Condillac. Cours d'études, 5 vol
6. M™^ de Staël. De l'influence des passions sur le bonheur, 1 vol. (encore le t. 2 seul).
7. Zélie dans le désert, par Mme *** (Mme Daubenton), 1795, 3« édit., 3 vol.
8. Songes et visions philosophiques, par M. Mercier, auteur du Tableau de Paris. Paris, la Lavillette, 1790, 2 tomes reliés en 1 vol.
Ces vingt-trois volumes sont de même format, un format réduit, bien en main, l'in-lS. Ils ont été revêtus d'une livrée uniforme, très caracléristique, dont l'idée assurément n'est pas venue de la nature des ouvrages, mais des convenances du destinataire. En effet, cette reliure, exempte de toute préméditation bibliophilique, d'aspect sévère, plutôt banal, où l'on voit que la femme s'est inclinée devant l'antipathie du futur liseur contre toute recherche, — c'est un veau plein, écaille, roulette or, à gros pointillé, encadrant les plats; dos orné, sans nerfs, avec trois pièces en maroquin vert myrte : une, en tête, pour le titre ; la seconde, au milieu, pour la tomaison ; la troisième, en queue, pour le chiffre P. B., enclos dans un médaillon ovale. Des roulettes à grecque décorent le dos, en tête et en queue, et bordent les pièces, tandis que de petits fers ovoïdes, à l'antique et quelque peu étriqués, sont poussés au milieu des intervalles qui séparent ces pièces. Les tranches sont dorées. Les plats intérieurs offrent une simple roulette dorée à hachures biaises, avec doublage et gardes en papier coquille.
Les Valois, les Bourbons mêmes, furent moins Spartiates ! Mais, 1798, n'était-ce pas encore le
temps où les sèches et rudes vertus de Lacédémone entraient en travesti par toutes les portes, et jusque dans le domaine, alors peu et mal fréquenté, des Arts décoratifs?
Il faut lire sur l'odyssée mouvementée et le sort de nos volumes, un article publié par un fécond écrivain provençal, qui fut Conservateur de la Bibliothèque de Marseille, Louis-Fiançois Jauffret. Ce travail, paru dans le Conservateurniarseillais (1828, in-8,p.230), a été reproduit, depuis, par le Bulletin du Bibliophile. C'est un témoignage à retenir.
A la rentrée en France de l'Armée d'Egypte, les livres qui avaient fait partie de l'expédition furent déposés à la bibliothèque municipale de Marseille, entre les mains, nous l'avons vu, du Conservateur Achard. Ils restèrent là un certain temps, enfermés dans les caisses qui les avaient abrités durant leurs lointaines pérégrinations.
Mais le comte Thibaudeau, ancien conventionnel, alors préfet du département, fut pris du désir d'examiner de près les glorieux volumes. Il les fit donc transporter, pour la plus grande partie (pourquoi pas en totalité ? — je n'ai pu trouver aucun éclaircissement à ce sujet), dans sa maison de campagne où ils restèrent, non pas, certes, oubliés, mais, au contraire, jalousement gardés.
A diverses reprises, les Conservateurs de la Bibliothèque de Marseille cherchèrent à rentrer en possession des volumes qui avaient tenté la curiosité préfectorale. Ce fut en vain.
Je ne puis résister au plaisir de citer une lettre de l'un de ces zélés Conservateurs qu'aucune ré-
sislance ne lassait, et qui se passèrent la lampe, comme les coureurs antiques, jusqu'à la dernière lueur de leur candide espoir !... Il écrit, le 5 août 1814, au chargé d'affaires du comte Thibaudeau :
« J'ai l'honneur de vous adresser, ci-jointe, la « notice des livres apportés d'Alexandrie et qui « ont été remis à M. Thibaudeau, au bas de la- « quelle j'ai transcrit la lettre de M. le Comle- « Préfet, à iM. Achard, mon devancier, qui certifie « la réception de ces livres. Dans notre dernière « entrevue, vous avez eu la bonté de me promet- (n tre que vous feriez vérifier à la Préfecture si ces « livres existent encore... » (Archives de la Bibliothèque de Marseille et ap. Carpentin, /. c, p. 7).
Cet excellent Conservateur, qui donne un si amusant démenti au mot de La Rochefoucauld : " On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé d'en parler " (édit. 1665, n» 144), avait-il donc oublié qu'un livre emprunté est rarement rendu?
Le fait est que toutes les réclamations, toutes les instances qui se succédèrent, jusqu'à la fin de février 1815, restèrent sans résultat. L'administration delà bibliothèque publique dut se résigner à ne plus s'occuper que de sauvegarder, en les classant à part, les volumes qui avaient échappé à la convoitise de Thibaudeau et qui se trouvaient être du nombre de ceux offerts par Pauline Bonaparte à son illustre frère.
Jauffret constate, en 1828, que parmi ces volumes, ceux dont il avait pu opérer le sauvetage, ne dépassaient pas 34. Malheureusement, il a omis
de nous en donner la description bibliographique. L'établissement public, dépouillé avec si peu de façon par un préfet, qui, avec les progrès du temps, n'a plus, sans doute, d'imitateurs parmi les nôtres, n'en possède actuellement que 21.
Ce sont les sept premiers articles de la lisle que j'ai donnée ci-dessus (le n° 8 appartient à une collection privée).
Ces sept ouvrages, rassemblés sous le second Empire, par le Conservateur Reynier, qui les a inventoriés dans son Ca/a/o^we (imprimé) de la Bibliothèque Communale de Marseille (1869, in-8, t. 3, p. 193), furent placés, par ses soins, dans une vitrine spéciale, d'où ils ne sortiront plus, espérons-le.
Pour tout dire sur ce sujet, je rappelle que, d'après M. Guillois (/. c, p. 479), les volumes de la bibliothèque de la Malmaison « vendue aux « enchères en 1827, portent, toujoui's sur le dos, « les lettres B. P. entrelacées. » Ces volumes doivent avoir été bien jalousement gardés par leurs acquéreurs, car on n'en voit jamais passer aucun, ni dans les ventes publiques, ni dans les catalogues " à prix marqués... " Elaienl-ils venus à la Malmaison par suite d'une restitution partielle de Thibaudeau? Certains des ouvrages dont ce dernier n'avait pas dépouillé la bibliothèque communale avaient-ils été réclamés par le souverain ? Car ces volumes de Pauline quiç eux aussi '' avaient été à la peine, " devaient être doublement chers à Napoléon victorieux et empereur. Et puis, Napoléon n'oubliait rien, surtout quand il s'agissait de ses livres : nous le verrons bien !
Quoi qu'il en soit, les vingt-trois volumes dont j'ai donné le détail, témoignent suffisamment, si peu nombreux soient-ils, du genre de distraction (quand il s'agissait pour lui de se distraire) que le jeune général cherchait dans la lecture. La suite de cette étude montrera combien peu se modifièrent, à cet égard, les goûts et les habitudes de l'Empereur.
Les œuvres de haute littérature n'ont, pour ainsi dire, pas de place ici. Ce qui se recommande par l'élévation ou la perfection du mérite artistique, est à peu près absent.
La collection donnée par Pauline Bonaparte est, à ce point de vue, tout à fait typique. Elle accuse bien moins la légèreté de l'esprit féminin qui l'avait formée, que la connaissance des préférences, je dirais peut-être plus exactement, des dadas du donataire.
Rien d'artiste, au surplus, dans le génie napoléonien. Tout ce qu'on a écrit de contraire est ou controuvé, ou im.parfaitement observé. L'amour de la pompe, de l'éclat, du coup de foudre, a parfois inspiré à Napoléon de la recherche, l'a amené à dicter des ordres qui semblent répondre à quelque illumination d'art. Il n'y a là que des apparences trompeuses. Le grand et fastueux potentat, souvent dupe de lui-même, était, en cela aussi, plus entraîné par son amour de l'apparat que par des tendances esthétiques. A ses gloires militaires, il voulut certainement, en bien des cas, ajouter le prestige des arts. Mais, despotiquement, — et fidèle à son naturel, — il les mit bien plutôt à son service qu'il ne songea à les encoura-
ger et à les relever. Ce quelque chose de réfractaire au grand art que portait en lui Bonaparte, s'explique aisément dans une âme forte, où dominaient, malgré les rêves de l'ambition, la précision mathématique, la passion du positif ; dont l'ardeur visait, en tout, l'arrivée au but, strictement exacte ; et qui, en faisant jaillir, comme l'éclair, le simple du complexe, a étonné le monde et enchaîné la victoire par la rigueur et la soudaineté de ses déductions. On le sait, du reste. Napoléon n'est pas un idéaliste. Son premier dogme, c'est l'utile : son jugement sur les choses, sa manière de les pratiquer dépendent de l'utilité ou de l'inutilité qu'il leur attribue.
Comment, avec cela, aurait-il eu le sens et la vision des hautes œuvres de l'art ? Rappellerai-je son dédain pour Athalie? son mot au sortir d'une audition du Don Juan de Mozart, à la Cour de Wurtemberg : " Cette musique m'a paru fort bonne !... " Ce défaut de vrai sens artistique chez Napoléon, s'est répandu sur ses contemporains, et n'a laissé vivre que ce style froid et rectiligne, vaine tentative de résurrection de l'antiquité morte, qui a pris et gardera le nom très légitime de " style empire. "
J'étais bien aise de faire une place à ces considérations d'ordre général, avant d'aborder les réflexions particulières qu'inspire la petite collection venue de Pauline Bonaparte, soit au point de vue de la nature des ouvrages qui la composent, soit au point de vue de leur conditio7i bibliophilique.
Je dois y insister. On ne saurait trop faire passer par le creuset de l'analyse les observations
que suggère cette poignée de volumes, attendu que, avec curiosité et profit, on y rencontre en germe et on y découvre dans un minutieux détail, l'explication de la plupart des développements que comporte la suite du présent travail.
La petite collection de Pauline, c'est comme un piquant abrégé et le microcosme de notre sujet ; c'est, en même temps, comme un point d'aube lumineux qui projette sur ce qui va passer sous nos yeux, un jour à la fois très clair, aimable dans sa fraîcheur imprévue, d'un charme très spécial, réellemeiL .^g,attendu, et qui, en grandissant, ne changera rien à l'aspect d'ensemble du résultat de nos recherches.
Au regard de ce que l'on appelle techniquement la condition du livre, faisons d'abord justice de l'opinion qui attribue à Napoléon le goût de la somptuosité en matière de livres. C'est le contraire qui est la vérité vraie. Il veut le livre commode ; il s'inquiète médiocrement de sa beauté matérielle et de la richesse de sa reliure. Il préfère, pour son usage, le livre broché, ou relié d'une façon très sobre. J'ai vu une grande partie des livres de Sainte-Hélène, donnés au général de Montholon : tous étaient brochés ou cartonnés. C'est par exception, en certaines circonstances, notamment quand se pose une question d'apparat ou quand la conservation des volumes ou leur destination l'exige, qu'il fait du luxe. Ainsi, il ordonne un jour d'écrire à Barbier pour l'établissement d'une collection spéciale : « Choisir avec « attention ; y mettre d'excellents livres ; Sa Ma- « jesté tient, à avoir quelque chose de très distin-
« gué, et par le choix des livres, et par la beauté « des éditions, et par l'élégance des reliures. Si « les épiques ne s'y Irouvaient pas, il ne faudrait « pas perdre un moment à les mettre. » Et, un peu plus tard (20 février 1808) : a L'Empereur de- « mande instamment des livres pour la biblio- « Ihèque de son Cabinet. Il veut de très beaux « livres. Il voudrait qu'ils fussent placés demain. « Sa Majesté me charge aussi de faire connaître à « M. Barbier l'importance qu'elle attache à avoir, « pour sa bibliothèque de voyage, de belles édi- <L tions et de riches reliures. Il eL'^^^Hsez riche a pour cela : ce sont ses expressions. »
Mais ce ne furent là que de passagères fantaisies, des velléités, de petites fumées de gloire ; si l'on veut, un accès de fièvre bibliophilique, qui ne reviendra — s'il revient — qu'à de longs intervalles.
Tous les bibliophiles le savent : c'est un oiseau plus impossible à trouver que le merle blanc, un volume de provenance napoléonienne, tel que celui dont je vais donner la description complète, à cause de la rareté du fait :
« Oratio dominicacl. linguis versa, et propriis « cujusque linguae characteribus plerumque ex- « pressa ; edente J. J. Marcel. Parisiis, typis « imperialibus, 1805, in-4. »
« Somptueux exemplaire de Napoléon P"", avec ses armes en mosaïque sur les plats et l'aigle impériale sur le dos de la reliure, qui est en maroquin rouge, avec dentelle, bande en mosaïque de maroquin vert, doublure et garde en tabis.
« Dans cet exemplaire, les armoiries, sur le titre, ont été tirées en or, et chaque page est encadrée d'une dentelle en or, avec aigle impériale dans les angles (1). »
(Catalogue de la librairie D. Morgand. Paris, 1901, in-8,n° 41.674).
Cette reliure, ajoute le catalogue, a été exécutée dans les ateliers de l'Imprimerie impériale. On a prétendu que Bozérian et Simier avaient la clientèle de l'Empereur. (Dans quelle mesure?...) Ce sont d'ailleurs les deux seuls relieurs de son temps ayant eu de la vogue ; mais ce sont aussi d'indigents artistes, et, bien sûr, leur glorieux et magniiique client n'a pas, que je sache, contribué à corriger la pauvreté de leurs inventions.
11 n'y a pas à s'étendre sur ce sujet. On verra, du reste, au cours de dette étude, les prescriptions antibibliophiliques et antibibliopégiques qui émanèrent de l'Empereur lui-même en des circonstances où il avait tout pesé,^ tout mûrement réfléchi. Pour l'heure, il vaut mieux nous arrêter un instant sur le fond et la nature des livres qui ont composé la petite collection intime.de la cam j pagne d'Egypte.
Notons d'abord, que, sur les huit ouvrages qui nous en restent, cinq sont des romans et des chansons ! Les romans occupent souvent le rang de
(I) Dans les exemplaires ordinaires l'encadrement des pages est tiré en rouge. Il ne faut pas confondre cette publication avec une autre, encore plus belle, parue vers le même temps sous ce titre : Oiatio dominica in clv linguas rersa et exoticis characteribus plerumqtte expressa. Parraa, typis Bodonianls ; in i°, texte encadré. C'est l'un des chefs-d'œuvre typographiques de Bodoni. Le tirage fut fait à petit nombre. Le prince Eugènede Beauharnais acquit la totalité des exemplaires et les distribua aux grands dignitaires de l'Empire et aux savants.
front dans la bibliophilie napoléonienne. El puis, n'est-il pas piquant de rè^ncontrer les " Songes et Visions " de Sébastien Mercier, dans celte bibliothèque " selecl " et de chevet, — au bivouac?... Ne serait-on pas en droit de dire avec Stassart :
Pouvant choisir Plutarque, ou Montaigne ou Platon, Quoi, prendre ainsi Mercier ! Cela n'est pas croyable : Vraiment, lorsque Ton peut avoir si bonne table, Faut-il se contenter d'un pareil rogaton?
OEuvres complètes. Bruxelles^ 1854, gr. in-8).
Mais c'est le cas de rappeler ici que, plus tard, à la veille de la campagne de Russie, Méneval demandant, le 7 mai 1812, des ouvrages pour la bibliothèque volante de l'Empereur, ajoute : « Un « Montaigne^ petit format, serait peut-être bon « à mettre — encore, voyez-vous ce ^e^(^e7re — ? « dans \di petite bibliothèque de voyage.» (Toujours la petite collection intime à côlé des caisses officielles). Nul doute que le Secrétaire ne parle ici au nom même de l'Empereur, sinon sous sa dictée.
Quoi qu'il en soi^t, redisons-le, on ne saurait trop le redire : il est certain que, ni le vainqueur de tant de batailles célèbres, ni le dictateur qui collaborait à la confection des lois ou hâtait la réorganisation sociale, ni même le vaincu de Waterloo, n'a cherché, d'ordinaire, l'oubli et le réconfort chez les grands maîtres de la littérature. C'est au livre courant, au livre d'actualité, que Napoléon s'adresse de préférence. Il ne consent point à être entraîné hors de lui-même. li lui plaît d'appeler à soi une âme obéissante et quelque peu subalterne, qu'il possède et dont il n'est, lui, jamais possédé.
— SS- II lui demande le bercement insensible d'une pensée qui appuie sur la sienne sans y laisser trop d'empreinte ; parfois, une diversion sans conséquence ; tout au plus, en certains cas, une association momentanée de sentiments et d'idées qui ne crée aucun assujettissement psychique.
Cet esprit autoritaire et conquérant n'est pas pour être dominé et conquis, mais pour se laisser tantôt amuser doucement ou divertir, tantôt aider ou servir.
Voilà ce qu'il faut bien entendre, et ce qu'il est extrêmement intéressant de constater.
Cet étrange et prodigieux génie qui, entre le scepticisme léger du xviii^ siècle tombé dans le sangetlesberquinades,etle voltairianismerevenu, avec l'opposition classique, dans le premier épanouissement du romantisme, a su reconstituer tous les éléments de la vie publique en France, cet improvisateur de Tépopée impériale, bien sûr, ce fut en même temps un ami des livres.
Un ami, à sa manière ! mais un ami incontestable et sincère, — l'ami dominateur et despotique qu'il fut, en tout et avec tous. Il ne choyait pas ses livres ; il s'en servait. Il les voulait, suivant les circonstances, utiles ou propres à charmer, — utiles surtout! Et c'est pourquoi Barbier lui écrivait le 15 juin 1809 : « Le goût qui dirige Voire j?,'Majesté sera remarqué, et peut-être détermi- « nera-t-il nos amateurs à préférer les livres a utiles aux livres de fantaisie. » Les livres utiles, il ne transigeait point sur ce sujet ; aussi, ceux qu'il jugeait sans utililé, il les faisait passer par la portière de sa voiture ou dans la flamme du foyer,
c fussent-ils vêtus de maroquin et dorés sur toutes « les tranches. »
Il les voulait d'ailleurs simples et de facile usage ; nombreux et soigneusement enrégimentés. Il ne s'agissait pas de trouver en eux une élite de grand prix, mais un autre corps de troupes, solide, bien discipliné, auquel il donna, un jour, en la personne d'An loine-Alexandre Barbier, un général comme il savait les choisir, même les improviser. Barbier fut le Murât des entreprises bibliographiques de Napoléon ; et Dieu sait si, en cela aussi, la besogne fut rude, vaste et, le plus souvent, à l'imprévu !
Tel fut Napoléon bibliophile. C'est, imbu de ces idées, qu'il faut voir et juger Napoléon pratiquant le livre.
J'ai dit qu'il n'en était ^oinl l'ami platonique ; non certes! Il n'était pas davantage un amateur ou un dilettante. La vérité, ici, se résume en ce mot que l'on a pu pressentir dès le début de cette étude : Dans son commerce, constant, assidu, avec le livre, Napoléon n'est pas à proprement parler, un " collectionneur, " c'est plutôt un " liseur. "
Mais quand lisait-il? Vers quelle nature de livres le portaient ses goûts? Quelles bibliothèques forma-t-il ? et comment en conçut-il la formation ?
Autant de questions d'un indéniable intérêt, et qu'il y aurait plaisir à creuser. Je vais essayer de les résoudre, non par le menu, mais en rapportant quelques faits, en citantdes témoignages qui, à ces divers points de vue, seront plus instructifs qu'une longue et savante exposition.
Après Barbier, sur lequel je me suis déjà expliqué, ma principale source d'informations, sera dans un document fort précieux, quoi qu'on en ait pu dire : il s'agit des Souvenirs d'une femme distinguée, alerte d'esprit, attentive dans ses observations, qui a bien vu, et qui écrit très spontanément, très sincèrement comme elle a vu. Madame la Comtesse de Montholon, femme de
l'un des compagnons d'exil de l'Empereur, ayant vécu dans le tous-les-jours et la familiarité de celui-ci, a noté sans prétention, dans un petit écrit qu'elle ne destinait pas, assurément, à la publicité, a noté, dis-je, avec un soin respectueux, mais constamment véridique, ce dont elle a été le témoin, en particulier à l'époque de son séjour à Sainte-Hélène. Le Carnet historique et littéraire (avril-septembre 1898) a eu la primeur de ces Souvenirs, dont il a été fait un tirage à part devenu extrêmement rare, puis une édition nouvelle, augmentée de pièces inédites [Paris, E. Paul, 1901, in-18, avec figures) Il est regrettable que le texte original n'ait pas été reproduit dans son intégralité.
Le premier trait que j'emprunte k ce?, Souvenirs, va nous montrer un a Napoléon bibliophile » assez inattendu.
On était au lendemain même de Waterloo, à la Malmaison, où l'Empereur trahi, en face de l'évanouissement de son éblouissante fortune, n'avait plus qu'à songer à organiser sa sortie de France. L'heure était troublante, s'il en fut. Autour du héros tombé, tous étaient dans la plus anxieuse attente. Lui, cependant, que faisait-il?
La Comtesse de Montholon va nous l'apprendre : « La reine Hortense, écrit-elle, allait continuelle- 4 ment dans l'appartement de l'Empereur ; et, « dans un moment où elle venaitde le voir, elle dit « aux personnes qui se trouvaient là : Je ne com- « prends pas l'Empereur ! au lieu de prendre un d parti, de décideriquelque chose pour son départ, € il lit un roman ! »
Et la Comtesse ajoute : « Je fus frappée de cette apparence d'insouciance et d'abandon de soimême dans une aussi importante circonstance. Depuis, j'ai pu juger que, lorsqu'il avait l'esprit tendu par quelque contrariété, c'était le moyen qu'il employait au moral, comme le bain au physique, pour calmer et détendre ses nerfs. » {Souvenirs de la Comtesse de iMo?iiholon sur Sainte- Hélène^ publiés par le Vicomte du Gouëdic, son petit-fils. (Paris, 1898, in-8, p. 5.)
Du témoignage, un peu étrange au premier abord, de Madame de Montholon, il n'est pas indifférent de rapprocher un autre trait que je rencontre, en pleine campagne de Russie : le 7 août 1812, Napoléon fait écrire par son secrétaire Méneval à son bibliothécaire Barbier : « L'Empereur désirerait avoir quelques livres amusants, quelques romans nouveaux, ou plus anciens qu'il ne connût pas. » (Correspondance générale).
Je n'ai pas à commenter de pareils textes ; les traits qu'ils nous révèlent dominent notre sujet et font certainement partie de la psychologie napoléonienne.
Cette place que la lecture et (risquons le mot, il est singulièrement vrai !) la frivolité de certaines lectures, occupaient dans la vie si mouvementée du grand conquérant, n'est pas une des choses les moins surprenantes qui soient à noter dans sa riche et puissante organisation. Un homme qui l'avait mieux connu que tout autre, et qui, longtemps placé dans son intimité, fut à même d'apprécier la valeur des mots que je vais citer, nous a conservé sous ce titre : Portrait de Na-
poléon d'après lui-même, quelques linéaments Li'ès particuliers de la physionomie du maître dont il resta, jusqu'à la dernière heure, le fidèle serviteur ; on y lit ceci, qui en dit beaucoup dans son laconisme : « Napoléon, durant V adolescence, « morne, sombre, liseur de livres. » (Souvenirs de la Comtess3 de Montholon, additions de l'édit. de 1901, p. 181). Mais, voici un trait qui met le dernier sceau à la démonstration, si cela est nécessaire : parfois, à Sainte-Hélène, l'Empereur, ramené aux souvenirs de sa grandeur déchue, se plaisait, par opposition, à dévoilera son entourage la simplicité native et persistante de ses goûts ; il leur disait alors des paroles comme celles-ci, qui contiennent tout le programme e( l'amusant aveu de ses besoins et de leur modération : « Je vivrais « très bien en France avec douze francs par jour. « Que me faudrait-il? Dîner à trente sous, fré- « quenter \es cabinets littéraires et les bibliothèa ques ; aller, au parterre, au spectacle... » (Ibidem).
Fréquenter les « cabinets littéraires et les bibliothèques, » c'était, en effet, chez Napoléon, une vieille habitude. Il est à propos de la mettre en plein relief: « Quand j'étais simple lieutenant a d'artillerie à Valence, a-t-il dit lui-même à l'oc- « casion d'un trait de mémoire qui étonna tous a ses auditeurs chez le Prince Primat, à Erfurth, a j'aimais peu le monde ; un hasard heureux « m'avait logé près d'un libraire instruit et des a plus complaisants (Aurel, imprimeur-libraire) : « je lus et relus sa bibliothèque. » Pendant son séjour à Paris, en 179o, il passait ses journées
presque entières à la Bibliothèque Nationale ; le soir, il allait aux Français quand on donnait du Corneille ou du Racine. (A. Guillois, /. c, t. I, p. 43). Mais, environ onze ans plus tôt, écrivant le 12 septembre 1784, de cette école de Brienne dont il dira plus tard que « c'est là qu'il ressentit « les premières impressions de l'hbmme, » que trouve- t-il à demander à son père? « Des livres « de sa bibliothèque ; » ajoutant : « Vous n'avez « rien à craindre, j'en aurai soin et les rapporle- « rai en Corse. » Très peu après, on le voit en correspondance directe avec Borde, libraire de Genève, à qui, notamment le 29 juillet 1786, il réclame les mémoires de Madame de Warens et de Claude Anet. Il n'avait pas encore atteint sa dix-septième année !
Son frère Joseph Bonaparte a constaté dans ses mémoires, que, dès ce même temps. Napoléon se montrait un fanatique de Rousseau, un liseur habituel de Corneille, de Racine, de Voltaire, « que « nous déclamions, dit-il, journellement. » Et il ajoute ce détail piquant, et qui a sa place nécessaire ici : « Mon frère avait réuni les œuvres de Plutarque, de Platon, de Cicéron, de Cornélius Nepos, de Tite-Live, de Tacite, traduites en français (notons, en effet, que Napoléon ne savait ni le grec, ni le latin, et paraît ne s'en être jamais soucié), de Montaigne, de Montesquieu, de Raynal. Je ne nie pas qu'il n'eût aussi les poésies d'Ossian, mais je nie qu'il les préférât à Homère. Tous ces ouvrages occupaient une malle de plus grande dimension que celle qui contenait ses objets de toilette. »
Pas un mot de ce curieux témoignage, se rapportant à l'année 1787, qui ne soit à noter. Mais quelle bibliothèque, — contenant et contenu ! Rien, toutefois, n'est fait ici pour nous surprendre, surtout après ce que nous savons déjà. Bien au contraire! Et nous retrouvons en cet abrégé de bibliothèque napoléonienne, une sorte de rudiment, (qui n'est pas sans nous laisser une impression émue et souriante, s'agissant de cet ardent éphèbe de 18 ans),, des futures bibliothèques ambulantes de ses campagnes militaires.
Il y a là, du reste, toute une nourriture intellectuelle qui paraît la mieux appropriée et la plus substantielle pour un Napoléon de vingt ans. On devine aisément que c'est en cette compagnie de hauts esprits, à cette école d'écrivains prédestinés pour être les maîtres de ceux dont l'ambition et l'instinct sont de devenir chefs, — que l'apprenti " guerrier, " comme on disait alors, aima se former. On s'explique ses préférences, ses prédilections, dès la prime jeunesse, pour Plutarque, pour Corneille, pour Montesquieu, pour Ossian même, — grands maîtres, à son regard, de pédagogie héroïque et dominatrice, à qui il est resté fidèle durant le cours entier de son existence.
Quoi d'étonnant, dès lors, que cet adolescent, dédaigneux des dissipations et des amusements de son âge, âme atteinte de la taciturnité et de la particulière mélancolie propres à l'être d'exception qu'est l'homme de génie, — quoi d'étonnant, dis-je, que Napoléon se soit dérobé' avec délices, durant ses congés de 1787 et de 1789, dans cette grotte de Milleti, toute voisine d'Ajac-
cio, mais en pleine montagne, où il pouvait s'abandonner sans contrainte à ses longues méditations, à son passionné commerce avec les livres ?
Singulière salle de lecture et d'études! C'est de là, — a de MON cabinet de Milleti, l'an deux de la liberté, » imprime-t-il, — qu'il date (le 23 janvier 1790) avec une juvénile crânerie, son ardent pamphlet, l'un de ses premiers écrits : Lettrée à M. Matteo Bultafuoco, député de la Corse à l' Assemblée Nationale^?,. 1. n. d. (1790, in-8, 21 pp.)- Cette brochure introuvable, citée par Quérard {France littéraire^ 1827, t. I, p. 397), a été reproduite par M. Frédéric Masson, au second volume de son Napoléon inconnu (1895). Il faut lire ces pages, où se montre : d'une part, avec le style déclamatoire et l'emphase d'un temps précurseur du romantisme, la trace des lectures de Napoléon ; et, d'autre part, l'impétuosité, la décision, l'énergique et vive alacrité de son génie.
Une insatiable passion de lecture était ainsi, dès ses jeunes ans, dans les goûls et les habitudes de l'homme qui fut le plus grand capitaine des temps modernes. C'était donc une passion de nature, et on comprend qu'elle l'ait suivi partout et toute sa vie.
M. Antonin Guillois a fait amplement l'historique de cette passion napoléonienne ; il en a marqué les étapes, delà fin de la campagne d'Italie à l'exil de Sainte-Hélène. Les curieux peuvent se reporter à ce tableau chronologique, un peu sec, mais qui n'a guère laissé rien échapper de ce qui était connu. On y voit, au milieu des plus vastes projets, en face des situations les plus graves, les
plus critiques, cet homme d'un si actif génie, n'oubliant jamais, je ne veux pas dire ces amis (le mot serait faux), mais ces auxiliaires, ces compagnons dont il ne savait point se passer, — les livres !
J'insiste', sans crainte de me répéter, tant la remarque est juste, extraordinaire et indiscutable : la constante préoccupation de Napoléon, celle qui, en toutes circonstances, revient inévitablement chez lui, c'est d'avoir, partout et toujours, sous la main, à Paris comme à l'étranger, — (ainsi, à Dresde, en 1812, les livres lui manquent, il en prend à la Bibliothèque, et les rend, du reste, fidèlement à son retour); — dans ses résidences impériales, comme dans les fourgons de ses troupes, une bibliothèque ample, soigneusement formée, sans cesse alimentée de livres nouveaux.
Ces " livres nouveaux, " quelle consommation il en fait ! Il n'en a jamais trop ; il n'en est jamais pourvu assez tôt, ni assez régulièrement, à son gré. Il met le pauvre Barbier sur les dents ; et nous verrons, tout à l'heure, comment son humeur despotique en use, en cela aussi.
Mais de quels côtés se dirigeaient plus habituellement les recherches de l'illustre bibliophile, quels étaient les livres de ses préférences, ceux qu'il associait le plus volontiers à son labeur dévorant, ou qui répondaient le mieux à ses fantaisies, — si un pareil mot peut trouver place avec Napoléon?
L'Histoire, on s'en doute bien, est au premier rang dans la bibliophilie napoléonienne. C'est incontestablement l'Histoire et toutes les sciences
s'y rattachant, qui encombraient les bibliothèques de Napoléon. Les ouvrages sur l'art militaire, l'économie politique, la législation, les sciences en général, s'en vont un peu aux arrières-plans.
Quelles œuvres ont donc le second rang? Vous avez déjà pu pressentir la très piquante réponse : les Romans, les pièces de Théâtre et la Poésie!
Le roman et le théâtre à l'avant-garde, — bien sûr ! — avec la poésie épique, dont il fait le plus
grand cas, même lorsqu'elle est en prose Mais,
dans l'art dramatique, la Comédie ne trouve pas grâce, — ou bien peu : en mettant, par exemple. Racine dans Tune de ses bibliothèques de voyage, il biffe les Plaideurs, et c'est à peine si l'on rencontre un Molière dans le " Cabinet de Trianon". Certainement Napoléon ne méprisait pas Molière, comme on l'a écrit un peu étourdimenl; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'avait pas le sens des séductions de la Muse comique. La vis comica ne s'imposait point à ce dominateur : ni les ambitions fougueuses et irréductibles de sa nature, ni la rigidité de son masque ne sont faits pour le rire.
Il se passionne au tragique ; le comique le réfrigère.
C'est dans les perspectives, dans l'ordre des plans successifs ci-dessus indiqués, que s'offrent aux regards les diverses collections, parfois très vastes, réunies par Napoléon, et dont la formation eut constamment lieu sous sa direction et sous son contrôle.
En chacune de ses résidences, il avait une bibliothèque ; et c'est Barbier, si bien fait pour as-
sumer une pareille tâche, qui organisa ces bibliothèques, non seulement celle des Tuileries, dont M. Guillois, je l'ai dit, nous a donné le Catalogue, mais encore celles de la Malmaison, de Trianon, de Rambouillet, de Gompiègne, de Saint-Gloud, de Fontainebleau.
G'est le même Barbier que Napoléon prit pour collaborateur lors de l'établissement de la Bibliothèque du Gonseil d'Etat; et c'est lui encore qu'il désigna, en 1806, pour constituer, en vue de l'éducation des princes de la famille impériale, une bibliothèque qui devait avoir, dès sa fondalion, plusieurs milliers de volumes.
Je ne m'arrêterai pas à l'examen de ces bibliothèques sédentaires ; il y aurait pourtant beaucoup à dire, en étudiant de près, par exemple, le catalogue du cabinet des Tuileries ou celui de Trianon. Mais, pour donner à toutes les parties de cette étude un juste relief, il convient de mettre en plus vive lumière et de documenter plus spécialement ce qui a trait aux bibliothèques volantes^ ou de campagne, de Napoléon.
G'est sur ces dernières, au surplus, que se portaient ses particulières sollicitudes.
Dans aucune de ses campagnes militaires il ne les oublia : même à Waterloo, il était accompagné " de sa bibliothèque de voyage ". On comprend, dès lors, l'intérêt qu'il attachait à ces collections, un peu inouïes, dont la destination et l'usage exigeaient que tout eût été prévu, et qu'elles fussent pour lui, à la perfection, le hoc erat invotis. Aussi il veille avec un soin jaloux à leur composition ; il rêve pour elles un plan magnifique ; il
y revient sans cesse. Enfin, c'est dans cette œuvre que, s'abandonnant une fois de plus à son génie, il accuse davantage sa personnalité de bibliophile et montre, en toute spontanéité, la nature, le degré, la relativité de ses goûts.
La guerre, c'est où se manifeste le mieux Napoléon le Grand; les " bibliothèques de campagne, " c'est où apparaît le plus nettement Napoléon Bibliophile.
Nous sommes servis à souhait pour être bien renseignés sur ce côté capital de sa passion livresque, dont l'objet même a péri avec le matériel de guerre auquel il se trouva mêlé. Barbier fut le confident obligé, et en même temps l'agent principal de l'Empereur, pour les " bibliothèques de campagne ". C'est donc auprès de lui ou autour de lui qu'il faut enquêter. Or, nous possédons pour cela un document unique, contenant tout ce que l'on peut désirer : c'est la notice, plus haut mentionnée, que le fils aîné de Barbier publia, un an environ après la mort de son père, sous ce titre : Notice biographique et littéraire^ sur M. Antoine- Alexandre Barbier^ chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, ex-administrateur des Bibliothèques particulières du Roi, — l'auteur oublie de dire : " et des Bibliothèques de l'ex-Empereur et Roi... " — et ex-bibliothécaire du Conseil d'Etat, par M. Louis Barbier {Paris j Barrois l'aîné^ janvier 1827, in-8).
Rien ne saurait remplacer, pour l'intérêt et la précision des détails, les témoignages fournis par cette notice. 11 ne suffirait pas d'analyser; je vais transcrire littéralement :
« Lors de son départ pour l'armée, Napoléon emportait une bibliothèque de voyage, composée, en petits formats, de ce qu'il y avait de meilleur en littérature, en histoire et en livres relatifs au pays qu'il devait parcourir.
« L'Empereur ayant remarqué qu'il manquait "dans cette bibliothèque plusieurs ouvrages importants, et ayant appris que la grandeur du format n'avait pas permis de les y placer, conçut, à diverses époques, le projet (qui ne fut jamais exécuté) de faire imprimer pour son usage une bibliothèque dont il traça lui-même le plan dans les deux notes suivantes qui furent envoyées à M. Barbier par M. le baron Méneval, secrétaire du portefeuille de Napoléon :
« Bayonne, 17 juillet 1808.
« L'Empereur désire se former une bibliothèque
« portative d'un millier de volumes petit in-12,
« imprimés en beaux caractères. L'intention de
« S. M. est de faire imprimer ces ouvrages pour
« son usage particulier, sans marges, pour ne
« pas perdre de place. Les volumes seraient de
« cinq à six cents pages, reliés à dos brisé et
« détaché, et avec la couverture la plus mince
« possible.
« Cette bibliothèque serait composée d'à peu
<t près : 40 volumes de Religion ; 40 des Epiques
« (ces fameux Epiques dont la pensée obsède
« Napoléon et que l'on retrouve si curieusement
« dans la plupart de ses projets de bibliothèque);
« 40 de Théâtre ; 60 de Poésie ; 100 de Romans ;
« 60 d'Histoire.
« Le surplus, pour arriver à 1.000, serait remit pli par des Mémoires historiques de tous les « temps.
« Les ouvrages de Religion seraient : V Ancien « et le Nouveau Testament, en prenant les meil- « leures traductions; quelques Epîtres et autres <r ouvrages les plus importants des Pères de « l'Eglise; \q Koran ; la Mythologie; quelques « Dissertations choisies sur les différentes sectes « qui ont le plus influé dans l'histoire, telles que « celles des Ariens, des Calvinistes, des Réfor- « mes ; une Histoire de l'Eglise, si elle peut être « comprise dans le nombre de volumes prescrit.
« Les Epiques seraient : Homère^ Lucain, le « Tasse, Télémaque, la Henriade, etc.
« Les Tragédies : ne mettre de Corneille que « ce qui est resté ; ôter de Racine, les Frères « Ennemis, V Alexandre et les Plaideurs ; ne « meltre de Grébillon, que Rhadamisle^ Alrée; a de Voltaire, que ce qui est resté.
« L'Histoire : mettre quelques-uns des bons « ouvrages de Chronologie; les principaux ori- « ginaux anciens ; ce qui peut faire connaître en « détail V Histoire de France. On peut mettre « comme Histoire : le (sic) Discours de Machiavel « sur Tite-Live; V Esprit des Lois; la Grandeur « des Roinains; ce qu'il est convenable de garder « de V Histoire, de Voltaire.
a Les Romans : la Nouvelle Héloïse et les « Confessions de Rousseau ; on ne parle pas des « chefs-d'œuvre de Fielding, de Richardson, de « Le Sage, etc., etc., qui trouvent ici naturelle- « ment leur place ; les Contes de Voltaire.
ce Nota. 11 ne faut mettre de Rousseau, ni « VEmile, ni une foule de Lettres, Mémoires, « Discours et Dissertations inutiles ; même ob- « servation pour Voltaire.
« L'Empereur désire avoir un catalogue rai- « sonné, avec des notes qui fassent connaître « Félite des ouvrages ; de plus, un mémoire sur ce « que ces mille volumes coûteraient de frais « d'impression et de reliure ; ce que chaque vo- « lume pourrait contenir des ouvrages de chaque « auteur; ce que pèserait chaque volume; com- « bien décaisses il faudrait, de quelle dimension, « et quel espace cela occuperait. »
Gomme tout est méticuleusement vu et prévu par le sens pratique, l'esprit précis de Napoléon !
C'est bien autre chose et, au point de vue bibliographique, le cadre s'est singulièrement rétréci, modifié, militarisé, dans le nouveau projet arrêté un an après :
« Schœnbrunn, 12 juin 1809.
« L'Empereur sent tous les jours le besoin « d'avoir une bibliothèque de voyage composée « d'ouvrages d'histoire.
« S. M. désirerait porter le nombre des volumes « à 3.000, tous de format in-18, comme les ou- « vrages de la Collection in-18 du Dauphin, ayant « de quatre à cinq cents pages, et imprimés en € beaux caractères de Didot, sur papier vélin « mince.
« Le format in-12 tient trop de place, et d'ail- « leurs les ouvrages imprimés dans ce format € sont, presque tous, de mauvaise édition.
< Les 3.000 volumes seraient placés dans trente « caisses ayant trois rangs, chaque rang conte- « nant trente- trois volumes.
a Cette collection aurait un titre général et un <r numéro général, indépendamment du titre de « l'ouvrage el du numéro des volumes de l'ou- « vrage.
a Elle pourrait se diviser en cinq ou six parties :
a lo Chronologie et histoire universelle.
« 2" Histoire ancienne par les originaux et « Histoire ancienne par les modernes.
(a 3° Histoire du Bas-Empire par les originaux « et Histoire du Bas-Empire par les modernes.
î 4" Histoire générale et particulière, comme « YEssai de Voltaire, etc.
« 5" Histoire moderne des Etats de l'Europe, de « France, d'Italie, etc.
« H faudrait y faire entrer Strabon, les Cartes « anciennes de Banville, la Bible, quelqu'Histoire « de l'Eglise.
« Voilà le canevas de cinq ou six divisions, « qu'il faudrait étudier et remplir avec soin. H « faudrait qu'un certain nombre d'hommes de « lettres, gens de goût, fussent chargés de revoir « ces éditions, de les corriger, d'en supprimer « tout ce qui est inutile, comme notes d'éditeurs, « etc., tout texte grec ou latin; ne conserver' que « la ti^aduction française.
« Quelques ouvrages seulement italiens, dont 4 il n'y aurait pas de traductions, pourraient être « conservés en italien.
« L'Empereur prie M. Barbier de tracer le plan « de cette bibliothèque et de lui faire connaître
a le moyen le plus avantageux et le plus écoifoa mique de faire faire ces 3.000 volumes.
« Lorsque ces 3.000 volumes d'histoire seraient 4 achevés, on les ferait suivre par 3.000 autres « d'histoire naturelle, de voyages, de littérature, « etc. La plus grande partie serait facile à ras- « sembler, car on trouve beaucoup de ces ouvrages « in-18.
« M. Barbier est aussi prié d'envoyer une liste c de ces ouvrages, avec des notes bien claires et « bien détaillées sur tout cela; sur les hommes « de lettres qu'on pourrait en charger; un aperçu « du temps et de la dépense. »
Il est inutile de relever tout ce que ces documents suggèrent de réflexions, capitales à unefoule de points de vue. C'est un bénéfice à laisser au lecteur. Mais je dois noter que le catalogue de la bibliothèque des Tuileries, imprimé par M. Guillois, nous montre une très intéressante mise à exécution des programmes tracés dans les deux lettres qui précèdent.
« D'après ces deux lettres, ajoute Louis Barbier, M. Barbier rédigea le Catalogue dune bibliothèque 7iapoléonien7ie , et le Catalogue d'une bibliothèque historique. Il les fit précéder d'un rapport dans lequel il répondait aux dilïérentes questions qui lui étaient faites et indiquait les moyens d'exécution. » [L. c, p. x-xiv.)
Un détail, non moins curieux que c^ux que je viens de reproduire, manquerait à ces révélations sur les bibliothèques ambulantes projetées par l'Empereur, si je laissais les lecteurs de cette étude dans l'ignorance de l'organisation matérielle
de celles de ces bibliothèques spéciales qui existèrent et furent une ébauche des collections que Napoléon voiilait créer, de toutes pièces, à son usage le plus immédiat, le plus personnel, si j'ose dire. Un autre biographe d'Antoine-Alexandre Barbier, l'estimable bibliographe Alfred Franklin, nous a donné, dans le Bibliophile français de Bachelin-Deflorenne (t. 2, p. 241 et suiv.), les renseignements suivants :
« Le célèbre ébéniste Jacob confectionna, pour la bibliothèque de voyage de l'Empereur, un certain nombre de caisses, en acajou massif. Elles furent recouvertes de cuir et garnies intérieurement de drap vert. Les livres y étaient placés comme sur les rayons d'une bibliothèque. Enfin, un catalogue indiquait, pour chaque ouvrage. Le numéro de la caisse qui le contenait et le rang qu'il occupait. Aussitôt que l'Empereur avait choisi son quartier général, les caisses étaient ouvertes et rangées, soit par terre, soit sur des tables, dans la pièce qui devait lui servir de cabinet de travail (1). »
Telle fut, en tous ses détails, la conception bibliophilique, dominant toute autre, poursuivie p^r Napoléon avec son ordinaire ténacité et un remarquable esprit de suite. La grandeur même du projet, en ernpêcha la réalisation. Mais l'Em-
• -'• * ^iin < li ,•
(1) Les deux bibliophiles qui, répondant à une question de Vlntermédiaire des Chercheurs et des Curieux^ ont proposé leurs solutions pour l'aniénagfiment des bibliothèques de voyage (voir la Revue biblio-iconographique, 1903, p. 403-405), n'ont guère mieux trouvé que leur illustre devancier.
pereur avait très sincèrement éprouvé le besoin de se constituer une bibliolhèque marquée, jusque dans la dernière minutie, de son cachet personnel, répondant à tous ses goûts, et qui fût surtout à l'usage de l'homme de guerre, non sans l'arrièrepensée d'un rayon de gloire de plus à ajouter à sa renommée. Cette conception était à mettre ici en plein relief. Dans une étude comme celle-ci, elle domine tout le sujet, elle en est en quelque sorte la raison, et le centre d'où part tout le reste. En cela, Napoléon fit d'ailleurs, au premier chef, œuvre de bibliophile; en cela, il se manifeste avec l'un des traits les plus essentiels à la vérité du portrait et sous l'un des aspects les plus inhérents à la physiologie du bibliophile.
Mais, cette fois, le programme adopté était si bien dans la mesure de son génie, qu'il ne se trouva pas assez riche (quoi qu'il en eût dit luimême) pour l'exécuter : car il y aurait fallu, d'après le témoignage de Barbier, si je ne me trompe, une dépense de six millions cinq cent mille francs !
Tant de mesures combinées, tant de dispositions prises, tant de collections organisées, ne conjurèrent point chez l'impérial bibliophile la petite fièvre inguérissable que donne la passion du livre. Il avait ses bibliothèques sédentaires, il avait ses bibliothèques de voyage. Cela ne lui suffisait pas.
Il n'était jamais pourvu à satiété, ayant constamment une réserve d'appétit, tout comme le commun des martyrs bibliomanes. Mais, particularité à not^ chez un homme voué à son im-
mense labeur, l'inquiétude de ses désirs livresques, au milieu de vingt projets conduits de front, se jetait incessamment comme sur une proie toujours trop maigre, sur les publications nouvelles qui paraissaient, soit en France, soit à l'étranger.
Ce dévorant appétit des " des nouveautés '^ de librairie, dont j'ai déjà touché un mot, s'est montré chez lui, en tous temps et dans les circonstances les plus imprévues, avec des exigences parfois singulièrement plaisantes, mais qui le furent peu, sans nul doute, pour ceux qui eurent à les subir.
L'excellent Barbier en savait quelque chose. Napoléon, même " en campagne ", — surtout qw campagne ! — se préoccupe, sans répit, d'avoir ces alliciantes " nouveautés ". Il fait bon voir de près et dans le piquant des invites, des objurgations, parfois même des mercuriales, ce côté des manies napoléoniennes.
« Gomme bibliothécaire de l'Empereur, nous dit M. Louis Barbier, mon père fut souvent appelé auprès de lui. Napoléon se faisait apporter, plusieurs fois par semaine, ordinairement pendant et après le repas, quelquefois même dans la nuit, les meilleurs ouvrages qui paraissaient. Après lui avoir rendu compte de ces nouvelles publications, le bibliothécaire devenait, au besoin, son lecteur , lorsque Napoléon , ce qui arrivait souvent, non content de l'avis d'un autre, voulait juger par lui-même. Pendant ses campagnes toutes les " nouveautés " lui étaient expédiées chaque jour. » (L. c, p. ix.)
Mais ces expéditions n'étaient pas toujours exactement quotidiennes, ou n'arrivaient pas à destination. C'est d'ordinaire Méneval qui a la mission ingrate de stimuler le zèle de Barbier, ou de le gourmander, — ce malheureux Barbier, qui fait des prodiges, sans jamais parvenir à contenter le maître !
Alfred Franklin donne, à ce propos, une cor respondance, extrêmement curieuse, qui a sa place toute marquée ici :
« Le 27 septembre 1808. — Vous nous laissez, 4 Monsieur, dans une disette complète de " nou- « veaulés ". Mettez tout le monde à la piste dans « Paris, pour nous déterrer quelque chose d'in- <r téressanl. Il faut songer que cela est très im- « portant. » {L. c, p. 247.).
Le 28 novembre, même souci :
« L'Empereur manque de livres par votre faute, « Monsieur ! »
Barbier est touché au vif, sans doute, par ce brutal coup d'aiguillon. Il se rebiffe; Méneval se fait alors raisonnable et bon; il s'excuse, dévoilant, à la fois, les impatiences et les goûts du souverain :
« 16 décembre 1808. — J'objecte autant que je d puis, à S. M., la stérilité des romanciers et la « saison des almanachs. »
A la bonne heure, cela ! Et, vraiment, chaque mot est à noter ici. Mais l'infortuné bibliothécaire reste toujours court devant le désir inassouvi de l'Empereur,- et, en juin 1809, il en est réduit à écrire :
« La disette est réelle (je le crois bien ! fût-il « époque plus stérile?); cependant, je risquerai, « ces jours-ci, l'envoi de deux romans très mé- « diocres, ne fût-ce que pourrons prouver que je o: ne perds point de vue les ordres que .vous « m'avez transmis de la part de S. M. »
Je ne peux pas priver le lecteur de la réplique de Méneval, qui ouvre des jours vifs sur les recoins de notre sujet :
« Les romans que vous nous faites parvenir, « Monsieur, sont détestables. Ils ne font qu'un c saut de la valise du courrier dans la cheminée. « Il vaut mieux chercher dans les romanciers qui « ont paru depuis plusieurs années, quelques « romans que S. M. n'aurait point lus, et qui a: auraient quelque mérite. Envoyez le moins de « vers que vous pourrez. »
Certes voilà une dernière précaution méritoire chez un contemporain de Delille, Ghénedollé, Campenon, Raour-Lormian, Esménard...
Quelques années plus tard, l'Empereur étant à Moscou, la note reste la même :
« 30 septembre 1812. — S. M. trouve que vous a ne lui envoyez pas assez exactement les bons « ouvrages qui paraissent. Elle désire que vous « lui envoyiez plus souvent les livres et ouvrages « nouveaux. »
L.a mission de Barbier ne cessa pas, même lors du premier exil de Napoléon à l'île d'Elbe.
Comment aurait-il pu en être autrement? Rien n'ébranlait au fond le grand homme, impérieux génie, être de sang-froid, dont la force résidait à
la fois dans sa nature même et dans Téducation de sa volonté. Le ressort de celte volonté, nous venons de le constater, se fait visible jusqu'en les moindres choses.
Le langage de son temps a appelé Napoléon : un € héros » et, en effet, Napoléon était en possession du plus admirable, du plus difficile de tous les héroïsmes, — celui qui sait porter les ruines avec une indolente impassibilité.
Je vais le montrer, et d'une façon que les circonstances rendent autrement saisissante et bien inattendue. Mais, auparavant, c'est un charme auquel je ne puis résister, d'éclairer à la lumière pâle, et toutefois si pénétrante, si attrayante, que projette ici la bil)liopbilie toute confinante à la bibliomanie, le mot célèbre écrit par Sainte- Beuve, dès 1832, et devenu plus que jamais d'une si profonde et si étrange vérité : « Notre siècle, à « nous, débutant par la volonté gigantesque de « l'Homme dans lequel il s'identifie, semble avoir « tout d'un coup dépensé sa faculté de vouloir,... « et depuis lors, il ne l'a plus retrouvée ; son in- « telligence s'est élargie, sa science s'est accrue,a il a étudié, appris, compris beaucoup de choses a et beaucoup de leçons; mais il n'a plus osé, ni « pu, ni voulu vouloir. » (Critiques et portraits littéraires. Paris, 1832-39, 3 vol. in-8, t. F (étude sur Lamennais.) ^
Et maintenant, vous allez voir comment cette volonté gigantesque de celui qui, en tout, voulait si bien vouloir, sait s'envelopper souverainement et sans apprêt, dans sa bibliophilie, comme dans
une autre « redingote grise » faite pour les temps de retraite et de repos :
Survient l'abdication du 4 avril 1814. C'est la premier pas vers la roche tarpéienne. Quel état d'âme va succéder chez notre impérial bibliophile? Un de ses historiens les plus graves, M. Guillois, nous répond : "fixé, après cette abdication, à Fontainebleau, l'un des premiers soins de Napoléon est de se former une bibliothèque ! " (L. c, p. 495.)
L'Empereur déchu quitte la France. Est-ce qu'en pareille conjoncture, il se souviendra encore de ce viatique de l'homme de loisir, de l'homme en paix, — le livre?... Oui, bien sûr! Et cette fois, pas plus que les autres, il ne fera grâce à Barbier : il le charge de lui former et de lui expédier une bibliothèque dans sa nouvelle et bien étroite souveraineté de l'île d'Elbe, — sans omettre la recommandation de lui adresser exactement " les livres nouveaux. "
Enfin, au temps même des longs et cruels jours de la déchéance, lors du dernier et irrémissible exil, — le 25 juin 1815, — il écrit de nouveau à Barbier : c'est pour l'inviter à établir le catalogue des livres qu'il veut emporter^ avec lui. 11 avait fait demander au Gouvernement de prendre ces volumes dans la bibliothèque de Trianon. Au point de vue du dévolu jeté là par Napoléon, dans une circonstance si capitale et où ce trait particulier mêle un si merveilleux calme à l'anxiété de la situation, l'inventaire de cette bibliothèque, qui nous a été conservé, offre un exceptionnel intérêt : il faut le lire dans l'ouvrage de M. Guillois.
Que devint le vœu de l'Empereur? Par une inconcevable petitesse des pouvoirs publics, ce vœu fut repoussé. Au refus de la bibliothèque de Trianon, l'exilé n'emporla-t-il pas quelque chose, du moins, de cette collection de la Malmaison qui était sa bibliothèque la plus familière, celle qui lui tenait le plus au cœur : car il l'avait enrichie de. livres de son choix (histoire ei philosophiej et il se plaisait à travailler dans la pièce qu'elle occupait et qu'il avait voulue non seulement en communication avec la Salle du Conseil, mais 'contiguë à cette salle?
M. Guillois pose la question sans la résoudre. La réponse est nettement faite par M'"^ de Montholon : « L'Empereur, dit-elle, n'avait à bord du Northuniberlmid qu'une petite bibliothèque de voyage, formée, au hasard, de quelques livres de la bibliothèque de Rambouillet, que Von avait pris en passant. Elle se composait de plusieurs caisses prêtes à être mises dans les voitures. Ces livres étaient à notre disposition. » (Ed. in-8, p.31.)
Relevons ce dernier trait : nous constaterons, en effet, plus tard, que, durant le séjour à Sainte- Hélène, les livres de l'Empereur furent mis libéralement à l'usage de ses compagnons d'exil.
Mais, avant d'aborder ce chapitre de notre étude, achevons, jusqu'en ses derniers linéaments, l'analyse de cette attachante physionomie de Napoléon, insatiable liseur, impatient justicier des " nouveautés ".
Chassé du continent européen qu'en si peu d'années il avait bouleversé, tombé tout à coup
dans l'inaction, que fera-l-il maintenant? où cherchera-t-il un refuge contre l'impuissance et le vide'^
Fidèle à lui-même, grand jusqu'en son extraordinaire chute, avec une simplicité et une constance qui émerveillent, Napoléon reste l'ami des livres qui, aux temps prospères, étaient son cher souci et son délassement, — peut-être une partie de sa force.
En 1814, prisonnier à l'île d'Elbe, son premier soin n'avait-il pas été d'avoir des livres ? Rentré aux Cents Jours, une de ses premières démarches ne fût-elle pas d'aller au Louvre visiter la bibliothèque ? Quand il monta sur le vaisseau qui ne portait plus que " César et son infortune ", l'une de ses plus vives préoccupations ne fût-elle pas de n'y point manquer de livres? ^
A Sainte-Hélène, rien n'est changé. Dès les premières heures, il réclame encore ses livres ; il fait de ses livres une de ses occupations favorites. Le banni s'y délecte comme autrefois le souverain redouté. Il semble qu'à l'exemple de Montaigne, il considère plus que jamais les livres " comme la meilleure munition à cet humain voyage " ; et, pas moins que le philosophe au sceptique nonchaloir, il ne veut qu'ils " lui soient à dire ".
« Envoie-nous, écrit en son nom le général de Montholon à la comtesse, sa femme, alors en Europe (14 juillet 1819), envoie-nous tous les ouvrages qui paraissent... Il m'est facile en lisant avec lui, — (voilà de Montholon réduit au rôle de Barbier!) — il m'est facile de bien connaître la vérité, soit par sa critique, soit par ses observa-
lions, soit enfin par les expressions qui lui échappent à la lecture, i»
Un an plus tard, c'est la comtesse de Montholon, répondant à une semblable invitation, qui écrit, (16 août 1820) : « Vous devez avoir reçu maintenant une quantité de livres. Je me suis toujours occupée de vos instructions à cet égard. » {Souvenirs, édit. de 1901, p. 191 et 211.)
Tout l'entourage napoléonien s'employait ainsi à servir le conquérant sans armées, qui n'avait plus d'empire que dans le monde des livres
Ce chapitre resterait incomplet si je ne disais un mot du sentiment de Napoléon au sujet de ce que les adeptes appellent " la condition du livre ", c'est-à-dire les particularités extrinsèques qui recommandent un volume au choix du bibliophile.
Napoléon eut une prédilection marquée pour les petits formats, plus maniables, plus facilement transportables, plus aisément compagnons d'une existence mouvementée et dispersée. Sur ce point, les témoignages surabondent, à commencer par la collection, donnée par Pauline Bonaparte.
Mais ce trait de la bibliophilie napoléonienne touchant la condition du livre est, je crois, un trait rigoureusement unique.
En aucun temps on ne rencontre, en effet, chez Napoléon, une recherche suivie, un goût quelque peu prononcé, pour ce qui flatte si voluptueusement la manie des " amateurs" : les grands papiers; les papiers de luxe ou en couleur; les impressions sur matières extraordinaires (peau vélin, satin, soie, etc.); les belles et rares suites de gravures; les reliures d'art; les livres armo-
— striés ; les provenances illustres. Rien de tout cela ne le sollicite, ne fût-ce qu'en un seul point. Tout cela, au contraire, ne lui inspire habituellement que de l'indifférence. Je ne juge pas témérairement, bien sûr, en ajoutant (la remarque en est curieuse) : son indifférence ici, — quoique, par une contradiction essentiellement humaine, il ait parfois affecté d'en sortir (voy. ci-dessus, p. 20-21 et ci-après le chapitre V), — son indifférence se mêle, au fond, à un dédain qui n'est pas sans une nuance de candeur, tellement il ignore le prix qu'on peut attacher à de pareilles choses.
Cette indifférence, quelque peu brutale pour les mérites extérieurs du livre, s'est accusée vivement dans un trait fort original et qui édifie à cet égard de la façon la plus typique : quand il projeta de former une bibliothèque modèle pour ses campagnes militaires, il prescrivit, sans hésitation, de sacrifier les marges des volumes au besoin de posséder une collection nombreuse et selon ses vues, mais aussi peu envahissante que possible (voir ci-dessus p. 36). Le nombre, en effet, fut, nous en savons déjà quelque chose, une des caracléristiques les mieux marquées de sa bibliomanie. Il était, lui aussi, atteint de boulimie livresque, ce grand mal des bibliophiles, que les anciens eux-mêmes connurent. Nous allons voir comment et dans quelles conditions Napoléon prend rang dans la phalange des goinfres de livres, helluones libi''07^um... Mais rien n'est sans doute plus éclatant pour en témoigner que cette suppression amusante des marges d'un volume, afin d'amplifier le texte sous un format réduit.
N'avons-nous pas ici une savoureuse réplique de la légende de l'Auvergnat et de la savate tombée en son potage? et Napoléon ne semble-t-il pas nous dire, aussi : « Ce n'est pas que j'en soies offusqué plus qu'il ne convient, mais cela lient de la place 1... »
Au milieu de celte immensité de volumes sans cesse réclamés, sans cesse renouvelés, où se portaient les préférences de Napoléon?
Que lisait-il ?
La réponse ne sera pas moins curieuse que tout ce qui précède.
Elle se dégage d'abord, très aisément, des documents que nous avons déjà cités. Il suffit pour la pressentir, cette réponse, de se reporter aux confidences de Barbier, à la correspondance de Méneval.
Sans doute Napoléon, comme tout vrai bibliophile, est sollicité par une curiosité universelle. Moins que tout autre, il entend s'exposer à la subordination qui accompagne l'ignorance. Aussi accumule-l-il des collections énormes et qui atteignirent, pour une seule d'entr'elles, jusqu'à 60.000 volumes !
Mais il n'est point, en dépit de cela, le bibliomane glouton dans le sens habituel du mot, et
comme pourrait, à tort, le faire entendre ce que j'ai dit à la fin du chapitre précr'dent. En face de ses capharnaums (?) bibliographiques, ce qui se révèle, dès l'abord, de Napoléon bibliophile, c'est le studieux, le travailleur acharné. Il apparaît, ensuite, que ce qu'il veut, ce qu'il aime avant tout, quand il fait organiser, ici ou là, de vastes amas de livres, ou quand il se montre insatiable dans ses acquisitions personnelles, c'est bien moins le nombre pour le nombr^e que /'intégralité du bloc. De telle façon que son besoin, même fortuit, son utilité, même relative, sont ici les seuls motifs impulsifs et déterminants, afin qu'il ne se trouve jamais un Napoléon pris au dépourvu dans le champ immense de ses nécessités politiques, militaires ou gouvernementales, — et de ses goûts de liseur aussi !
Tout au plus, dans ces amoncellements, toujours méthodiquement disposés, si l'ordonnance est belle et la quantité des volumes imposante, se montre-t-il réjoui par ce grandiose, qui le passionne très certainement, et que, parfois, il recherche même, là comme ailleurs.
Et puis, Napoléon bibliophile a, nous l'avons vu, ses goûts particuliers, sa bibliophilie à lui, où il reste très cantonné.
L'histoire, et tout ce qui tient à l'histoire ;
Le ro7nan et ses diminutifs : la nouvelle ou le conte ;
Voilà ses deux principales attractions.
Quand il cherche l'utile, il va à l'histoire ;
Quand il veut l'agréable, il se sauve chez les romanciers.
La poésie ne le captive guère qu'autant qu'elle emprunte quelque chose à l'histoire ou au roman: ainsi l'épopée, ainsi le drame.
C'est le lieu de remarquer sa prédilection pour Ossian. On sait quelle vogue retentissante l'œuvre de Macpherson, si peu sincère fût-elle, retrouva en France, au début du xix® siècle. Toute une génération s'éprit jusqu'à l'engouement de ce pastiche qui passa dans la versification pompeuse de Baour-Lormian, non sans valoir à celui-ci les faveurs du premier Consul! Eh bien, d'après le journal de lady Malcolm, la femme du seul amiral anglais qui ait eu les bonnes grâces de Napoléon, celui-ci aucBurs d'une conversation, lui aurait dit, avec une de ces naïvetés qui ne nous étonnent plus : « J'ai mis Ossian à la mode... »
Nous aurions d'ailleurs mauvaise grâce à discuter la valeur de sa conviction : il y avait longtemps déjà que Talleyrand — au lendemain de l'expédition d'Egypte — avait écrit : « Le général Bonaparte adore Ossian, dont les beautés sublimes le détachent de la terre. i>
Mais voici deux autres traits bien dignes aussi de nous arrêter :
Quand il revint d'Egypte, Désirée Clary, sa première fiancée, dont un de ses historiens a pu dire avec justesse ''qu'il avait toujours gardé le regret, peut-être le remords ", lui demanda d'être le parrain du premier fils que lui eût donné Bernadotte. Il accepta ; et il choisit pour son filleul le prénom du fils d'Ossian : Oscar. Ce filleul fut, depuis, Oscar F, roi de Suède. (Masson, Napoléo7i et les femmes, p. 26.)
Trois ans plus tôt, le 14 mars 1796, il était sur ia route d'Italie, sept jours après son mariage, et il écrit à sa chère Joséphine : « Sois exemple de chagrins, lu sais ce que dit là-dessus notre bon Ossian. i>
Est-ce que Napoléon Bonaparte n'était pas un peu dupe de lui-même dans cet enthousiasme pour le barde " fils de Fingal " et " chantre des héros " de la vieille Ecosse ?
Ce qui est certain, c'est que, aux heures de repos , Napoléon se plaît surtout aux lectures faciles et qui entrent dans le courant de ses tendances vers l'héroïsme épique ou romanesque, vers un certain lyrisme intérieur, au milieu desquels l'inflexible domination de sa pensée, la dévorante et pratique activité de son esprit gardent leur maîtrise et évoluent en liberté. J'en ai fait déjà la remarque, je vais en achever ici la démonstration.
On a vu combien les écrits romanesques l'emportent sur les autres ouvrages dans la petite collection rapportée d'Alexandrie par le général Bonaparte; on a vu aussi quels chiffres furent fixés à Barbier, pour chaque catégorie de livres, dans les projets de bibliothèques ambulantes. Eh bien, j'ai sous les yeux un document d'une époque postérieure, qui va nous mettre encore plus complètement dans la confidence des choix de l'Empereur.
C'est une liste de livres fournie à Napoléon probablement sur sa demande, car il a écrit, en tête, de sa main : « Note donnée par Pelicier, libraire, place du Palais-Royal. > Cette note n'est
autre que le catalogue de la célèbre collection imprimée par ordre du comte d'Artois. L'Empereur y a marqué, au moyen d'une petite croix à l'encre, les ouvrages qu'il voulait retenir. Devinezvous quels sont ces ouvrages? Le document est inédit, et le relevé des volumes choisis par l'impérial bibliophile mérite d'être conservé. Voici ce relevé :
Trois Contes Moraux de Marmontel, 1780, in-18.
Ismène et Isménias^ trad. du grec, d'Eustathe, 1780, in-18.
Lettres de Sancerre, par M™^ Riccoboni, 1780, in-18.
Oltivier, par Cazotte, 1780, in-18.
Le Berceau de la France, parDancourt, 1780, in-18.
Lettres de Juliette Catesby, par M™« Riccoboni, 1780, in-18.
Daphnis et Chloé, traduit de Longus , par Amyot, 1780, in-18.
Aloyse de Livarot, par M"^ Riccoboni, 1780, in-18.
Roger et Gertrude, par la même, 1780, in-18.
Œuvres choisies de Boileau, 1781, in-18.
Sauf ce dernier volume et le poème de Cazotte, les romans (quels romans et quels romanciers !) ont ici la prépondérance.
Il n'y a pas à en douter, c'est le roman qui, à toute époque et jusqu'à la fin, a et conserve, comme lecture de détente ou de simple délassement, les prédilections de Napoléon.
Quel contraste et combien inattendu ! Napoléon
— sale Grand absorbé dans une confabulation d'Eustalhe, ou dans l'insidieux machiavélisme d'une intrigue de M"'* Riccoboni !... Il est vrai que dans son livre sur les femmes, consacré en son temps par un vif succès, le vicomte de Ségur avait proclamé " inimitable" notre romancière (1).
En tous cas, n'aperçoit-on pas, de ce petit coin de la bibliomanie napoléonienne, un nouvel aspect de cette vérité, étrange au premier abord, mais dont le développement s'en va, à la réflexion, en d'infinis et mélancoliques détours : c'est que souvent, dans les natures supérieures, en particulier chez quelques hommes de génie, il reste un fond de simplicité et de juvénilité (je dirais volontiers : d'enfance, si j'osais), qui survit à tout, et garde comme une empreinte de candeur sui generis. Aimable qualité qui subsiste durant l'aube de la vie, pour la plupart des hommes, mais qui ne se sauve des basses misères et des brutalités des suites de l'existence, que dans les âmes rares et hautes, — et pas même en toutes ! Or, n'est-ce pas la nature et le degré de leur supériorité qui a fait, en celles-là, cette œuvre de conservation ? et, bien loin d'être une marque de déficit, ne serait-ce pas le critérium de la puissance de leur organisation propre ?
Au surplus, il ne faut point se méprendre ici : ce Napoléon qui se plaît si persévéramment aux " histoires"; qui, dans l'agitation et les gloires
(1) Les femmes écrivains, dit-il, ont l'avantage sur nous, «dans t une classe de romans qui demandent plus de grâce, d'esprit et de fl finesse que de force et d'invention, tels que ceux de l'inimitable a Riccoboni ». V" Alexandre- Joseph-Pierre do Ségur, les Femmes, 1803, 3 vol. in-12; plusieurs fois réimprimé.
des camps, comme aux heures des désastres et à Sainte-Hélène, persiste en la familiarité de Baculard d'Arnaud, de Mesdames Riccoboni, Cottin et de Flahaut, — il ne fait là, ni dans l'intention, ni dans la réalité, œuvre de " bibliophile" : il subit le pli d'habitude contracté par " le liseur ", et, sans doute, le liseur des jeunes années.
Et maintenant, grâce aux minutieuses divulgations de la comtesse de Montholon, nous allons pénétrer plus avant dans les pratiques courantes, dans les us et coutumes livresques de Napoléon bibliophile.
Voici ce qu'elle écrit :
« Les jours de lecture " (il y avait chez lui des jours pour cela : toujours, en tout, ordre et organisation !) " il commençait par dire : — Qu'estce qu'il faut lire aujourd'hui ?
« En général on répondait " (se faisant le complice secret et naïf du maître) : — " Une tragédie ! "
« Il voulait, alors, que l'on en indiquât une. Chacun nommait celle qui lui convenait. Mais celles qu'il préférait, celles qu'il nous lisait (nous savons, en effet, qu'il aimait lire à haute voix), avec d'autant plus déplaisir qu'il en savait de grandes tirades par cœur, c'était Cinna^ le Cid, la Mort de César.
« Athalie ne lui plaisait pas.
€ Mithridate était aussi de son répertoire habituel, ainsi que Zaïre.
« Il avait pris, pendant quelque temps, cette Zaïre dans un tel goût, qu'elle revenait conti-
nuellement,elnous en étions fatigués. » (Souven., éd. de 1898, p. 59.)
« Les prédilections de Napoléon pour l'histoire, le roman, et aussi pour la tragédie, s'associaient, nous l'avons vu, à son impérieux désir d'être tenu sans interruption au courant des " nouveautés. " Les familiers de l'histoire littéraire et bibliographique du commencement du xix« siècle, savent ce qu'on entendait alors par ce terme, qui visait plutôt la littérature frivole, — et quelquefois un peu pire que frivole ; — Napoléon y englobait, et il vaudrait mieux dire pour être juste à son égard, et exact, n'y voyait et n'en recherchait que les productions de nature à le renseigner sur les événements, la politique, le mouvement d'idées contemporains, soit en France, soit à l'étranger.
« Il trouvait, en outre, grand plaisir, ajoute M""® de iMontholoD, à reprendre les ouvrages qui lui avaient plu dans sa jeunesse.
« Il n'aimait pas Buffon.
« La philosophie du xviii^ siècle avait séduit son esprit. Pourtant, il avait gardé l'empreinte de la foi de son enfance. A Longvood, il a lu V Ancien Testament, tout VEvangile, les Actes des Apôtres.
4 II professait une grande admiration pour saint Paul. K fSouv., éd. 1898, p. 61-65.)
Ces derniers et importants témoignages sont corroborés par un passage d'une lettre du général de Montholon, écrite le 11 août 1819 : « La lecture à la mode à Longvood, est l'Evangile^ Bossuet, Massillon, Fléchier, Bourdaloue. » (Souv., 2" éd., p. 202.)
D'autre part, la Comtesse confesse le faible de Napoléon pour Mahomet. Je croirais volontiers qu'il conçut cette singulière prédilection à la suite de l'expédition d'Egypte, sous l'influence de ce désir de rivaliser avec Alexandre-le-Grand, qui le hanta toute sa vie. Est-ce dans la lecture de Mahomet que s'exalta son rêve, ce rêve de " l'Empire d'Orient " caressé jusque dans les désespérances de Sainte-Hélène? ou bien est-ce l'ambition de cet empire oriental qui l'avait amené à être un lecteur assidu de l'œuvre du Prophète^
Toujours est-il, que dans ses projets de " bibliothèque de campagne ", — ceux qui lui ont tenu le plus à cœur, — il avait donné, nous l'avons vu, une place spéciale au Koran.
Pénétrerons-nous plus avant dans cet psychologie de Napoléon bibliophile?
Rien n'y fait obstacle. Les témoignages curieux et imprévus ne sont pas épuisés.
Ainsi, sur cetle question : en quelles circonstances ou à quelles heures Napoléon avait-il commerce avec ses livres? Répondons, tout de suite : il faut appliquer ici, à la lettre, la devise d'un vieux poète français, Nicolas Denisot : bi otio negocium. Napoléon lisait, en effet, partout, à toute heure, où il était exposé à rencontrer l'inoccupation.
Sa voiture, dans ce but, était spécialement aménagée, et je citerai ce trait, qui est à retenir : comme il avait reçu un ouvrage de l'archevêque de Ratisbonne (en 1805); il lui écrit : «i Allant, un soir, faire une partie de chasse à Rambouillet, je l'emporterai dans ma voiture pour le lire. » (A. Guillois, Napoléon^ t. 2, p. 485.)
Cette habitude qu'explique suffisamment l'extraordinaire activité de l'existence de Napoléon, a trouvé un écho dans un livre curieux et rare qui débute ainsi : « Les Gazettes étrangères nous ont appris, en juillet dernier (1815), qu'il y avait, parmi les livres et les papiers trouvés dans le carrosse de Bonaparte, après sa défaite du 18 juin précédent, un manuscrit relié, contenant la traduction de divers fragments de Machiavel... » Ce n'est pas ici le lieu de discuter l'authenticité de cette publication qui reproduit de prétendues annotations autographes de l'Empereur sur le texte du Prince; on sera du moins bien aise d'en lire ici le litre : Machiavel commenlé par Napoléon Bonaparte ; manuscrit trouvé clans le carrosse de Bonaparte, après la bataille du Mont Saint- Jean, le 18 juin 1815. Paris, H. Nicolle, 1816, in-8 de Ixxxij et 366 pp. Cette publication de l'abbé Aimé Guillon, fameux en son temps, a eu, onze ans après, les honneurs d'une traduction espagnole. Que l'abbé Guillon n'ait fait qu'ajouter une supercherie littéraire à la longue liste dressée par les bibliographes, ce qui est certain : c'est que le prétexte de sa publication se référait à un fait connu; c'est qu'à Derpt, en Livonie, on conserve dans la bibliothèque de l'Université, fondéepar le prince, si admiré de Napoléon, Gustave Adolphe, un Plutarqueaux armes de l'Empereur, dérobé dans sa voiture au cours de la retraite de Russie (1).
Qu'on me passe cette petite digression ; nous ne
(1) Je veux rappeler un dernier témoignage sur le même sujet : on le rencontre dans le titre du bel ouvrage, consacré en son temps
sommes pas sortis, au surplus, des us et coutumes livresques sur lesquels Madame de Montholon, témoin heure par heure, pour ainsi dire, de l'existence de l'Empereur au cours des dernières années de la vie de celui-ci, va nous renseigner d'une façon encore plus circonstanciée :
« Après son habituel entretien avec le docteur (O'Meara), il dictait ou lisait. Quand il en avait assez, il s'habillait.
« Parfois c'était une lecture au sujet d'une conversation. » (L. c. 1898, p. 54, 68.)
Dans ces passages, il s'agit de la lecture personnelle, intime, ou à peu près. Mais, le plus ordinairement, l'Empereur s'improvise volontiers lecteur pour les autres.
Et, comme cette lecture extérieure et à haute voix, était un moyen de s'en mieux pénétrer luimême; comme il y eut là une forme de son culte particulier, ou, pour parler plus modestement, de ses accointances de bibliophile, j'entrerai ici en quelques détails qui ne paraîtront pas déplacés, j'ose le croire :
Très fréquemment, « après le dîner, au lieu de rentrer au salon, on renvoyait les domestiques. 11 demandait alors un livre et lisait haut.
« La lecture était souvent interrompue par ses réflexions.
4 11 ne lisait pas d'une manière remarquable ;
par un grand succès, depuis trop oublié, d'un " ancien secrétaire de Napoléon ", le baron Fain : " Manuscrit de 1814 trouvé dans LES VOITURES IMPÉRIALES piises à Waterloo, comprenant Ihist. des six dern. mois du règne de Aapoléon. Paris, 18v3. in-8, réimp. les deux ann. suiv.
mais sa lecture intéressait. Il s'arrêlail, sur ce qui lui paraissait faux ou juste; il montrait son avis avec le senliment du vrai et, du beau. On a beaucoup dit qu'il n'avait pas le goût de la littérature : il l'avait, au contraire, extrêmement; mais d'autres intérêts lui ôtaient le temps de s'en occuper.
a II n'avait pas l'oreille poétique. Il ajoutait souvent à un vers, une ou deux syllabes, et ne s'en doutait pas. »
En cela, comme au sujet de son orthographe défectueuse, que lui a si puérilement reprochée Chateaubriand, dans ses Mémoires d outre-tombe, il faut faire la part de son instruction première, qui s'était faite avec l'italien.
El puis, je l'ai déjà expliqué, il n'avait pas le sens artistique; il ne voyait et ne sentait l'art qu'à travers « le fait ou l'impression sensualiste » et suivant les directions, les besoins, les goûts fortuits de sa pensée. On a dit d'une façon trop absolue, trop étroite et d'ailleurs inexacte : En
lui « point de littérature point de recherche
du rythme, point de vers, rien qui démontre le moindre goût pour la versification : c'est l'histoire qui est son institutrice. » Fr. Masson, Napoléon inconnu^ t. 2, p. 506. La vérité est bien plutôt dans cette appréciation aussi fine que judicieuse de Sainte-Beuve {Chateaubriand et son groupe littéraire, t. I, p. 398). « Malgré tout, on peut affirmer avec certitude que Napoléon ne rencontra nulle part une poésie qui répondît complètement a la SIENNE, et qui le satisfît. > Voilà la plus probante explication de celte sorte de misopoésie qui lui fut particulière et qui ne fit nullement obstacle à
son commerce avec les poètes, comma nous le verrons à propos de sa bibliothèque de la Malmaison.
« Il avait une manière de lire à lui, passant tout ce qui était remplissage. Un jour qu'il avait fait erreur sur un fait historique, il me dit : « Je « n'ai jamais appris que ce qui mêlait utile. « Quand vous voulez savoir si je sais une chose, « il faut seulement vous faire cette question : « Cette étude a-t-elle pu lui servir? »
Bonne règle à observer avec lui ! — et importante. Avais-je raison quand je signalais avec insistance, ce critérium des jugements et même des goûts napoléoniens : « l'utile et l'inutile »?
La bibliophilie de Napoléon est tout utilitaire.
Encore une ou deux touches pour avancer le portrait :
a Quand il lisait l'Odyssée, après dîner, il était dans l'enchantement.
« Les lectures du jour faisaient fréquemment le sujet de la conversation. » (Souvenirs^ éd. de 1898, p. 42, 54 et passim.)
Telle était la place qu'occupait le livre à Sainte- Hélène, tel était le rôle qu'il y jouait. On voit que rien n'est changé, ni dans la prééminence de ce rôle, ni dans l'importance de cette place. Au déclin du jour, comme à l'aube, Tastre impérial emprunte encore quelques rayons de sa lumière aux inséparables foyers intellectuels dont, jeune, il lui avait plu de s'entourer.
A cette conclusion qui se dégage si nettement des détails qui viennent de passer sous nos yeux,
je voudrais joindre, pour synthétiser et pour donner la vie à lanl de traits épars, un tableau offrant le portrait animé, et tout à fait pris sur le vif, de Napoléon bibliophile. J'en emprunte la :composilion et le coloris même, — si attachant par le contraste tout réaliste qu'il présente, av^c l'idée que nous nous faisons encore du grand Empereur, — à l'ouvrage admiré, et fort admirable en effet, de l'illustre successeur de Glastone, lord Rosebery, Napoléon^ la dernière phase, traduit par M. A. Filon (1901, in-18) : « Dans la chambre de l'Empereur, à Sainte-Hélène, entre un paravent et la cheminée, se trouvait un canapé où l'exilé passait une grande partie de ses journées. D'ordinaire, ce meuble était si bien envahi par les livres qu'on ne pouvait guère y trouver place commodément. Napoléon, vêtu de sa robe de chambre blanche, d'un pantalon à sous-pieds également blanc, avec sur la tête un madras rouge à carreaux, et le col de sa chemise ouvert, sans cravate, s'allongeait sur le fameux canapé, recouvert, lui aussi, d'une étoffe blanche. Devant l'ex-souverain était placée une petite table ronde supportant quelques volumes; à ses pieds, gisaient en tas, pêle-mêle sur le tapis, les livres déjà lus. Là, il absorbait romans, philosophie, histoire, mémoires, au point que, de cette dernière catégorie d'ouvrages seule, il lut dans un an 72 volumes ! Et ce n'était pas un lecteur passif! Il dictait des notes, surtout il écrivait abondamment sur les marges ; mais ces volumes rendus inestimables par les commentaires dus à une telle main, grâce à l'ignoble parcimonie du gouverneur Stowe, allèrent, après
saisie y se vendre misérablement à Londres. » (L. c, p. 124, 189 et suiv.)
Un des précieux volumes ainsi annotés de la main de Napoléon, est possédé (je dirai comment plus loin), par le musée de Sens. Ce goût, ce besoin peut-être, de l'annotation, remontait loin dans les habitudes de l'Empereur : sa correspondance durant son séjour à Auxonne, de juin 1790 à avril 1791, nous permet de le surprendre annotant tous les livres, dès lors fort nombreux, qu'il parvenait à se procurer.
Lord Rosebery a pris à O'Meara le plus amusant et le plus vrai du tableau que je viens de reproduire, et qui montre comment, jusqu'à la dernière heure. Napoléon vécut avec les livres, usant en tout du même modiis vivendi, et gardant de plus en plus ardente la passion que, si jeune, il avait conçue pour eux.
Et puisque je viens de rappeler encore les années de ferveur studieuse où se manifeste sa vocation de bibliophile jetant déjà, dans toutes les directions, une forte et très particulière sève, je veux mettre en pendant du quadro si pittoresque de lord Rosebery, un autre tableautin d'un fort original contraste; plus nu, plus sec, pris dans les débuis difficiles du lieutenant d'artillerie, tout empreint dès lors de la mélancolie de cette jeune misère inévitablement éclairée, pour nous, du reflet des illustrations futures, — mais non moins réaliste et d'un non moins piquant intérêt. Je l'emprunte, ce petit tableau, à la réimpression d'une plaquette, dont j'ai déjà fait mention. En 1821, Panckoucke, éditant les
œuvres de Napoléon (1821-1822, 5 vol. in-S»), jugea à propos d'en extraire le Souper^ de Beaucaire et la Lettre à Matteo Butta foco (1). Cette plaquette, devenue à son tour à peu près introuvable, est précédée d'une notice où on lit ce qui suit :
a Les bibliographes savaient que Bonaparte avait publié, au commencement de la Révolution, les deux brochures que nous plaçons ici, maison
croyait impossible de se procurer ces écrits
Après beaucoup de recherches,... la Lettre à M. Buttafocû nous a été communiquée par l'imprimeur même M. J.-B. {sic; lisez : Joseph- François-Xavier) Joly, imprimeur à Dole. Bonaparte était alors à Auxonne. Il vint trouver M. Joly, avec son frère Louis (alors âgé de huit ans et demi)...: l'ouvrage fut imprimé à ses frais au nombre de cent exemplaires, et il les fit passer dans la Corse... 11 en avait revu lui-même les diverses épreuves. A cet effet, il se rendait à pied à Dole, en partant d'Auxonne à quatre heures du matin ; après avoir vu les épreuves, il prenait, chez M. Joly,. un déjeuner extrêmement frugal, et
(1) Napoléon, dans l'édition originale de la Letti'e et, après lui, Quérard, impriment : ^M/^a/Moco; mais, comme l'observe M. Masson, le nom vrai esl Buttafoco. Autre rectification : Joly atteste (L c , p. 4) qu'il aurait imprimé la Lettre en 1790 ; sa mémoire le trompe et Quérard [France littéraire, t. l") qui porte la même date, sans doute sur ce témoignage de Joly, erre aussi : c'est en mars ou avril 1791 que l'impression eut lieu. Voici le titre exact de la réédition de 1821 : Le Souper de Beaucaire et Lettre à M. Matteo Buttafoco, par Napoléon Bonaparte. Extrait de ses Œuvres Prix : 2 francs. G. L. F. Panckoucke, éditeur, et se trouve chez tous les libraires du Palais Royal; 1821, in-8 de 5 flf. et 71 pp.; couverture imprimée. M. Masson a reproduit intégralement cette édition [Napoléon inconnu, t. 2, p 180 à 193; cf. aussi p. 124-126); mais cette reproduction est loin d'être exacte. Nous devons la communication de la brochure de 1821 à un fervent bibliophile aixois, M. J.-B. Dauphin, avoué honoraire.
se remetlait bientôt en route pour rentrer dans sa garnison, où il arrivait avant midi, ayant déjà parcouru dans la matinée huit lieues de poste... Il engagea M. Joly à aller le voir à Auxonne... M. Joly s'y rendit, en effet. Bonaparte occupait^ dans un pavillon^ une chambre presque nue, ayant pour tous meubles un mauvais lit sayis rideaux, une table placée dans V embrasure dune fenêtre et chargée de livres,... et deux chaises : son frère (Louis) couchait sur un mauvais matelas, dans un cabinet voisin. » (P. \. 2, 4.)
Peut-on être moins sybarite? Mais ces détails et les conclusions vers lesquelles nous avançons, ne nous rendraient de Napoléon bibliophile qu'une image tronquée et aux membres disjoints, si nous ne pouvions retrouver le nœud vital, qui a tout relié, tout animé, tout maintenu aussi dans une solide cohérence, dès l'origine, avec une énergie et une force qui s'est prolongée à travers les incidents les plus extraordinaires et les plus colossales péripéties, durant l'existence entière de notre héros.
Nous sommes servis à souhait pour cela ; et il nous plaira, en même temps que nous rencontrerons dans le témoignage que je vais citer, une occasion d'observations éminemment suggestives, — de voir, là encore, combien l'homme se retrouve, parfois à l'imprévu, dans le héros, et combien aussi le trahit sua quemque voluptas se vérifie en tous et « humanise » les plus grands. Nous n'avions dessein que de rechercher quelques traits tout vifs de physiologie individuelle, et il
va se Irouver que nous aurons relevé et fixé des lignes essentielles à la physiologie générale du collectionneur.
C'est M. Frédéric Masson qui, avec son flair habituel, a découvert notre texte dans le livre (1) d'un bas-bleu, aujourd'hui très inconnu malgré sa fécondité, M™^ Eilleaux, née Charlotte Desormeaux, qui a signé ses productions, plus ou moins romanesques, du pseudonyme : Charlotte de Sor. Quelle que puisse être, en soi, la valeur des élucubrations de cette dame, il en faut retenir le témoignage qui va suivre, — non pour l'irréfragabilité du texte, mais pour l'écho certain qu'il garde, sous une forme vivante et d'accent véritablement napoléonien, d'une tradition pieuse dont la critique, même prétendue scientifique, à peine de perdre son nom, ne doit pas plus se passer, en certains cas, quoiqu'on puissent dire " les articliers à la suite", que du document manuscrit authentique : « Oui (c'est Napoléon qui parle), je <t trouvais le moyen de payer la pension de mon « frère. Savez-vous comment j'y parvenais? C'était « en ne mettant jamais les pieds au café, ni dans « le monde; en mangeant du pain sec à mon « déjeuner; en brossant mes habits moi-même, « pour qu'ils durassent plus longtemps propres... « Je vivais comme un ours, seul, dans ma petite « chambre^ avec mes livres^ mes seuls amis « ators ! Et ces livres, pour me les procurer^ « par quelles dures éconoinies faites sur le né- « cessaire^ achetais-je cette jouissance ! Quand^
(1) Napoléon en Belgique et en Hollande. Paris, 1839, 2 in-8. V. Supercheries littéraires de Quérard, éd. de 1869, t. 1", col. 121-122.
a à force cT abstinence^ f avais amassé deux ou « trois écus de six livres^ je m acheminais, avec « une joie d'enfant, vers la boutique d'un vieux a bouquiniste qui deineur ait près de l' Evêché . . . « Souvent j allais visiter ses rayons en faisant « le péché d'envie. Je convoitais longtemps « avant que ma bourse me permît d'acheter!... « Telles ont été les débauches et les joies de ma « jeunesse. » (F. Masson, /. c, l. 2, p. 202, note.)
Qu'on me pardonne cette longue citation : elle avait ici sa place naturelle, presque nécessaire, après le témoignage de Joly, rapporté ci-dessus, et qui est ainsi confirmé sur plus d'un point. En toute la verbosité de M'"^ Eilleaux, il n'y a pas une expression qu'on voulût supprimer ou changer : c'est une " tranche de vie ", comme on dit maintenant; en tout cas, c'est un sûr spécimen, quoique tout y soit encore, si l'on peut dire, embryonnaire, de ces groupes ou séries de " faits sensibles " si chers à la critique contemporaine, par lesquels, elle s'élève, selon le vœu des maîtres, " aux idées générales plus vastes".
J'ai étudié jusqu'ici et je me suis efforcé de mettre en lumière la nature intime et les formes de la passion du livre chez Napoléon. Gomment il aime le livre, comment il se montre bibliophile; comment se révèle, soit en lui, soil hors de lui, par l'usage qu'il en fait, la bibliophilie ? C'est à Napoléon lui-même que nous l'avons demandé ; c'est en Napoléon que nous avons cherché à découvrir Napoléon bibliophile.
Maintenant, c'est à ses livres que nous allons nous adresser; c'est eux qui vont témoigner. Et cette enquête, elle sera d'autant plus attachante et convaincante que, — nous l'avons vu, — les collections de Napoléon furent formées sous sa direction et par ses ordres. Elles furent son œuvre. C'est bien lui qui avait, en quelque sorte, placé la plupart de ses volumes sur les rayons où sa main vint si souvent les reprendre. Nous allons, dès lors, suivre de nouvelles expériences. Cette
fois, la lumière ne nous arrivera plus de Napoléon lui-même, mais de son œuvre : elle se projettera de l'extérieur sur lui pour l'éclairer d'un jour plus vif.
Noire information va reposer sur de précieux documents. Ils nous révèlent la composition complète de certaines des bibliothèques particulières àQ Napoléon, — celles qui paraissent lui avoir été les plus chères : la Bibliothèque de la Malmaison^ celle de Triano7i (j'ai cité divers traits où éclate sa pridilection pour ces deux fonds) ; enfin, la bibliothèque des Tuileries.
Gomment ces documents sont-ils venus jusqu'à nous? Habeni sua fata libella Mais, cette fois, les destins ont été singulièrement prospères : si nous avions eu le choix, nous n'aurions pas mieux choisi.
Les Bibliothèques des Tuileries et de Trianon ressuscitent sous nos yeux grâce au zèle, si éclairé, de M. Guillois. Quant à la bibliothèque de la Malmaison, elle est, pour sa partie la plus importante, décrite dans un catalogue qu'il conviendrait de réimprimer, car il est introuvable, et M. Guillois lui-même, le mentionnant, en parle d'une façon à laisser croire qu'il n'a pu l'avoir à sa disposition. Aussi vais-je en reproduire textuellement le titre, que voici : Notice des livres composant la bibliothèque de la Malmaison, provenant de la succession de S. A. R. le prince Eugène, et qui avaient appartenu à Napoléon et à l' hnpératrice Joséphine, dont la vente se fera au château de la Malmaison, les dimanche 28, et lundi 29 juin 1829; les dimanche 5 juillet
et lundi 6; les dimanche 12 juillet et lundi 13. Cette notice se distribue gratis, à Paris, chez M. Casimir Noël, notaire, judiciairement commis à cet effet, rue de la Paix, n° 13; W Regnard, commissaire-priseur, rue Chanoinesse, n° 11 ; P. Mongie aîné, libraire, boulevard des Italiens, n" 10; au château de la Mahnaison, chez M. Quinquet, administrateur du Domaine; 1829, in-8 de 32 pp., papier de Hollande.
Au verso du titre, on lit Vavis suivant qui mérite d'être reproduit :