CHAPITRE XIV
Le 16 juillet 1813, l’empereur fit son entrée à Madrid à la tête de ses troupes et avec un appareil de guerre et de victoire qui imposait par sa magnificence.
Il se rendit d'abord à l’église Saint-Jacques, où il fut reçu solennellement par le clergé ; il assista au Te Deum, tandis que de tous côtés le tonnerre des canons s’unissait au bruit des cloches de la ville.
Cette première démarche de Napoléon, rendant gloire à Dieu de sa propre gloire, produisit un grand effet sur cette population religieuse, et ceux qui y reconnurent un habile calcul du vainqueur, y louèrent encore la déférence aux sentiments du pays.
Napoléon n'’ignorait pas l'utilité de cette influence, qu'il continua avec soin ; il l’augmenta surtout par cette proclamation placardée dès son arrivée dans Madrid, et répandue bientôt par toute l'Espagne :
« Espagnols, « Dieu a mis fin à cette guerre cruelle ; sa providence
« a béni mes armées, et a voulu par moi arracher l'Es- « pagne aux horreurs de la guerre civile, qu'excitait la « perfide alliance de l'Angleterre. Vos yeux se sont ou- « verts, Espagnols, et vous avez reconnu l'astuce et l’é- « goïsme de ces marchands hérétiques. Je ne suis pas « venu ici pour conquérir l'Espagne, mais pour la paci- « fier et la régénérer. Vos anciennes institutions vous « sont chères, elles seront maintenues; votre culte, qui « est le mien, sera respecté, et mon frère, qui connaît et « partage ma pensée, revient au milieu de vous pour « assurer votre gloire et votre bonheur.
« Du palais royal de Madrid, le 17 juillet 1813. « NAPOLÉON. »
Dès les premiers moments de son séjour en Espagne, l'empereur fit occuper les provinces par ses troupes qui nulle part ne trouvèrent de résistance. Le maréchal ” Soultentra sans coup férir à Lisbonne, et cette quatrième occupation du Portugal par les armées françaises fut désormais définitive.
C'est dans un de ces mouvements des troupes que Ferdinand VII fut arrêté près de Tolède, et conduit à Madrid, d’où il s'était enfui en apprenant la perte de la bataille de Ségovie.
On l’amena devant l’empereur, qui, le foudroyant de ses regards, lui dit :
« Vous voilà donc! fugitif en Espagne comme en « France, tremblant là-bas comme ici, n'ayant de forces « que pour jeter dans l’abîme des guerres civiles cette «grande nation qui ne peut ni ne veut être à vous. « Mauvais fils, mauvais roi, que voulez-vous donc?.. Si « j'étais un tyran et un tigre comme vous l’avez dit dans « vos insolentes proclamations, je vous ferais fusiller! « Votre père me l'avait bien dit, de ne jamais compter
«sur votre parole... Demain on vous reconduira en « France. »
C'était au milieu de la cour, des grands et des généraux, que l'empereur avait fait éclater sa colère. Ferdinand se précipita à ses genoux, et, avec une sorte de solennité, il lui dit qu’il était indigne du trône et indigne de son pardon. Il renonçait à toujours à ses droits sur l'Espagne. Il était prêt à saluer et à reconnaître Joseph comme roi. Îl demandait grâce, et suppliait l’empereur de ne pas le renvoyer au château de Valençay.
«Pauvre nature, s'écria l’empereur, ravi au fond du « cœur de tant d’abaissement. Demeurez donc ici, et plus « tard nous déciderons de votre sort. »
Et se retournant vers plusieurs Espagnols : « Eh bien, « messieurs, qu’eussiez-vous fait de ce roi?»
La vengeance de Napoléon s'arrêta là. Satisfait d’avoir abaissé aussi publiquement le fugitif de Valençay, il ne voulut pas aller plus loin, il congédia la foule des assistants : demeuré seul avec Ferdinand VII, sa conversation s’adoucit, et eut pour le prince des dédommagements qui effacèrent l’humiliation dont il venait d’être couvert.
L'empereur lui reprocha, avec une vivacité presque affectueuse, sa fuite, ses relations avec Escoiquiez, ses manœuvres et ses proclamations. Il lui fit entendre qu’au moment même de son départ, sa position allait être fixée et relevée ; il ajouta, avec une apparente émotion, que sa rébellion avait détruit des projets d'alliance qu'il était sur le point de réaliser.
Ferdinand, encore sous l'influence de terreur du premier accueil, resta confondu de joie et de reconnaissance. Depuis cinq ans il avait sollicité de l’empereur une alliance avec la fille de Lucien Bonaparte, et dans une pareille circonstance, au lieu de l’échafaud que sa peur lui faisait entrevoir, le vainqueur semblait ajouter au pardon la faveur refusée avant le crime.
Il se jeta aux genoux de Napoléon, lui renouvela sa résignation formelle de la couronne d’Espagne, et la demande la plus pressante d’une alliance avec la famille impériale.
Napoléon termina cette entrevue en augmentant ses espérances. puis il sortit avec Ferdinand. En itraversant avec lui une galerie où se retrouvait la foule des seigneurs et des généraux, il dit assez haut : « Messieurs, « seul j'ai le droit de me plaindre du prince. Mais per- « sonne n'oubliera ici qu’il est le fils de Charles IV, et « qu'il a pu être lui-même roi d'Espagne. »