanda conseil à M. et Mme de Sales. L'avis de l'avocat fut qu' « avec sa figure et son esprit » — en province on se fait facilement illusion, faute de points de comparaison, sur la beauté et l'esprit des femmes — , Bellilotte trouverait à s'établir beaucoup plus avantageusement à Paris qu'à Carcassonne; et. comme M. do Sales avait l'intention de venir lui-même faire briller
son talent d'avocat à Paris, — à Carcassonne, il était aussi méconnu que l'esprit de Bellilotte — , il l'engagea à attendre avant de se prononcer, lui dit qu'il se proposait d'aller s'établir dans la capitale, qu'il l'emmènerait et lui faciliterait ainsi un mariage plus digne d'elle que celui dont il était question avec Fourès.
La petite ouvrière ne demandait pas mieux que de venir tenter la fortune à Paris : aussi réponditelle à l'avocat qu'elle suivrait son conseil et serait heureuse de le suivre lui-même dans la capitale. Tout se trouvant arrangé, il n'y avait plus qu'à attendre que les affaires de M. de Sales lui permissent de quitter Carcassonne.
Là-dessus, un événement, oh ! bien simple, vint changer ces beaux plans et décider du sort de la petite ouvrière.
M. et Mme de Sales avaient un Jour du monde à dîner. L'usage était alors, surtout en province, de chanter des chansons au dessert. Comme Bellilotte était dans la maison occupée à ravauder du vieux linge, l'avocat alla la chercher, la conduisit dans la salle à manger et lui ordonna de chanter. Ce n'était peut-être pas tant pour entendre et faire entendre la voix fraîche de l'ouvrière, que, pour entendre et faire entendre ses propres vers à ses invités, qu'il était allé chercher Bellilotte ; et l'on sait qu'il les lui apprenait par cœur.
La petite, après s'être fait un peu prier, s'exécuta. Elle dit les vers et chanta les chansons de son maître. Son succès fut grand : jamais on n'avait entendu à Carcassonne une ouvrière aussi forte sur la poésie et sur le chant ; on aurait même pu dire, à cette époque, que pas une jeune fille de la sociêùé
80 napoléoîTamoureux.
fl'en savait autant qu'elle. Pauline jouissait donc de son succès, et son cœur était délicieusement chatouillé des compliments qui s'abattaient sur elle dru comme grêle. De plus, la mise en scène, la vue de la table richement servie, quelques verres de Champagne qu'on lui fit boire, lui inspirèrent pour la première fois de l'ambition : « Moi aussi, se ditelle, je veux avoir ma maison ; moi aussi je veux donner des dîners où je brillerai pour mon propre compte! Fourès est riche, je l'épouserai ! »
Ainsi fit-elle et le pauvre Fourès, au comble de ses vœux, mena à l'autel celle qui ne le prenait que pour son argent et dont il croyait avoir fait la conquête à force de constance et d'amour.
Le petit ménage allait fort bien et rien ne semblait devoir en interrompre le bonheur, lorsque la nouvelle arriva à Carcassonne qu'une expédition mystérieuse se préparait, que le général Bonaparte devait la commander, et que les anciens militaires qui voudraient reprendre du service seraient acceptés avec leur ancien grade. Cette nouvelle fît travailler la cervelle de M. Fourès. Sa jeunesse, son esprit aventureux voyaient des perspectives séduisantes dans cette expédition. « Si je reprends du service, dit-il, à sa femme, je retrouve mon épaulette de lieutenant et je gagnerai en quelques mois celle de capitaine; cela est déjà joli, et, en restant dans l'armée, je suis certain de devenir officier supérieur. Tu seras heureuse, n'est-ce pas, d'être la citoyenne commandante? « Ils s'échauffèrent sur cette idée et, le lendemain, Fourès signait son rengagement. Quelques jours après, il partait pour Toulon. Sa femme l'accompagnait, habillée ea
Xap. Am.
homme. Ils s'embarquèrent et parvinrent tous deux sans encombre en Egypte.
On sait en quelle circonstance le général Bonaparte vit pour la première fois Mme Fourès et de quelle fëçon, plus que cavalière, il en fit la connaissance.
Une telle brutalité lui eût aliéné à tout jamais une honnête femme. 11 est vrai qu'une honnête femme ne se serait pas exposée à pareille aventure en allant, sans son mari, à un déjeuner de militaires. D'ailleurs Mme Fourès ne paraît pas s'être formalisée du sans façon de Bonaparte. Et il est infiniment probable que c'est d'un commun accord avec elle que l'éloignement du lieutenant fut décidé. Sa présence était, en effet, gênante pour tout le inonde : avec lui, le général Bonaparte n'aurait pas pu voir sa maîtresse aux heures qui lui convenaient; celle-ci n'aurait pas pu recueillir de sa liaison tout le profit qu'elle se proposait d'en tirer; le malheureux mari enfin aurait pu s'apercevoir de la trahison de celle qu'il avait épousée par amour. Aussi était-il convenable de se débarrasser de lui. «Par un ménagement délicat, a dit Bourrienne, on l'envoya en mission (1). )) Voici comment :
Le major-général Berthier, qui s'était prêté avec complaisance à l'enquête qui devait découvrir le nom de la jolie blonde aux dents blanches, se prêta avec non moins de complaisance à éloigner le mari gênant. Quelques jours après le mémorable dîner du général Dupuy, le lieutenant Fourès fut mandé chez le major-général. 11 y avait là de quoi faire rêver un modeste officier de son grade. Aussi Fourès
(1) Bourriennî, Mémoires, t. II. d. «7i.
était-il fort étonné, plus étonné même que lorsque sa femme avait été invitée seule chez le général Dupuy. Après tout, sur cette terre des Pharaons, les choses pouvaient se passer autrement qu'en Europe. Enfin^ très intrigué et peut-être aussi un peu inquiet, le lieutenant se rendit chez Berthier.
— Mon cher Fourès, lui dit le chef d'état-major, plus heureux qu'aucun de nous, vous allez revoir la France. Le général en chef, qui a eu sur votre compte les meilleurs renseignements, veut faire pour vous quelque chose de très flatteur. 11 vous envoie à Paris porter des dépêches au Directoire. Vous partez dans une heure. Voici un ordre pour le commandant du port d'Alexandrie. Ainsi donc, bon voyage!... Dieu! que je voudrais donc être à votre place î
Le major-général était loin de se douter, en persiflant ainsi le malheureux lieutenant, qu'il était à !Deu près dans la même situation d'homme trompé ijue celui dont il se moquait avec une si piquante verve. Sa maîtresse, la fameuse Mme Visconti, dont il était absolument fou, à qui il avait élevé un autel, non seulement dans son cœur, mais aussi sous une tente, à côté de la sienne, autel qu'on transportait à la suite de l'armée, sur lequel il avait placé le portrait de son idole, et devant lequel il récitait à genoux chaque jour ses litanies, Mme Visconti le trompait justement en ce moment avec M. Alexandre de Laborde et était constamment entourée d'une nuée de petits jeunes gens.
Berthier eût été bien étonné de savoir tout cela, mais son étonnement ne serait pas arrivé à la hauteur de celui du lieutenant Fourès.
Quoi ! lui, simple officier de troupes, n'apparte-
NAPOLÉON AMOURiiUX. 83
nant en aucune façon à rélal-major, être chargé d'une mission auprès du Directoire exécutif de la République i'rançaise!... Il marcliait depuis quelques jours d'étonnements en étonnenients.
II se confondit en remerciements sur la distinction ilatteuse dont il était l'objet de la part du général en chef et prit congé en disant que, puisqu'il lui fallait partir dans une heure, il n'avait pas do temps à perdre pour prévenir sa femme et faire ses préparatifs de voyage.
— Votre femme ! s'écria Berthier ; mais vous êtes fou, mon ciier. Comment pouvez-vous songer à emmener votre femme dans un pareil voyage? D'abord, elle serait extrêmement mal sur l'aviso qui vous emmènera; et puis, le voyage n'est pas sans dangers. Enfin, si la croisière anglaise vous capturait? Les officiers anglais sont amateurs du beau sexe, vous savez qu'ils ne se gênent pas avec les femmes, et peut-être pourraient-ils traiter Mme Fourès autrement qu'en prisonnière de guerre. Dam! quand il y a des mois qu'on est embarqué... eh! eh! eh!
Fourès ne pouvait qu'obéir. C'est ce qu'il fit. Mais, eh rentrant chez lui pour faire ses préparatifs, il ne pouvait s'empêcher de faire en même temps ses réflexions sur cette bizarrerie du sort qui le faisait choisir, lui, obscur, pour porter au Directoire des correspondances de la plus haute importance. Il eut sans doute la bonté de croire qu'il devait cette faveur à tous les mérites dont lui avait parlé le major-général, et mit sa femme au courant de ce qui lui arrivait.
Celle-ci, qui en savait plus long que lui, joua l'étonnement, pcul-étre aussi la douleur de ne pou-
voir accompagner son mari. Si elle s'était montrée satisfaite, ou même seulement indifférente, n'auraitelle pas risqué d'éveiller les soupçons du lieutenant?.. Elle joua donc en conscience, c'est-à-dire en toute hypocrisie, la comédie d'épouse désolée : elle appartenait à cette catégorie de femmes, plus nombreuses qu'on ne le croit, qui semblent avoir une prédilection pour tout ce qui est louche, équivoque ou même franchement coupable. Personne plus qu'elle ne méritait le titre de fille d'Eve. Enfin l'on se fit de tendres adieux et le lieutenant partit. Aussi bien venait-il de recevoir du major-général l'ordre suivant, qui régularisait sa mission :
// est ordonné au citoyen Fonrès, lieutenant au SS^ régiment de chasseurs à cheval^ de partir par la première diligence de Rosette pour se rendre à Alexa7idrie et de s'y embarquer... Le citoyen Fotirès^ sera porteur de dépêches qu'il n'ouvrira quen mer y. dans lesquelles il trouvera ses instructions (1).
Les instructions consistaient en un paquet de paperasses sans importance, qu'on remit au lieutenant dans la conviction que le bâtiment qu'il devait monter serait enlevé par les Anglais, et lui-même conduit prisonnier en Angleterre.
Le calcul, on le voit, n'était ni beau ni honnête,, et la fantaisie du général en chef pour une griseUe devait se solder, pour l'État, par la perte d'un bfitiment et de son équipage. Il s'est trouvé des gens. cependant pour admirer de tels procédés, ou tout au moins pour s'en amuser. Quant à la femme qui se prêtait à une aussi indigne comédie envers
(1) Correspondance de Napoléon I", t. V, p. 210, pièce 3775. Au citoyen Fourès, lieutenant de chasseurs. Le Caire, 18 déceuibPô
l'honnête homme qui l'avait tirée de sa misère et lui avait donné un rang social auquel elle ne pouvait guère aspirer, personne ne songera à lui contester le titre de misérable drôlesse, qui est celui qu'elle mérite. Et dire pourtant qu'elle a trouvé des admirateurs!.. Mais le monde est ainsi fait que c'est l'homme auquel la femme fait faillite qui est déshonoré tandis que celle-ci est regardée comme un être d'essence supérieure !
Débarrassée de son mari, l'aimable Pauline fut tout entière au général en chef. Leur liaison était publique. « Bonaparte, a dit Bourrienne, lui fit meubler une maison qui touchait au palais d'EUy-Bey que nous habitions. Il lui prenait souvent fantaisie, vers les trois heures, de faire commander le dîner chez elle : j'y allais seul avec lui à sept heures et je m'en allais à neuf heures (1). » Souvent aussi, après dîner, Bonaparte et sa maîtresse montaient en calèche et faisaient une promenade, escortés par deux aides de camp caracolant de chaque côté. L'un de ces deux aides de camp était parfois Eugène de Beauharnais, fils de Mme Bonaparte.il fut longtemps à s'apercevoir du rôle inconvenant qu'il jouait là; peut-être même eut-il besoin qu'on lui fit remarquer combien il était peu séant à lui de servir d'escorte d'honneur à la maîtresse du mari de sa mère. Quoi qu'il en soit, il n'a pas oublié de mentionner, à sa façon, cet épisode dans sesMe7?ioires{2),ei'û semble en avoir gardé quelque rancune à son beau-père.
Mme Fourès, que toute l'armée appelait maintenant Noire souveraine de l'Orient (3), filait donc le
(1) Bourrienne, Mémoires, t. Il, p. 174.
(2) Prince Eugène, Mémoires, t. i, p. 4G.
(3) Duchesse d'Abrantés, Mémoires, t. III, p. C3.
parfait amour au Caire, tandis que son mari voguait vers les côtes de France. Mais la mer était sillonnée en tous sens par les croiseurs anglais et rares étaient les bâtiments qui, partis d'Egypte, réussissaient à passer à travers les mailles du filet au double et triple rang de vaisseaux guetteurs. L'aviso que montait Fourès eut le sort de la plupart des autres et tomba entre les mains de l'ennemi.
Les Anglais avaient en Egypte des espions qui les renseignaient avec la plus grande précision et les tenaient même au courant de la chronique galante de l'armée française ; les lettres particulières qu'ils trouvaient sur les bâtiments capturés achevaient de les renseigner sur tout cela. C'est ainsi qu'ils étaient déjà informés de la liaison du général Bonaparte avec Mme Fourès et de l'envoi du mari de celleci en Europe.
Le Commodore anglais qui prit l'aviso du lieutenant Fourès fut donc on ne peut plus joyeux de sa capture. Après avoir examiné les papiers dont il était porteur et s'être assuré de leur parfaite insignifiance, sachant que le lieutenant n'avait été envoyé hors d'Egypte que pour ne point gêner le général en chef et sa maîtresse, il eut la malicieuse idée de jouer un tour à Bonaparte.
— Je dois, dit-il à Fourès, faire une grande tournée dans les mers d'Orient avant de rentrer en Angleterre. Il faut pour cela bien des mois. Je ne puis vous garder pendant ce voyage. Tout bien considéré, je vais vous faire déposer sur la côte d'Egypte, et vous serez libre.
Le lieutenant se confondit en remerciements et loua fort la générosité du peuple anglais en général et celle du commodore en particulier. Celui-ci lui
souhaita bonheur et prospérités, et l'on se quitta cordialement.
A peine à terre, Fourès n'eut rien de plus pressé que (le courir au Caire pour embrasser sa femme. Il arrive chez lui : la maison est vide ! Inquiet, il s'informe de Pauline. Des sourires contraints lui répondent... Hélas! Sa Pauline est maintenant la Pauline du général en chef!
Le pauvre garçon aimait sa femme ; qu'on juge de son indignation quand, au lieu de se trouver face à face avec sa jolie figure, il ne rencontra que la plus lâche trahison ! Il est une curiosité particulière aux hommes que cette sorte d'infortune vient de frapper. Le premier moment de fureur passé, Fourès voulut aller voir, dans la maison d'Elfy-Bey, celle qui s'était fait un jeu de la trahison et un amusement d'envoyer son mari pourrir sur les pontons d'Angleterre. Il pénétra chez cette infâme, lui reprocha avecviolence tout l'odieux de sa conduite, s'emporta, fit une scène terrible...
Mais à quoi tout cela pouvait-il aboutir? A un raccommodement?.. Lorsqu'on ne peut plus estimer sa femme, la vie commune est impossible. Fourès le comprit et déposa le jour même une demande en divorce. C'était évidemment la meilleure des solutions. Le commissaire-ordonnateur Sartelon, remplissant les fonctions d'officier de l'état civil, prononça le divorce, etle pauvre Fourès, ayant reconquis sa liberté, put réfléchir à loisir sur les inconvénients qu'il y a à épouser une femme simplement parce qu'elle est jolie : quand elle n'est que cela, on peut s'attendre à tout de sa part, excepté à quelque chose de bien. Le malheureux garçon, à qui sa femme n'avait même pas de reconnaissance pour l'avoir
élevée jusqu'à lui, en fit l'amère expérience. Chacun cependant de ceux qui font cette sorte de folie, se flatte que la femme qu'il prend de cette façon fera une exception en sa faveur et, comme Boileau l'a dit :
Croil que Dieu tout exprès, d'une côte nouvelle, A tiré pour lui seul une femme fidèle.
D'ailleurs ces sortes de femmes sont ainsi : elles croient que tout leur est dû et n'ont pas un instant l'idée d'être reconnaissantes du bien qu'on leur fait. Elles ne savent pas ce que c'est que la reconnaissance. Comment le sauraient-elles puisqu'elles n'ont pas de cœur? Ce sont des femmes-bibelots, des manières de joujoux, fort peu amusantes la plupart du temps, devant lesquelles il faut être constamment à genoux, qu'il faut encenser à tour ;o bras, et qui, pour comble, ne sont pas longues à ouloir changer d'encens et surtout d'encenseurs! î:^lles vous font payer terriblement cher, de votre repos, de votre bonheur, de votre avenir, souvent de votre honneur, de votre vie, la vulgarité de leurs faveurs. En vérité, les coquettes sont de terribles femmes et les anciens les avaient bien personnifiées dans cette Circé qui changeait les hommes en... vous savez quelles bêtes. Notre pauvre humanité, depuis Homère, n'est-elle pas restée la même?
Le général Bonaparte avait pris tout à fait au sérieux, comme un simple collégien, son amourette avec Pauline Fourès. Il était évidemment très naïf avec elle, mais il poussait la naïveté jusqu'à parler d'elle à tout son entourage; il faisait part à chacun de ses impressions, absolument comme en arrivant à l'armée d'Italie, il montrait à ses généraux le portrait de sa femme et leur faisait admirer la
JEAX-BAPTISTE KLÉBER, général (1753-1800) d'après le portrait d'Ansiaux (Galeries Historiques de Versailles)