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grâce et la beauté de Joséphine. 11 pensa même à épouser cette grisette. La façon dont elle s'était laissée cueillir ne devait cependant pas lui donner une haute idée de l'estime qu'on lui pouvait accorder. Mais Bonaparte ne semble pas avoir jamais eu conscience de ce qu'était une femme honnête. Joséphine, pourquoi l'avait-il épousée? Pour ses qualités? Elle n'en avait point. Pour sa vertu et son honneur? Pauvre femme! elle ne savait même pas ce que c'était. Pour son amour pour lui? Ah ! voilà la grando chose! Il voulait être aimé, et il croyait que la femme qui se donnait à lui, parce qu'elle murmurait à son oreille des paroles d'amour, l'aimait vraiment, et pour lui-même ; parce qu'elle était la plus efïVonlée, il croyait qu'elle était la plus aimante... Comme si elle n'avait pas joué cette même comédie de l'amour avec d'autres hommes avant de la jouer avec lui!.. Lui, naïf, avait cru sincèrement à ces protestations et avait été assez sot pour épouser. Et, après le mariage, Joséphine, cette trouvaille, cette huitième merveille du monde, lui avait fait voir clair comme le jour, qu'en amour comme en femmes il n'était qu'un sot.
« Épouser une solte est pour n'être point sot »,
a dit Molière Mais Bonaparte n'avait point fait ce calcul-là, faux d'ailleurs, car il croyait sincèrement que: Joséphine était une femme supérieure. Il avait le bandeau de l'amour collé sur les yeux, et ce n'est pas le. côté le moins étrange, chez cet homme, que la force de son aveuglement. Il y a lieu de remarquer cependantque la plupartdes hommes qui n'ont pas eu une prévoyante éducation, cette éducation que sait seule donner une mère intelligente, en sont là.
Le vainqueur des Pyramides songeait donc à épouser Tancienue ouvrière de Carcassonne. Cela ne lui avait guère réussi pourtant, d'épouser une maîtresse. Mais l'expérience, en fait de femmes, ne lui vint jamais. Il eût voulu, avant de l'épouser, en avoir un enfant. C'était absurde, mais c'était comme cela : ayant pris en premier lieu une femme qui ne pouvait plus en avoir, il semble qu'il ait voulu, avant de se lancer dans une nouvelle aventure, être sûr de la fécondité de celle qu'il prendrait pour la remplacer. « Bonaparte, a dit Bourrienne, désirait ardemment avoir un enfant de cette jolie femme. Je lui en parlais au déjeuner que nous faisions souvent tête-à-tête. « Que voulez-vous? répondit-il; « la petite sotte... n'en peut pas faire. « Elle, de son côté, lorsqu'on lui faisait sentir le grand avantage d'avoir un enfant de Bonaparte, nous répondait : « Ma foi!... Ce n'est pas ma faute (1). »
Bonaparte a beaucoup aimé Mme Fourès. Au milieu des Égyptiennes bronzées, cette blonde grisette devait en effet ressortir avec avantage. « Elle avait de l'esprit naturel, a dit le général Junot, l'envie d'être une personne distinguée, mais elle était d'une ignorance totale des manières du monde, c'est-à-dire des bonnes et élégantes manières » (2). De cela, Bonaparte ne pouvait guère s'en apercevoir, laissant lui-même passablement à désirer du côté de l'éducation. Quant à ce que Junot appelle de l'esprit naturel, c'était plutôt une vivacité expansive, toujours portée à rire, cette frivolité et cette étourderie si fréquentes chez les ouvrières, et qui, loin de France, pouvaient faire quelque effet. Bonaparte eût
(1) Bourrienne, Mémoires, t. II, p. 17'».
(2) Duchesse d'Abrantcs, Mémoires, t. lil, p. 05.
VU Mme Foiirès un an plus tard, à Paris, qu'il ne l'aurait certaine-ment pas remarquée. « Elle était folle et gaie comme une jeune fille de douze ans, a dit la duchesse d'Abrantès qui en a beaucoup entendu parler par son mari; Napoléon la plaisantait quelquefois sur cette gaieté, ces rires qu'il lui avait entendu faire le jour où il la rencontra sur le chemin de Boulak. Elle voyait alors plusieurs jeunes employés de la trésorerie attachés à l'armée d'Orient, et Bonaparte la plaisantait en riant lui-même sur ses liaisons avec eux. Mais s'il y avait cru, il ne l'aurait pas dit, même en plaisantant, et, au fait, elle n'avait aucun tort (1). » C'est bien de l'indulgence de la part de Mme d'Abrantès. Le pauvre Fourès n'était pas de cet avis. Mais, au fait, comme maîtresse, peut-être Pauline n'avait-elle aucun tort vis-à-vis de son amant. En tout cas, celui-ci ne se montrait pas jaloux, puisqu'il la laissait se lier avec de jeunes employés de la trésorerie.
Lorsque le général Bonaparte quitta l'Egypte, il avertit, paraît-il, de son départ Mme Fourès, tandis qu'il laissa simplement des instructions sous pli cacheté au général Kléber, en lui remettant le commandement. Il paraît que Kléber n'eut pas pour la grisette les égards et les respects auxquels celle-ci croyait avoir des droits. En fait, Kléber avait raison. H s'occupait de l'armée et n'avait pas à s'inquiéter d'une aventurière qui, après avoir abandonné son mari, officier de l'armée, était à son tour abandonnée par son amant Qu'est-ce que cela avait à voir avec le service?
Mais Bonaparte avait laissé des ordres à Kléber,
(1) Duchesse d'Abrantès, Memoirçs, t. Ilî, p. 73.
lui enjoignant de faire partir pour la France, dès que Toccasion s'en présenterait, un certain nombre de personnes dont il lui donnait les noms. Parmi elles était Mme Fourès. Mais, du moment que Bonaparte avait cédé son commandement, Kléber était seul maître de faire partir d'Egypte qui bon lui semblait. Il n'eut sans doute pas assez de place pour les blessés et malades qu'il envoya en France par la première occasion, car il refusa un passeport à Mme Fourès. On appela cela une persécution. C'était cependant le strict accomplissement du devoir. Il était plus important de donner une place sur le bâtiment à un soldat malade, à un serviteur du pays dont le retour en France assurait le salut, qu'à une aventurière. Cependant le docteur Desgenettes, que Mme Fourès vint implorer, s'entremit auprès de Kléber et obtint de lui, sous un prétexte ou sous un autre, qu'elle fit partie du premier convoi.
Elle partit donc. Aussi bien son séjour en Egypte lui était-il désagréable. Non seulement elle pouvait être exposée à rencontrer son ancien mari, et chacun sait qu'on n'aime pas voir les gens envers qui l'on a des torts et à qui l'on a fait du mal ; mais la malignité publique, à qui de droit appartenait la position qu'elle s'était faite en Egypte, la jugeait maintenant sévèrement, et ses courtisans, pris de scrupules inattendus depuis le départ de Bonaparte, lui avaient tourné le dos.
Revenue en France, Mme Fourès s'empressa d'accourir à Paris. Elle espérait y reprendre sa place de favorite auprès du général Bonaparte, et le poste de premier magistrat de la République, de premier consul, qui était devenu le sien, n'était pas fait peur la retenir. Si Bonaparte avait échoué dans
son coup d'Etat, s'il avait été envoyé à Sinnamary, il est probable qu'elle n'eût pas tant fait diligence pour le joindre. On le vit bien en 1815.
Le premier consul fut ennuyé d'avoir à prendre une décision au sujet de Mme Fourès. Il avait conservé bon souvenir d'elle, et il n'aurait pas demande mieux que de continuer à Paris l'idylle commencée si brutalement sur les bords du Nil. Mais la dignité de son rang, la malignité des Parisiens surtout le lui défendaient. Les passions politiques étaient alors excitées à un point dont on ne peut aujourd'hui se faire idée, et il était prudent de ne point prêter le flanc aux attaques, tant des républicains que des royalistes. Déjà cette liaison d'Egypte était connue à Paris; on se racontait tout bas comment elle avait commencé; des pamphlets circulaient, un entre autres, qui avait pour titre Une quinzai?ie du grand Alcandre. Il paraissait tous les quinze jours et faisait les allusions les plus transparentes à cette aventure de grisette ; on disait, entre autres choses, que le premier consul dépensait des sommes énormes pour entretenir la blonde Pauline, et celle-ci n'était pas non plus ménagée.
Bonaparte savait tout cela. Mais ses travaux gigantesques de relèvement social ne lui permettaient guère, tout d'abord, de gaspiller son temps avec une maîtresse, et Joséphine, avec qui il s'était remis à vivre et auprès de qui il trouvait une habitude douce et tranquille de tous les jours, semblait lui suffire. Aussi ne voulut-il même pas recevoir Mme Fourès. Il lui en coûta, mais, cette fois, il suc être un homme et avoir du caractère. Par exemple, il donna de superbes compensations pécuniaires, et, sur ce point, la Quinzaine du grand Alcandre n'avait
pas tort. BelliloUe accepta tout. Duroc, qui commençait à être le secrétaire de Napoléon pour ces choses tout intimes, et « était spécialement chargé de fixer son sort », lui apporta de la part du consul des cadeaux et surtout de l'argent. Il y avait à tout cela une condition que la politique, les convenances et la jalousie de Joséphine concouraient à imposer à Bonaparte comme à Bellilotte : c'est que celle-ci n'habiterait pas Paris. Elle souscrivit à tout, puisqu'on lui donnait de l'argent, et loua ou acheta une petite maison à Belleville, à côté des Prés-Saint- Gervais. De là elle venait à Paris comme elle voulait et suivait très assidûment les spectacles.
L'histoire de Mme Fourès n'est pas terminée.
L'Egypte nous avait échappé. Le général Menou, qui avait pris le commandement après l'assassinat de Kléber, avait eu beau se Caire mahométan, prendre pour nom Abdallah et pour femme une Égyptienne, tout cela ne lui avait pas donné du talent, et il avait perdu l'Egypte. Aux termes de la capitulation qu'il passa avec les Anglais, les Français devaient évacuer le pays et être ramenés en France. Le traité s'exécuta, et c'est ainsi que le lieutenant Fourès vint à Paris. Il paraît, ce qui ne fait pas honneur à son caractère, que l'ignoble trahison de sa temrae n'avait pas étouffé en lui tout amour. Il faut, ce semble, avoir l'âme singulièrement détrempée pour que l'amour survive à une pareille faillite ? Mais le malheur elles chagrins ne trempent que les âmes fortes.
Fourès arriva donc à Paris plus amoureux de sa femme que jamais. Il la chercha, la retrouva et voulut la contraindre à reprendre la vie commune. Mais Bellilotte ne l'entendait pas ainsi. Si elle avait
cédé à la brutalité du général Bonaparte, elle n'entendait nullement céder aux tendres prières du lieutenant. C'eût été déchoir. Et puis, n'était-elle pas divorcée? Que venait-il donc lui chanter, ce lieutenant, en prétendant qu'elle était sa femme?
Si Fourès avait tort de vouloir reprendre une femme dont il devait s'estimer fort heureux d'être débarrassé, en droit il avait raison. L'acte de divorce, fait en Egypte, était devenu nul : Pauline, toujours étourdie, avait négligé de le faire confirmer en France dans les délais exigés par la loi, et Fourès, de son côté, s'était bien gardé de réparer la négligence de sa femme. De là des réclamations de part et d'autre, des disputes comme s'ils n'avaient pas cessé d'être unis, et, finalement, recours de Bellilotte au premier consul pour que sa haute intervention vint mettre un terme à sa bizarre situation.
Si Bonaparte aimait l'amour, il n'aimait pas le train qui en est généralement la co'.iséquence. 11 fut très ennuyé du bruit qui se faisait autour de ce divorce manqué. Il donna des ordres pour que tout cela fût régularisé et, pendant qu'il y était, prescrivit à Bellilotte de régulariser elle aussi sa situation et de se remarier. Cela ne devait pas être bien difficile : il ne manque pas d'imbéciles pour épouser ces sortes de femmes ; c'est même celles que les hommes recherchent le plus ; ils leur trouvent, on ne sait pourquoi, mille qualités inattendues que des aveugles seuls peuvent voir.
Pauline avait justement sous la main, en ce moment, un de ces aveugles. Mais celui-ci était en même temps très clairvoyant et très pratique en afïaires. Quand on n'a point de préjugés sur les
femmes, il faudrait être un triple idiot pour en avoir sur le reste. Cet individu, un certain M. Rancbouppe ou de Ranchoup, avait été séduit par les qualités de Bellilotte et lui avait déclaré, la main sur la conscience, qu'il la croyait la seule femme au monde assez digne d'estime et de respect pour faire son bonheur. Pauline fut flattée de ces belles paroles et elle accueillit avec toute la dignité dont elle était -capable un homme assez perspicace pour découvrir, sous des dehors peut-être un peu frivoles, les solides qualités dont le ciel l'avait douée. Elle releva le Ranchoup, qui s'était agenouillé à ses pieds pour lui demander sa main, et lui dit qu'elle prendrait, avant de s'engager, l'avis du premier consul qui •daignait s'intéresser à son sort.
Bonaparte fut ravi de la solution que la Provi- -dence donnait à cette affaire. « Qu'elle épouse le Ranchoup! s'écria-t-il, je le nommerai consul! »
Bellilotte, qui n'avait pu être la maîtresse du premier consul, dut se contenter d'être la femme légitime du dernier des consuls. Car le Ranchoup fut nommé consul quelque part en Espagne. Ce n'était pas tout à fait le rêve qu'elle avait fait, mais il faut savoir borner son ambition, et, pour une simple ouvrière de Carcassonne, c'était, après tout, faire assez bien son chemin.
Le mariage se fit donc, en dépit de ce pauvre Fourès qui voulait toujours reprendre sa femme et qui disait partout d'un air navré: « Quand je l'ai épousée, elle était pauvre et honnête, et personne n'en voulait, car on ne savait pas comment elle tournerait ; maintenant qu'il est notoire qu'elle a mal tourné, tout le monde la veut! C'est à n'y rien comprendre. » Et, s'il avait su le latin, il
CHKISTOPHE-MICHEL DUROC, général, grand-maréchal du palais (ini-l-^V.i) (Galeries historiques de Versailles)
lu. — X.vr. Am.
aurait pu se répcler, à titre de consolation, ce beau vers :
0 vanas hominum mentes! 0 pectora caeca!
Le nouveau consul partit avec sa femme pour rejoindre son poste, et pendant quelques années on n'entendit pas parler de Pauline. Mais elle se lassa de vivre à Tétranger. Aussi ne tarda-t-elle pas à planter là son second mari comme elle avait fait du premier et vint-elle à Paris. Elle y fut bientôt très comme sous le nom de Mme de Ranclioup. Elle habitait rue Napoléon, — peut-être avec quelque intention de vanité rétrospective — , et avait un assez grand état de maison. « Jeune, jolie, spirituelle, a écrit un de ses amis, aimant les arts, s'occupant avec quelque succès de peinture, elle était toile au dernier degré des plaisirs du monde, dépensière et ne connaissait nullement la valeur de l'argent. Aussi les bals, les loges aux spectacles, les promenades à cheval et en voiture l'occupaient tout le long du jour(l)... »
Mme de Ranchoup avait-elle conservé quelque attachement pour celui qui était devenu empereur des Français? C'est peu probable. Une femme aussi légère n'était pas susceptible d'attachement, si ce n'est pour les plaisirs, les grelots et les colifichets. Mais elle avait, peut-être par reconnaissance pour les sommes énormes qu'il lui donnait, peut-être avec Tarrière-pensée constante de reprendre un jour auprès de l'empereur la situation de favorite qu'elle avait eue auprès du conquérant de l'Egypte, elle avait le plus âpre désir de se rencontrer avec lui ;
(1) Général baron Paulin. Sûw>p.nirs. d. 2.29.
« Aussi, a dit encore le général Paulin, dans chaque fête était-elle toujours placée au premier rang pour être aperçue ; on la voyait dans tous les bals masqués où l'on pensait que l'empereur arriverait en domino ; dans cette liberté de la foule, elle espérait le reconnaître et l'attacher par sa conversation, ne fût-ce que quelques minutes seulement. Une nuit, dans un de ces bals si brillants qui se donnaient chez le prince de Neufchâtel, boulevard des Capucines, chez Cambacérès et chez M. de Champagny, aux Relations extérieures, elle devint la plus heureuse des femmes : elle avait reconnu l'empereur Napoléon sous son domino gris de fer; elle lui avait parlé pendant quelques instants, l'avait amusé de ses folies en faisant tout son possible pour se faire à son tour reconnaître sous l'élégant et coquet domino qu'elle portait. Je ne sais quel mot lui fut dit ou qu'elle crut entendre, mais décrire une jubilation comme celle où je la vis le moment d'après n'est pas en mon pouvoir (1). »
Il ne faut point oublier, à propos de Mme Fourès, de rappeler que c'est à son sujet que Napoléon dit un des rares bons mots qu'il prononça en sa vie. C'était sous le Consulat, dans une conversation un peu risquée qu'il eut avec la toute jeune Mme Junot et que celle-ci a sténographiée. En voici une bribe :
— Savez-vous bien que là-bas votre mari avait un vrai sérail, madame Junot ?
— Il me l'a dit, général. J'ai même à la cheminée de ma chambre un très agréable portrait de Jaunette.
« Le premier consul marchait assez vite en ce moment. Au premier mot de Jaunette, il s'arrêta
(1) Général baron Paulin. Souvenirs, p. 230.
tout couit et. me regardant avec une expression presque comique, il me dit :
— Vous avez le portrait de Xraxarane ?
— Oui, général, et pourquoi non? Oh! il n'en serait pas ainsi, je vous prie de le croire, si Xraxarane ressemblait k une odalisque favorite qui revient aussi d'Egypte et que j'ai vue hier même à la Comédie-Française. Celle-là ne ressemble pas du tout à une orange mûre; elle a de blonds cheveux, une peau de satin, des perles pour dents, une main...
« Il me jeta un regard indéfinissable. Puis, reprenant sa promenade rapide, il passa dans le jardin en me disant : — Est-ce qu'on donnait les Trou SiiltaiiPS hier {\) ? »
Un autre bon mot de lui, — on peut le dire ici puisqu'il s'agit d'amour et de sa première femme — , fut dit à Sainte-Hélène. Rappelant l'affection qu'avait eue pour lui Joséphine, il dit « qu'il ne doutait pas qu'elle n'eût quitté un rendez-vous d'amour pour venir auprès de lui (2). »
C'était prendre gaiement les choses, plus gaiement qu'il ne les avait prises en 1796.
Pour en revenir à Mme Fourès-de Ranchoup, on aura tout dit sur elle quand on aura conté que, comme Joséphine, comme Marie-Louise, comme Mme Walewska, comme toutes ces femmes qui furent aimées de Napoléon, elle oublia celui pour qui elle avait si bien oublié son mari. C'est dans l'ordre. Mais de plus, aux jours de l'adversité, elle renia celui à qui elle avait donné ses faveurs et qui, en souvenir, lui faisait des libéralités qui lui per-
(1) Duchesse d'Abrantès, Mémoires, t. IV, p. 169.
(2) Mémorial de Sainle-Hélen^, t. II, p. 3;iO.
mettaient de satisfaire son amour — le seul véritable qu'elle eut jamais — pour la dépense et les folies de toutes sortes. Mme Fourès ne fut qu'une Joséphine, de basse extraction et de manières communes, voilà tout. Devenue bonne royaliste sous la Restauration, Mme de Ranchoup avait oublié son origine et celle de sa fortune. C'était logique : elle avait oublié Fourès, elle devait oublier Napoléon. L'histoire doit faire à cette oublieuse l'honneur de ne pas l'oublier, mais pour la flétrir. Mme d'Abrantès ayant écrit dans ses Mémoires que Mme Fourès avait voulu partager la captivité de Napoléon à Sainte-Hélène, celle-ci eut le lâche courage de lui écrire pour démentir cette idée généreuse qu'on lui prêtait si bénévolement. C'était montrer à nu une bien vilaine âme. Certaines fautes se peuvent, à la rigueur, réparer par le dévouement ; le cœur peut parfois racheter les erreurs du cœur. Mme Fourès n'eut pas plus idée de ce qu'était le cœur que de ce qu'était l'honneur. En dépit de toute la poésie qu'on a voulu répandre sur elle, elle fut en tout une femme vile et méprisable.