CHAPITRE XV
L'Espagne était paciflée, les guérillas, dispersés et sans énergie, étaient rentrés dans leurs foyers, les Anglais avaient disparu ; la religion, protégée par l'empereur et le roi Joseph, leur rendait en influence ce qu'elle en recevait en appui : le clergé calmait les passions nationales. Bien plus, un bruit extraordinaire commençait à se répandre, celui d’un événement inouï et que l'Espagne n’eût jamais osé attendre : le pape, disait-on, devait traverser la Péninsule, et y séjourner quelque temps avant de retourner en Italie.
Ce bruit prenait de plus en plus de la consistance ; le baut clergé, qui n’avait jamais cessé ses rapports avec le souverain pontife, recevait de fréquentes nouvelles qui affermissaient cet espoir. On disait que Pie VII, pour fer-
mer l'abime des révolutions espagnoles, devait venir lui-même consacrer la nouvelle dynastie, et apaiser pas ses bénédictions les agitations de ces contrées.
Cependant l’empereur organisait le royaume, rassurait le peuple, ralliait les grands à la nouvelle dynastie, y rattachait aussi les prêtres par une habile condescendance, ravivait les vieilles institutions, et satisfaisait, tout en augmentant sa puissance, aux besoins et aux passions populaires.
Le roi Joseph s’éclipsait devant l’empereur, mais il le secondait par son activité.
Un seul événement vint éclater au milieu de ces grands travaux.
Le 5 août 1813, Napoléon revenait de l’Escurial ; fatigué de cette longue course, il descendit de cheval quelques instants avant d'arriver au palais royal de Madrid. Il était accompagné du duc de Dalmatie et du général Bertrand ; il s’avançait ainsi à pied vers la grille et allait entrer dans la première cour, lorsque, tout à coup, de derrière deux colonnes, une jeune fille s’élança sur lui, repoussa violemment le général Bertrand, et porta à l'empereur un coup de poignard, qui heureusement, et grâce à un mouvement de Napoléon, s’engagea dans l'épaisseur de ses vêtements et ne lui fit qu'une légère égratignure.
La jeune fille tomba aussitôt évanouie après cet acte de fanatisme.
Au moment où les soldats de garde se précipitaient sur cette inconnue, la saisissaient et l’emportaient dans le palais, une autre jeune fille accourait, et, malgré les efforts des assistants, alla se jeter aux pieds de Napoléon, en criant : « Grâce ! grâce! sire, grâce pour ma sœur! »
Ces deux femmes furent conduites au palais. Napoléon fit amener devant lui la seconde, celle qui avait demandé grâce.
Elle entra; c'était une jeune fille d’une grande beauté, il y avait quelque chose d’'angélique dans sa physionomie. Ses yeux pleins de tendresse et de larmes brillaient sous les tresses éparses de ses cheveux dont son visage était couvert.
« O sire ! s’écria-t-elle, en embrassant ses genoux, pardonnez à ma sœur! Grâce pour une insensée ! elle n’a pas conçu le crime, sa volonté n’y est pour rien, c'est l'infortune qui a trahi sa raison. Grâce, sire!
— Qui êtes-vous? dit l’empereur.
— Nous sommes toutes deux les filles du colonel Herreira; mon père, que nous adorions, sire, à été tué il y a cinq mois près de Carthagène. Les Français l'ont fusillé : c'était notre soutien, notre bonheur. Ma pauyre sœur en est devenue presque folle, et Dieu l’a abandonnée en lui inspirant la vengeance.
— Comment vous trouviez-vous avec elle ?
— J'ignorais son projet, sire ; depuis deux mois elle était silencieuse et voulait être seule, mais j'étais effrayée de la voir si sombre ; ma mère avait peur aussi de sa douleur : nous soupçonnions quelque mystère. Je ne la quittais pas de vue, et je m’attachais à ses pas.
— Que fait votre mère ?
— Sire, elle est dans une profonde misère, malade et inconsolable. |
— Où demeure-t-elle ?
— Près d'ici, dans la rue de lIncaruation. Je voudrais qu'elle fût là, sire, vous auriez de la miséricorde pour sa douleur!
— Eloignez-vous. »
On l’entraîna malgré quelque résistance et ses cris répétés de «Grâce pour ma sœur!» L'empereur appela un officier d'ordonnance, lui dit quelques mots à voix basse et fit entrer la coupable.
Elle était pâle, ses yeux noirs étaient secs, ses lèvres
glacées tremblaient, et sa beauté avait disparu dans les convulsions de sa terreur.
« Qu'on fasse venir un prêtre! dit l'empereur d'une voix sourde !
— Ô mon Dieu! dit la jeune fille, mourir! mourir!
— Vous craignez la mort, lui dit Napoléon avec amertume, et vous vouliez me la donner ! Quel est votre nom?
— Rosalie.
— Votre action est barbare et infâme ; vous ne croyez pas à Dieu, puisque vous vouliez m'’assassiner. »
La colère de l'empereur était terrible, et cette scène trop forte. Rosalie tomba évanouie en poussant un gémissement.
Quand elle recouvra ses sens, elle vit à ses côtés la figure vieille et austère d’un dominicain qui se penchait vers elle, et Napoléon qui la regardait d’un air de pitié. «Mourir, il faut donc que je meure! s’écria la jeune fille. O0 mon père! 6 sire, grâce ! »
Une porte s'ouvrit, et l'officier d'ordonnance parut ; il amenait avec lui une femme maigre et souffrante, et dont l’étonnement à la vue de cette scène prouvait évidemment son ignorance de ce qui s'était passé.
« Ma fille ! s'écria-t-elle en courant à Rosalie.
— Ma mère!» Et les deux femmes confondaient leurs larmes, car Ja mère avait déjà pressenti quelque nouvelle infortune.
« Madame, lui dit l'empereur, votre fille a commis un grand crime. »
Il y eut un moment d’un silence effrayant.
«Mon père, ajouta-t-il en se tournant vers le dominicain, je vous ai fait venir pour apprendre à cette jeune fille que notre religion est une religion de pardon, et non pas d’assassinat. »
Et s'adressant à la mère presque morte de terreur : « Pour vous, madame, emmenez cette malheureuse enfant. J'oublie son crime; je ne veux. pas l’approfondir. Je sais votre nom et vos malheurs ; la veuve du colonel Herreira ne doit pas vivre dans la misère ; je parlerai de vous au roi et je ne vous oublierai pas. Que votre fille vive avec ses remords, pour moi je lui pardonne. Retirez-vous avec elle. » |
Sans attendre l'effet produit par cette action magnanime, Napoléon sortit vivement de la salle, laissant chacun, et surtout la mère et la fille, dans des émotions inexprimables de reconnaissance et de joie.
Cet acte sublime de clémence fit dans Madrid et bientôt dans toute l'Espagne une sensation extraordinaire, et l’on se disait de toutes parts : « Napoléon pardonne au nom de Dieu. »