DU MAHOMÉTISME
cris des habitants, y fit mettre de toutes parts l'incendie, qui, protégé par les troupes, fut cependant cinq jours à consumer cette mosquée immense. Le roi dédaigna de conserver quelques-unes des richesses innombrables qui s'y trouvaient; il voulut que tout fût anéanti par les flammes, et quelques insensés, qui, dans un désespoir fanatique, voulaient encore s'opposer à ce qu’ils appelaient un sacrilége, furent eux-mêmes précipités au milieu du feu, pour y périr avec leur foi, leur temple et le tombeau de leur prophète.
Le roi Eugène, après l'épuisernent de l'incendie, fit déblayer par ses troupes les ruines calcinées, et fit apporter une énorme quantité de terre qu’on répandit sur la place même où avait été la mosquée. Il ordonna que ce terrain nouveau fût labouré par la charrue et que du
maïs y fût semé, afin de faire disparaître les vestiges
mêmes du lieu où avait été le tombeau de Mahomet.
Quand cela fut achevé, il quitta Médine et s’avança vers la Mecque. Ce berceau du prophète eut encore plus à souffrir de la conquête que sa ville funéraire. La Mecque, cette mére des villes, comme la nomment les mahométans, cette métropole de leur foi, située au milieu d’une terre ingrate et de montagnes stériles, ne vivait, pour ainsi dire, que d’une vie factice et comme religieuse. La fécondité des autres pays était apportée dans son sein par les caravanes et les pèlerinages, et renverser la superbe mosquée El Hamran, était détruire ces sources de son existence et anéantir la cité elle-même.
Cette pensée, loin d'arrêter le roi d'Italie, l’excitail encore : la sienne était la destruction des infidèles et de leur religion. La patrie de Mahomet lui semblait une ville immonde, car les émotions religieuses de Jérusalem avaient exalté dans son esprit un fanatisme implacable, et l’empereur le savait lorsqu'il le choisissait pour cette expédition.
Le roi Eugène fit saccager et piller le temple ; il ne respecta pas même cette antique kdab « qu’on dit avoir été bâtie par Abraham. Il enleva de l'encadrement d’argent dans lequel elle était enchaînée depuis tant de siècles la fameuse pierre noire, que Mahomet lui-même avait respectée, et que la tradition des Arabes, entre autres fables qu'elle lui rattachait, révérait comme tombée du ciel dès le temps d'Adam. Ce fut le seul trophée qu’il conserva au milieu de cette destruction, et il l’adressa au Musée impérial de Paris, où on le voit aujourd'hui ; puis il fit à la fois mettre le feu et la mine à cette magnifique mosquée, qui s’écroula et disparut dans ce double incendie extérieur et souterrain.
Plus puissante et plus irritée que Médine, parce que cette destruction était pour elle un arrèt de mort, la ville de la Mecque opposa des soulèvements et une assez énergique résistance aux troupes françaises ; mais cette manifestation lui fut aussi plus fatale. L’incendie ne se borna pas au temple : le roi d'Italie, pour la châtier, laissa les flammes s'étendre et se propager. Bientôt elles inondèrent de tous côtés cette ville, qui, après avoir donné la vie à Mahomet, semblait alors rendre son dernier soupir.
Durant un mois, les flammes, qui n'éprouvaient plus d’obstacle, formèrent comme un océan de feu, dans lequel se fondait de plus en plus la grande ville ; mais cette destruction flamboyante qui [satisfaisait la pieuse vengeance du roi d'Italie était plus terrible qu'utile. Privée de sa mosquée et de ses pèlerinages, ville découronnée de sa religion et de son prophète, au milieu de ce pays inculte et désert, la Mecque eût péri plus lentement peut-être, mais sans retour. Cependant cette destruction plus rapide anéantissait cette religion qui ne sut plus désormais où retrouver le lieu de la naissance et la place du tombeau de son prophète.
Ainsi fut porté le dernier coup au mahométisme, et il ue se releva plus.
Après une campagne de trois mois dans laquelle il eut à combattre quelques tribus de Wahabites qui bientôt vinrent faire leur soumission, le roi Eugène ramena ses forces en Syrie. Il apprit que l’empereur venait de quitter cette province, et il le rejoignit sur les bords de l’Euphrate. L'empereur l’accueillit lui et son armée avec de grands éloges, et les détails de cette expédition furent solennellement prociamés au milieu des troupes françaises.
Si j'ai consacré de longues pages à cette destruction de la religion de Mahomet, c'est que cet événement fut le plus considérable dans les expéditions et les conquêtes de l’empereur ; le mahométisme était la seule force qui pût lutter au monde contre la sienne : elle brisée, Napoléon était bientôt le maître de la terre.
CIFAPITRE VIE.
Ce n'est qu'en Orient que l’on peut travailler en grand, disait souvent Napoléon. Cette vieille mère des peuples, l’Asie, est toujours la reine du monde. Tout à été ou est grand chez elle : sa population, son étendue, ses monuments, ses catastrophes. Le souverain de l'Europe lui-même ne venait imposer sa monarchie de conquérant qu'après les monarchies des Assyriens, des Perses et des Romains, qu'après les conquêtes d’Alexan-
dre, de Gengiskan et de Tamerlan; mais il venait à son tour clore cette série de conquêtes en faisant déborder sur l’Asie la monarchie française et napoléonienne, plus puissante que toutes les autres, et il est utile, avant de le suivre plus loin, d'arrêter quelques instants les regards sur ce qu'était alors la puissance de Napoléon en Asie.
Conquérant de l'Arabie et de l’Asie Mineure, suzerain de la Russie d’Asie et de la Sibérie, maitre, par la réunion des colonies anglaises et hollandaises, de l’'Hindoustan, il ne se trouvait plus en dehors de sa domination que la moitié de ce continent, la Perse, l'empire chinois, la Tartarie et l'Inde au delà du Gange.
Tous ces Etats furent conquis successivement , et, on peut le dire, sans de grands travaux. Deux années écoulées depuis la bataille de Jérusalem suffirent à compléter l’entier succès de l'expédition. Des volumes d'histoire pourraient à peine décrire les merveilles de ces deux années ; pour moi, .je déclare que je n’aspire pas à reproduire ici tant de détails. Il était plus facile à l’empereur de vaincre qu'il ne l'est à son historien d'écrire, et ce rude meneur laissait bientôt et loin derrière lui l’histoire, qui, accablée de fatigue, ne pouvait le suivre.
Et, comme Plutarque l’a dit dans sa biographie d'Alexandre de Macédoine, ce Napoléon du vieil âge :
« Je prierai mes lecteurs de.ne pas me faire un crime si, au lieu de raconter en détail toutes ces actions célèbres, je me contente d'en rapporter en abrégé la plus grande partie... Qu'il me soit plutôt permis de pénétrer jusqu'aux signes de l’âme, afin d’y saisir les traits les plus marqués du caractère, et de peindre d’après ces signes la vie de ce grand homme, en laissant à d’autres le détail des combats et des actions éclatantes. »
On remarqua le soin que prit l’empereur de détourner son armée des lieux les plus illustrés par les victoires
d'Alexandre; il semblait les éviter au contraife; Îles champs de bataille d’Issus et d’Arbelles (ou plutôt de Gangamelle) furent laissés loin de sa route, et la curiosité de ses généraux ne put être satisfaite.
La réunion de savants qui suivait son expédition le supplia de traverser les ruines de Palmyre et de Balbek. Il consentit avec d’antant plus de facilité à cette demande, que sa propre pensée était de diriger la marche de l’armée sur les côtes de la mer, afin de retrouver et d'accompagner la flotte européenne, qui avait reçu des ordres à cet égard.
On assure que cette mystérieuse solitude de Palmyre frappa son esprit d'étonnement ; il fut surpris en contemplant cette forêt de colonnes s'élevant tout à coup dans le désert, ces palais magnifiques encore reconnaissables, et ces débris gigantesques dans un lieu où ne respirait pas même un débris de peuple; il vit que les ruines durent plus que les nations, et que les traditions s’écroulent quelquefois avant les pierres.
On sait à peine l’histoire de Palmyre. Placée pendant quelque temps dans le désert comme une halte de commerce entre le golfe Persique et la Méditerranée, tant que les négociants y avaient consenti, elle avait vécu une des villes les plus florissantes du monde, avec ses temples, ses portiques, ses avenues de colonnades sans terme, ses héros, sa reine et ses philosophes; et quand le commerce, cette abstraction capricieuse sur la terre, l'eut abandonnée avec mépris, comme il a fait de Babylone, de Tyr, de Carthage et de Venise, il se trouva que Palmyre devint un cadavre sans mouvement et sans bruit, mais conservant encore l'attitude admirable de sa vie passée.
Les savants recueillirent avec avidité les dessins et des fragments de ses monuments. Ce fut encore un des fruits inestimables de cette conquête que la descrip-
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tion des ruines de Palmyre et de Balbek, qui, publiée depuis à Paris et à Londres, diffère en quelques points de la première description publiée à Londres en 1753, par Robert Wood.
Soit que Napoléon voulût donner du repos à son armée, soit qu'il voulût laisser grandir dans l’Asie, encore inconquise, les merveilleuses nouvelles de la bataille de Jérusalem et la destruction du culte de Mahomet, il se plut à ralentir sa marche vers la Perse. On savait aussi que de grandes armées se réunissaient dans le nord de l’Hindoustan, et peut-être mesurait-il dans ses retards le temps déjà prévu où s’effectuerait la jonction de toutes ses forces militaires.
Ainsi, pendant que l'Inde portait vers ses frontières septentrionales des armées françaises, que les flottes de l’empire s'échelonnaient depuis le golfe Persique jusque dans la mer de la Chine, que des armées feudataires russes s’approchaient de la Tartarie indépendante, et que l'Asie centrale respirait à peine en se voyant ainsi enveloppée de tous côtés, l’empereur, ayant traversé le désert et ses ruines, s’avança avec son armée vers Bagdad, qui se soumit, conquise même avant d'être apercue, et, ayant gagné l’Euphrate, il descendit le fleuve jusqu'à la ville d'Hilla. :