‹ Napoléon apocryphe, 1812-1832Chapitre 25 sur 154 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La campagne s'était ouverte avant l’arrivée de l’empereur. Déjà les corps d'armée du prince de la Moskowa et du roi de Naples avaient franchi les Pyrénées et étaient descendus dans la Navarre, tandis que les troupes allemandes et italiennes se dirigeaient vers Saragosse, où la réunion générale des divers corps de l'armée devait s'effectuer par la jonction des troupes des maréchaux Souit et Suchet.

L'ensemble de ces forces était formidable, et ne mon-

tait pas à moins de deux cent trente mille hommes.

‘ L'ennemi avait essayé de s'opposer à ce mouvement de réunion. Castanos, en Castille, avait voulu arrêter la marche du duc d’Albuféra; mais battu à Moya, presque écrasé à Cuença, son armée put à peine sauver ses débris, passer le fleuve et regagner Madrid.

Presque en même temps le duc de Dalmatie détruisait, à Lérida, le corps du marquis de La Romana, défaite glorieuse où La Romana, ce noble fugitif de la Baltique, mourut, comme il avait vécu, en héros.

Affaibli par ces deux défaites, l’armée anglo-espagnole, sous le commandement de lord Wellington, n’en demeurait pas moins égale en nombre à l’armée française ; elle était campée au sud de Ségovie, adossée aux montagnes, et maîtresse des passages qui conduisent à Madrid : n'ayant rien à craindre de ce côté, elle se renforçait chaque

jour des troupes éparses que le général anglais, dans la prévision d’une bataille générale et décisive, rappelait du Portugal, de l’Estramadure et des Castilles.

Dans cette partie de l'Espagne il n’y eut, pendant quelque temps, aucun engagement sérieux. Wellington, avec sa prudence consommée, agglomérait ses forces, maintenait ses positions, couvrait Madrid, et avec une armée puissante et reposée, au milieu de populations aguerries et enthousiastes, attendait la fortune.

Pendant ce temps s’effectuaient les opérations des troupes françaises. Leur réunion générale avait lieu près d'Aranda. C'était là qu'était fixé ce rendez-vous immense, et que la grande armée, réunie au delà du Duero, attendait l’arrivée de l’empereur.

Napoléon arriva eomme la foudre : il était le 97 juin à Bayonne, le 29 à Pampelune, le 1°" juillet il était au milieu de son armée.

Le roi Joseph rendit aussitôt le commandement à Napoléon, et l’entrevue des deux frères, après des fortunes si diverses, eut lieu à la vue des troupes qui firent éclater leurs transports de joie et d'enthousiasme.

La journée du 2 juillet se passa dans les délibérations d’un long conseil de guerre, où furent successivement appelés tous les généraux et tous les chefs des divers services ; les résolutions arrêtées étaient sur-le-champ mises à exécution.

Le lendemain Napoléon passa en revue l’armée entière, et il lui adressa la proclamation suivante :

«Soldats,

« Vous allez enfin vous trouver en face de vos véri- « tables ennemis. Depuis quatre ans le léopard anglais « parcourt cette contrée malheureuse, la déchire et la « dévore. Une guerre d’assassinats et de trahisons a jus- «qu'ici arrêté vos efforts. J'ai su vos misères, et je suis

« venu à vous pour les terminer. Vos frères, les vain- « queurs de Novogorod et de Moscou, m'accompagnent, «ils viennent réunir leur héroïsme au vôtre. Soldats de « l'armée d’Espagne, encore quelques jours, et la rébel- « lion sera confondue, l’Angleterre vaincue, la Péninsule « pacifiée, et le roi légitime de l'Espagne sera rentré à « votre tête dans sa capitale.

« Demain la grande armée passera le fleuve.

« Fait à notre quartier général d’Aranda, le 3 juillet « 1813.

Le 5 juillet, le corps d'armée du prince de la Moskowa se porta sur la route de Valladolid à Ségovie, pour empêcher la jonction du général Raleigh, qui ramenait vingtdeux mille Anglais et Espagnols des Asturies et de la Galice au quartier général de lord Wellington; un engagement eut lieu, bataille véritable, où l’ennemi perdit cinq mille hommes et son artillerie, et fut forcé de se retirer en désordre vers Valladolid.

Le 11, l’armée française, commandée par l’empereur, s'étendait et se développait dans la plaine en vue des clochers de Ségovie.

Cependant l’armée anglaise était demenrée immobile dans les positions où elle semblait attendre, depuis plus de trois semaines, l’approche des Français. L'arrivée de Napoléon n’ayant déterminé chez elle aucun mouvement ni auçune retraite, il devint manifeste que lord Wellington était disposé à accepter la bataille si elle lui était offerte.

Les journées du 11 et du 12 se passèrent dans cette torpeur apparente ; des deux côtés aucune attaque partielle, aucune hostilité n’eurent lieu, comme si les deux généralissimes eussent craint de déranger, parle moindre

ébranlement, les conditions d’une bataille nécessairement décisive.

L'armée anglo-espagnole, commandée par lord Wellington et par les généraux Castanos, Blacke, Moore et Palafox sous ses ordres, comptait un effectif de cent quatre-vingt-cinq mille hommes.

L'armée de Napoléon, forte de plus de centquatre-vingt mille hommes, était divisée en six corps, sous les commandements du roi de Naples, du vice-roi d'Italie, des princes d’Essling et de la Moskowa, et des ducs de Dalmatie et d’Albuféra.

L’artillerie était égale des deux parts, mais la cavalerie de l'ennemi était supérieure.

Le 13 juillet, vers six heures du matin, la grande armée française s’ébranla. Aussitôt le même mouvement s'opéra dans l'armée de Wellington; ces deux corps formidables se, portérent l’un sur l’autre, pareils à deux monstres gigantesques ; le premier choc fut terrible, et la bataille la plus acharnée et la plus meurtrière s’engagea aussitôt.

L'action se continua pendant huit heures, avec des chances diverses, et cependant assez égales. L’enthousiasme et la bravoure firent des miracles des deux parts, mais vers deux heures un mouvement ordonné par Napoléon décida la victoire.

C'était le corps du vice-roi d'Italie, qui, passant deux fois la rivière, et tournant l'aile gauche de l’armée ennemie, commandée en personne par Wellington, se porta rapidement sur elle, la tenant enveloppée et dans l’impuissance d'agir en arrière, tandis que la garde impériale, tenue en réserve jusqu’à cette heure, s'élançait fraîche et terrible, rompait les lignes du général anglais, le plaçait entre deux feux, l’écrasait sans espoir de fuite, et le forçait, après .. Un combat désastreux, de mettre bas les armes ct de se rendre.

A la même heure, l’aile droite, commandée par le général Moore, était culbutée et dissipée par le roi de Naples ; et le général Moore, atteint d’une balle, expirait au moment même sur le champ de bataille.

Dès lors la déroute devint générale ; l’armée française, victorieuse sur tous les points, n'eut plus devant elle que des cadavres, et des ennemis qui demandaient grâce et se rendaient prisonniers. Le carnage avait surtout été horrible vers le centre, où,se trouvaient les troupes espagnoles qui, décidées à vaincre ou à mourir, s’opipiâtraient dans une résistance insensée. Elles tombaient par masses sous les coups de Fartillerie française. 11 en périt ainsi dix-neuf mille ; leurs généraux Castanos et Palafox furent tués, et Mina, fait prisonnier, fut conduit au quartier général.

Le corps d'armée du général Wellington avait mis bas les armes et capitulé, comme on vient ge le voir. Il se montait à trente-trois mille hommes, etle général luimême, fait prisonnier à la tête de ses troupes qu'il n’avait pas voulu abandonner, fut amené devant l’empereur.

Napoléon eut avec Wellington une conversation courte et sèche. Il reçut son épée avec froideur, et sans la lui rendre. Le général anglais, abattu, mais toujours digne, termina par quelques paroles vagues cette douloureuse entrevue, et fut emmené par un détachement de Bavarois.

Les résultats dela victoire furent immenses : c'était l’anéantissement des troupes anglaises, tuées ou prisonnières, la complète destruction des forces espagnoles tombées sur le champ de bataille ou fugitives, et ne laissant désormais aucun élément d’agrégation et de résistance.

Telle fut la bataille de Ségovie, un des plus glorieux triomphes de Napoléon, qui d’un coup anéantissait la rébellion nationale et l’appui de l'Angleterre, et ressaisissait l'Espagne.

L'armée française avait peu souffert, huit mille hommes avaient été mis hors de combat; aucune perte importante n’était signalée dans l’état-major.

Si nous ne rapportons pas le bulletin de cette grande victoire, c’est que nous venons d’en extraire les particularités les plus remarquables.

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