‹ Napoléon Chez LuiChapitre 10 sur 31 · LE L L V E R · texte numérisé non relu

LE L L V E R

familles d’ancienne noblesse doivent uniquement à la bienveillanee de l’Empereur le don gracieux des biens territoriaux qui forment encore aujourd'hui leur fortune. Si quelques-unes de ces restitutions étaient justifiées par des services de guerre, la plupart étaient un encouragement pour des services de Cour, et toutes ont été sollicitées et obtenues de cette façon

L’Empereur recevait debout devant la cheminée, où très tard en saison on entretenait un feu assez vif, qu’il frappait constamment du talon de ses souliers Ses yeux clairs, d’un bleu mouvant, par instants presque noirs, lorsqu’il recueillait son attention, à d’autres moments d’un gris d’acier, lorsque l’émotion ou la colère le prenait, si brillants alors qu’ils semblaient d’un métal en fusion, fixaient attentivement son interlocuteur qu’il écoutait jusqu’au bout. Puis il posait des questions brèves, parfois peu courtoises, si c’étaient des femmes. Il n’avait point appris à leur parler et les prenait à contretemps : certaines s’en fâchaient et ripostaient avec aigreur. 11 ne leur en tenait pas rancune et s’en amusait. 11 était bien rare qu’une femme sortit de son salon sans emporter, avec la grâce qu’elle était venue demander, quelque aigreur contre celui qui la lui avait accordée. Pour les hommes, on en cite qui, à la suite d’une audience se dévouèrent à lui. lis sont rares.

Les demandes d’argent qu’on lui adressait

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éfaient aussi fréquentes que les demandes de radiation ou de restitution. Le plus souvent il donnait ; quelquefois il prêtait, et alors le prêt figurait sur les comptes de l’Intendant général. Simple figure, car le créancier ne réclamait point les dettes. Le plus souvent, à une occasion, baptême ou mariage, il mettait le billet au fond d’une corbeille, le couvrait de quelque bijou ou de dragées, et l’envoyait à la débitrice. Il en est pourtant qu’il ne perd point de vue et fait inscrire jusqu’en 1815.

Si la somme accordée était importante, il griffonnait un bon sur le Trésor général : moindre, il prenait dans son tiroir quelque rouleau, ou appelant son secrétaire, faisait payer par la petite cassette. Il n’aimait point qu’on le remerciât, et ne l’admettait même point de ses plus familiers, de ceux qu’il se plaisait à combler sans qu’ils eussent la peine de rien demander. Ou il leur faisait envoyer avis de la gratification donnée, ou il leur glissait dans la main un bout de papier, et sur ce papier, un chiffre, un gros chiffre d’argent à toucher chez Estève.

Nulle faïniliarité d’ailleurs ; il se tient en son rang, et pour indiquer que l’audience est terminée, c’est d’ordinaire un signe de tête, parfois un coup d’œil sur la liste qui est sur la table. Jamais il ne donne la main. La poignée de main, il y a un siècle, était une marque d’égalité et n’était guère d’usage de supérieur à inférieur, et

LE LEVER

pour le baise-mains, que les Bourbons rétablirent, Napoléon le jugeait un peu dégradant. Donc, point de ces marques extérieures si prodiguées plus tard et devenues banales. Une seule fois, semble-t-il, l’émotion l’entraîne. C’est en 1815, au début des Cent-Jours. Quand M. Molé entre dans son salon — ce Molé à qui il a prouvé sa confiance et le goût personnel qu’il a pour lui en le nommant, à vingt-neuf ans, conseiller d’Etat et directeur général des Ponts et Chaussées, à trente-trois ans, grand juge et ministre de la Justice, en lui réservant la succession de Cambacérès, archi-chancelier et grand dignitaire — donc, ce jour, il va à Molé, lui serre la main et l’embrasse. C’est, peut-on croire, un des seuls cas où, dans un de ses palais, il ait mis ainsi de côté sa dignité impériale. « Autrement, comme il disait, on lui eût journellement frappé sur l’épaule. »

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A neuf heures et demie, le lever et les audiences devraient être terminés, car c’est l’heure fixée pour le déjeuner, mais, le plus souvent, les audiences durent jusqu’à onze heures, le préfet du Palais attend et le déjeuner refroidit. Nulle précaution prise contre le poison : le règlement dit bien que les services de la cuisine et de l’office doivent être apportés couverts, ainsi que l’eau, le pain et le vin, et que, dès que la table est posée, un maître d’hôtel doit toujours être auprès; mais, comme la table, un très petit guéridon d’acajou, ne peut être placée dans le salon où l’Empereur donne audience, le déjeuner, dans les assiettes d’argent, sous les cloches qu’un aigle surmonte, sur les boules d’eau chaude qu’on renouvelle à mesure, recuit dans un coin de l’antichambre de l’Appartement intérieur jusqu’à ce que l’Empereur fasse dire qu’il veut manger. Le guéridon est alors rapidement disposé et couvert d’une serviette par le tranchanl ; le préfet du Palais, en bel habit amarante brodé

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d’argent, précède l’Empereur et se tient debout près de la table dont le service est fait par le maître d’hôtel de l’Empereur, Guignet, dit Dunan.

Ce Guignet est d’une famille qui, toute, a été employée au service du Roi et des princes de la maison de Bourbon. Un Guignet était encore valet de chambre de Louis XVlll ; une femme Guignet était directrice de la lingerie de Marie-Antoinette. Guignet, dit Dunan, est lui-même le fils d’un cuisinier du prince de Coudé, ét, après avoir fait son apprentissage au Palais-Bourbon, il est devenu chef des voyages du duc de Bourbon, l’a suivi en émigration et y a été son cuisinier. Las des voyages de l’armée de Condé, il s’est placé chez le prince Louis de Rohan, puis a obtenu de rentrer à Paris et a été agréé dans la maison du Premier Consul dont il est devenu le maître d’hôtel, après que Lecler a obtenu la Conciergerie de Versailles. Dunan a 6 000 francs de gages annuels, plus, de fréquentes gratifications : la plus grosse, en 1810, de 3 000 francs. Pour ses origines royalistes, il n’est pas une exception. La plupart des chefs de service, des huissiers, des piqueurs, ont été élevés comme lui et c’est une curiosité de trouver les mêmes noms dans la dômes licité du Prétendant à Hartwell et dans la domesticité de l’Empereur aux Tuileries.

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Le maître d’hôtel, en habit vert brodé en argent (un habit qui coûte 500 francs), avec le gilet blanc, la culotte noire, les bas de soie blanc et les souliers à boucle, a présenté la veille son menu au premier maître d’hôtel contrôleur, lequel l’a débattu dans le bureau du Contrôle, l’a soumis au préfet du Palais de service, et a fait les commandes aux fournisseurs brevetés et assermentés. Les denrées ont été livrées bien empaquetées, au bureau du Contrôle, par des garçons qui y sont connus et y ont été agréés. Elles ont été pesées, examinées et mesurées par un sous-contrôleur, puis remises au maître d’hôtel qui surveille lui-même l’exécution de son menu.

Ce menu, par ordre de l’Empereur, est fort restreint et ne donne pas à l’imagination de Dunan lieu de se déployer. En 1810, le déjeuner doit comprendre : un potage, trois entrées, deux entremets, deux desserts, une tasse de café, deux pains à tête et, pour boisson, une bouteille de chambertin. Plus tard, le menu est plus réduit encore, il comporte : deux potages, un rôti, un entremets, deux hors-d’œuvre, quatre plats de dessert (compote, fruits, fromage et sucreries) et du café.

C’est là ce que l’Empereur permet qu’on lui serve, mais il ne touche jamais à tant de plats. Il mange très vite, assez peu proprement, met souvent la main au plat et fait beau-

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coup de lâches à ses habits. Il ne suit aucun ordre, passe de l’entremets au hors-d’œuvre, pour revenir au rôti; ne s’astreint à aucune des règles en usage pour un repas classique, mâche assez mal de grosses bouchées et a hâte d’en finir. Le repas ne dure pas d’ordinaire plus de sept à huit minutes. Ce dont il mange le plus volontiers, c’est du poulet à toutes les sauces, du poulet sauté à la provençale, — sans ail, car l’ail lui fait mal, — du poulet à l’italienne, àlatarlare, à la Marengo, du poulet fricassé, sauté ou rôti. 11 goûte fort les fritures et les pâtisseries, les vol-au-vent, les bouchées à la reine, et les petites timbales à la milanaise; aussi, les boudins à la Richelieu, les quenelles de volaille au consommé et, en première ligne, le macaroni à l’italienne avec du parmesan. En fait de poissons, il met au-dessus de tout les rougets de la Méditerranée; c’est là un de ses régals. Après l’Égypte, longtemps, les mets habituels de sa table ont été le pilau et les dattes, mais c’étaient là des fantaisies, non de son appétit, mais de son imagination; comme lorsqu’il croyait, très sincèrement, aimer mieux la soupe de soldat que les potages raffinés, et priser, entre tous les légumes, les pommes de terre, les haricots et les lentilles.

Ses serviteurs n’admettent point volontiers des goûts semblables, car c’est le temps où la grande cuisine française a encore des traditions, où les

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maîtres d’hôtel ont encore un point d’honneur et où la composition d’un menu est pour honorer ou déshonorer son auteur.

Donc, lorsque l’Empereur demande à Dunan pourquoi il ne lui sert Jamais de crépinettes de cochon, Dunan répond que c’est parce que c’est indigeste, mais, « en réalité, dit-il, parce qu’il trouve cela peu gastronomique et peu fait pour encourager la cuisine impériale ». Il sert le lendemain des crépinettes de perdreaux et l’Empereur les trouve excellentes et en mange beaucoup. C’est ici comme pour ses habits : « La paye d’un capitaine me suffirait », dit-il volontiers. Et dans sa nuit, sa matinée et sa journée, il a trois fois dans les vingt-quatre heures changé de linge et de toilette.

Très dégoûté, il ne mange guère des haricots verts qu’il aime beaucoup, par la peur d’y trouver des fils « qui, dit-il, lui font l’effet de cheveux », et la seule pensée des cheveux dans ce qu’il mange, lui soulève le cœur. Pourtant, à Cherbourg, en mai 18H, ayant eu la fantaisie d’aller déjeuner sur la digue, il s’est arrêté à un corps de garde, s’est fait apporter du pain de munition et la soupe des soldats, et la première chose qu’il a trouvée dans cette soupe, ç’a été un long cheveu. Malgré son haut-le-cœur, il a ôté le cheveu et mangé la soupe. Mais ses soldats le regardaient.

De la viande rôtie, il recherche la partie la

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plus cuite, « la plus brune », et il a horreur des viandes saignantes. Le déjeuner étant servi en ambigu, il décloche lui-même les assiettes, enlevées immédiatement lorsque leur contenu ne lui plaît pas. Lorsqu’il lui plaît trop, il gronde : « Monsieur, dit-il à son maître d’hôtel, vous voyez bien que vous me faites trop manger, je n’aime pas cela. Cela m’incommode. Je veux qu’on ne me serve que deux plats. »

. Et puis, des caprices, qui parfois amènent des colères : Dunan ayant vu que les crépinettes de perdreaux avaient plu à son maître, les remet un mois après. sur son menu. L’Empereur décloche Tassiette, se met en colère, pousse la table, la renverse sur le tapis et se retire dans son cabinet. Les tranchants se hâtent de ramasser la vaisselle et Dunan, en digne descendant de Vatel, court chez le Grand-maréchal, pour donner sa démission. Duroc le console, le remonte, lui dit de préparer un second service. En effet, l’Empereur le demande. Roustam présente le déjeuner à l’Empereur qui réclame son maître d’hôtel. Dunan arrive très mortifié, sert un poulet rôti. Napoléon lui en fait compliment, lui donne quel ques petites tapes sur la joue et lui dit : « Ah! Dunan, vous êtes plus heureux d’être mon maître d’hôtel que moi d’être Empereur. » Il avait de ces façons qui étaient comme des excuses, même vis-à-vis d’un maître d’hôtel, d’un valet de chambre, après ses courtes colères, ses impa-

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tiences plutôt, qui tenaient à des causes étrangères à l’objet qui les avait provoquées.

L’Empereur ne buvait guère que du vin de Chambertin très trempé d’eau. 11 n’y avait de cave ni aux Tuileries, ni dans aucun des Palais. La fourniture était soumissionnée par des négociants nommés Soupé et Pierrugues, demeurant rue Saint-Honoré, 338, qui s’engageaient à fournir les quantités demandées non seulement à Paris et dans les châteaux impériaux, mais en campagne. Un d’eux, à cet effet, accompagnait toujours le quartier général. Ils livraient les vins et les liqueurs dans des bouteilles uniformes, manufacturées à Sèvres et marquées d’une N couronnée. On ne leur payait que les bouteilles consommées.

Le vin de Chambertin, de cinq à six ans, que buvait l’Empereur, coûtait, comme les vins de Romanée, de Clos-Vougeot, de Montrachet de même date et comme le Lafitte de dix à douze ans, six francs la bouteille. L’Empereur avait à ce point l’habitude de ce vin de Chambertin qu’il eut grand peine à Saint-Hélène à s’habituer au Claret, et que ce fut une des petites souffrances de la captivité. Dès la campagne d’Égypte, c’était ce vin qu’il buvait uniquement, lui-même en porte témoignage : quand après la victoire d’Elchingen, il va coucher à Ober-Falheim, où il trouve tous ses bagages pillés, jusqu’à son vin de Chambertin, « il re-

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marque gaiement qu’il n’en a jusqu’ici jamais été privé, même au milieu des sables de l’Egypte. » Au surplus, cette gourmandise est la seule qu’on lui connaisse, et elle est bien bornée, car il ne passait jamais une demi-bouteille. On ne servait au déjeuner aucun autre vin, après déjeuner aucune liqueur.

Il ne paraissait sur la table de l’Empereur que de la vaisselle plate en argent ciselé, et décorée des armoiries impériales. Quelque argenterie dalant du Consulat était pourtant marquée d’un B. Sauf les cloches, d’ordinaire surmontées d’un aigle, l’argenterie, d’usage courant, était fort simple et se tenait dans les modèles usités : les salières, par exemple, étaient à coquilles, à cygnes ou à caducées, les huiliers à cygnes, à galeries, à caducées, à têtes de femmes, à pilastres. Sauf les pelles à sel vermeillées, tout était en argent. On ne servait en vermeil qa’au dîner du dimanche et aux grandes occasions, au contraire de ce qui se passait chez les princesses qui étaient toujours servies en vermeil.

Ce n’était pas pourtant que l’argenterie manquât : dès la campagne d’Égypte le général Bonaparte avait pour son usage de la vaisselle plate, très légère et fort portalive qui, plus tard, servit de modèle pour la vaisselle dite de chasse^ mais il en resta à peine quelques spécimens, tous les bagages du général ayant été volés entre Fréjus

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et Aix. Pendant le Consulat, au début, il avait fallu se contenter de peu, et on n’avait pu se monter que par degrés. Le service fourni par Biennais, en l’an X, ne suffisait pas même pour les grosses pièces et il fallait, à chaque grand dîner, en prendre en location. Quant à la vaisselle, on se servait d’un service de porcelaine blanc et or, marqué d’un B en or, fourni par Séjournant et payé, compris les tasses et soucoupes à guirlandes de lauriers, les carafes et les verres en cristal taillé, marqués d’un B, 23 463 fr. 30. Peu à peu l’on s’était agrandi et, en l’an XI 11, outre l’admirable service en vermeil, olfert, à l’occasion du Sacre, par la ville de Paris, l’Empereur possédait un service de vermeil pour 24 couverts, une argenterie neuve toute marquée à la lettre B, avec quatre-vingt-seize plats d’entremets, quatre-vingtseize plats d’entrée, trente-deu.x plais de rôts et le reste à proportion, mais pour les desserts, il n’avait encore que les couverts et les accessoires de vermeil. Comme surtout do table, on devait emprunter, au Garde-meuble, un Apollon conduisant les quatre chevaux du Soleil qu’on accompagnait, à l’occasion, de divers Hercules accomplissant ses travaux. En 1806, l’argenterie augmentée par une série d’achats atteint au poids de 24 449 hectogrammes. Complétée d’une façon définitive en 1811, elle est estimée, dans les Palais de Erance seulement, à une valeur de 2 103 301 fr. 48 centimes, sans compter

843 791 fr. 74 centimes en Toscane, à Rome et en Hollande.

Napoléon déjeuna toujours seul, sauf pendant le temps très court entre le second mariage et les couches de l’Impératrice. Jamais Joséphine ne déjeuna avec lui, et, après la naissance du Roi de Rome, l’Ëmpereur reprit ses habitudes solitaires, qui lui étaient plus commodes. A partir de la naissance de son fils, la gouvernante des Enfants de France, M“° de Montesquiou, eut ordre de le lui amener chaque jour au moment du déjeuner. Il le prenait sur ses genoux, lui faisait goûter de son eau rougie, lui mettait aux lèvres un peu de jus ou de sauce qu’il trouvait sous sa main. de Montesquiou se récriait, l’Empereur riait aux éclats, — ce fut pour son fils et avec son fils qu’il eut ses seules gaîtés bruyantes, — et l’enfant-roi riait avec lui. L’Impératrice souvent était présente et s’amusait aussi de ces petites scènes.

Elles étaient familières à l’Empereur qui, dès longtemps, aimait que, à son déjeuner, on lui amenât ses neveux. On connaît le tableau de Ducis où il s’est fait représenter entouré de tous les enfants de la Famille qui jouent près de lui pendant qu’il déjeune. C’est à Saint-Cloud, il est vrai : mais, quand, le 27 février 1809, le baron Lejeune, arrivant d’Espagne porteur de la nouvelle de la prise de Saragosse, est reçu aux Tui-

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ieries, il trouve l’Empereur assis près d’un guéridon, ayant sur ses genoux un joli enfant de trois ans. Tous deux prennent leur repas à la même fourchette, et, pendant la conversation, l’Empereur caresse beaucoup l’enfant, fils aîné du roi Louis. Après son repas, l’Empereur prend du café. L’enfant, qui a tendu ses petits bras pour saisir la lasse et boire aussi, est surpris par l’amertume de la liqueur et fait une vive grimace en repoussant la tasse. L’Empereur en rit beaucoup et dit à son neveu : « Ah! ton éducation ■n’est pas encore faite puisque tune sais pas dissimuler. »

Quelquefois, l’enfant taquiné se rebiffait : Ln jour qu’il a à déjeuner les deux fils de Louis, il fait tourner la tête à l’aîné et lui enlève son œut à la coque. Le garçon, qui a trois ans, prend son couteau et dit à l’Empereur . « Rends-moi mon œuf ou je te tue. — Comment, coquin, tu veux tuer ton oncle? » L’autre n’en démord pas : « Rends-moi mon œuf ou je te tue. » Et l’Empereur rend l’œuf en disant à son neveu : « Tu seras un fameux gaillard. »

Avec le frère défunt de Napoléon-Louis, Napoléon-Charles, c’étaient bien d'autres jeux encore : il le prenait dans ses bras, lui montrait le jardin, lui disait : « A qui ce jardin-là? — A mon oncle. » Et il lui tirait les oreilles en lui disant : « Après moi, ce sera pour toi : j’espère que tu auras un bon héritage. » 11 lui passait tout, ravi de l’en-

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tendre, quand il voyait des soldats dans le jardin, crier : « Vive Nonon le soldat! », s’amusant aux fables qu’il lui faisait réciter, gaminant avec lui au point de le tenir sur son genou pour lui faire manger des lentilles une à une, ayant poui' lui les mêmes faiblesses qu'en 1804, quand il se le faisait apporter à Malmaison pendant le dîner le mettait sur la table, et riait comme un fou, à le voir toucher aux plats et renverser tout ce qui se trouvait autour de lui.

Avec les enfants de Caroline et d’Élisa, ces plaisanteries réussissaient moins : moins habitués à ces façons, moins respectueux de l’oncle, moins élevés peut-être à l’aimer, entourés de serviteurs plus courtisans, ils se fâchaient à l’occasion comme le petit Achille Murat auquel il tire les oreilles et qui se rue sur lui, le poing levé, en criant : « Vous êtes un vilain, vilain méchant. » Un matin qu’il fait déjeuner avec lui Napoléone Bacciochi, qui a cinq ans, il lui dit : « Comment, mademoiselle, j’ai appris de belles choses I vous avez pissé au lit, cette nuit. » Et la petite, avec un air imposant, se lève toute droite sur son petit fauteuil : « Mon oncle, si vous n’avez que des bêtises à dire, je m’en vais, i)

D’autres enfants, le petit Léon, le petit Walewski, lui étaient parfois amenés à son déjeuner : avec ceux-ci encore il avait un lien et il était simple qu’il s’inquiétât d’eux; mais les enfants de ses domestiques, comme le fils de Roustam,

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qu’il caressait, dont il provoquait les reparties et le familier tutoiement, dont il frottait gaîment les oreilles, ne pouvaient Tamuser que s’il avait à un degré particulier le goût des enfants. Il l’avait, en effet, au point que, dans ses lois, il prenait d’abord leur intérêt, et que s’il savait refuser bien peu de chose aux femmes, il n’est pour ainsi dire pas d’exemple que, lorsqu’on employait un enfant pour lui adresser une demande, il l’ait repoussée.

Il n’y avait pas que des enfants admis au déjeuner de Napoléon : c’était l'heure où il recevait les artistes et les savants. Talma était un des familiers, et l’Empereur causait avec lui d’art dramatique, se plaisait à lui donner des avis, avis bien payés, car, de 1806 à 1813, Talma, en dehors de ses appointements, a reçu sur la caisse des théâtres, en gratifications, la somme de 195 200 francs. Puis, c’était Denon, le directeur général des musées, que Napoléon entretenait des tableaux qu’il voulait voir exécuter, du goût d’art qu’il prétendait développer dans la nation et qui remplissait, auprès de lui, d’une façon si distinguée les fonctions attribuées jadis au directeur général des Bâtiments royaux.

Au début, c’est-à-dire au moment de l’expédition d’Égypte, quand Denon, présenté à M”"” Bonaparte par M“° de Cresny, sa maîtresse, avait sollicité d’accompagner le général, Bonaparte

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y avait eu une vive répugnance : d’abord, il se méfiait de cette de Cresny, laquelle était fort liée avec Joséphine, lui rendait de menus services d’un caractère fort douteux et en recevait des services plus sonnants; puis, il goûtait peu les hommes à femmes et qui prenaient des femmes pour les protéger. Or, le chevalier de Non, alors qu’il était gentilhomme ordinaire et secrétaire d’ambassade, n’avalt guère fait autre chose que de s’avancer par les femmes. Ce qu’on savait de lui, ce n’était point sa diplomatie avisée et patriote qui, à Naples, lui avait valu sa disgrâce : c’étaient son joli petit conte : Point de Lendemam^ ses amours avec la reine Marie-Caroline, ses priapées que, d’une pointe si spirituelle et si libre, il griffonnait en tous les coins, sa tête de satyre qui, malgré sa laideur, n’avait guère rencontré de cruelles : il fallut donc que tout le monde s’y employât pour que le général en chef emmenât avec lui un tel personnage. Mais bientôt, dès la traversée, puis en Egypte, il fut charmé par cette conversation si vive, si spirituelle et si nourrie, par cette infatigable curiosité qui poussait Denon à risquer sa vie pour prendre un croquis, par cette vision qu’il avait si juste et si graphique des faits contemporains, par cette instruction encyclopédique qui en faisait le meilleur juge en matière d’art, l’homme le plus compétent pour mener à bien une immense entreprise i celle de substituer aux sujets antiques ou aux

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sujets de pure imagination que s’obstinaient à traiter les artistes, les sujets puisés dans Thisloire de leur temps. Dans ces conversations de l’Empereur avec Denon, ont été arrêtés, d'une façon précise, les sujets des tableaux et des statues que l’Empereur faisait exécuter. Pour en recueillir les éléments, Denon, accompagné de peintres habiles, suivait en campagne le quartier général et faisait dessiner sous ses yeux ou dessinait luimême les scènes les plus intéressantes. Et aussi, il parcourait les musées des villes conquises et choisissait les tableaux qui complétaient le Musée- Napoléon. Il allait ensuite muni de pleins pouvoirs en Italie, et rapportait les œuvres d’art uniques ou proposait l’achat des collections les plus importantes. Rien ne lui échappait, et par lui rien n’échappait à l’Empereur qui, dès lors, s’enflammait, ne quittait pas la piste, portant à ses poursuites une passion qui étonne. Ce n’est ni la faute de Napoléon, ni la faute de Denon si l’on ne voit pas au Louvre, près des statues Rorglièse, à côté des Noces Aldohrandines, la suite complète des marbres d’Egine.

Fontaine, l’architecte, en l’honnêteté et la droiture duquel Napoléon avait pris une entière confiance, le ‘seul homme, depuis Mansard, qui ait fait grand, même en de petits espaces, le seul qui ait, avec un style nouveau, trouvé une formule, à la fois sévère et majestueuse de la décoration intérieure, apportait ses plans pour le

palais idéal, le palais rêvé que l’Empereur se plaisait à imaginer, à tailler et à bâtir sur le papier et où il cherchait à fondre et à combiner tous les agréments de ses divers quartiers généraux, les palais de tous les souverains d’Europe.

Puis, c’étaient les compagnons d'Égypte, toujours les bien accueillis, Berthollet, le chimiste, généralement <à court d’argent et qui ne partait pas sans en emporter; les deux géomètres Costaz et Monge, celui-ci surtout à qui l’Empereur avait conféré, avec le titre de comte de Peluse les hautes dignités du Sénat et de la Légion.

C’est aussi au déjeuner, que, parfois les peintres officiels sont admis à prendre un croquis d’après lui : ainsi Gérard. David a sa charge de premier peintre, dont il voudrait étendre les fonctions à une sorte de dictature de l’art, et qui lui permet de se rapprocher, et pour Isabey, s'il apparaît, c’est bien moins comme entrepreneur des miniatures que comme dessinateur du Cabinet, comme inventeur des armoiries et arrangeur des cérémonies : mais sa faveur du temps du Consulat est un peu tombée et, par certaines familiarités qu’il s’est permises, il a perdu la place tout à fait à part qu’il aurait pu prendre dans la maison.

Avec ces hommes, qui tous ont du talent, de l'esprit et des connaissances, l’Empereur aimait à promener sur tous les sujets l’activité de son esprit et chacun de ceux qui ont été admis à ces

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entretiens (.t (jui en ont, comme Isabey, Monge» Fontaine et Talma, laissé quelque trace écrite, atteste la grâce, l’amabilité, la gaîté qu’y apportait Napoléon, la compétence avec laquelle il parlait et comme il savait enregistrer dans son imperturbable mémoire jusqu’aux plus petits faits.

Souvent, lorsqu’il n’avait pas d’autre interlocuteur, il posait des questions au préfet du Palais qui, debout, le chapeau sous le bras, regardait le maître d’hôtel faire son service : « Où a-t-on acheté cela? Quel prix cela coûtet-il? » Et quand on lui avait répondu, très souvent il disait : « Cela était beaucoup moins cher quand j’étais sous-lieutenant. Je ne veux pas payer plus cher que les autres. »

Il fallait payer pourtant pour avoir dans ses cuisines, ces cuisines des Tuileries où l’on étouffait, où il ne se passait pas de saison « où il ne pérît quelqu’un à cause de la vapeur de charbon » (c’est Fontaine qui parle ainsi), des artistes tels que Farcy, premier chef, Lecomte, chef, Lebeau, chef pâtissier, qui fut, dit-on, « le régénérateur de la pâtisserie française, et qui, dès son entrée dans la maison du Premier Consul, avait fait sensation par les jolies pièces montées dont il était l’inventeur » : aux dîners du quintidi, on avait admiré un passage du pont de Lodi, un passage du Tagliamento et surtout un passage du pont d’Arcole, en sucre filé, biscuit, pastillage et nougat, qui étaient d’un artiste. Lebeau faisait toute la

pâtisserie, même pour les grands bais. Avant son entrée, les pièces montées, senles, étaient fournies par Bailly, pâtissier^ rue Vivienne. On ne saurait garantir une anecdote relative au prix d’un vol-au-vent, acheté au dehors et servi par Réchaud, qui n’était point d’ailleurs maître d’hôtel de Napoléon, mais dé Joséphine. Il semble qu’il eût été singulièrement imprudent qu’on fit venir d’un pâtissier les plats destinés à la table impériale, surtout des plats en croûte, et c’est ce qui explique pourquoi Lebeau est un des seuls serviteurs qui, dans les cuisines, soient restés depuis le début du règne jusqu’à la fin.

Leg cuisiniers, eux, changeaient très fréquemment, Etait-ce à cause de la mauvaise aération des cuisines, ou de la sévère économie établie dans la maison et qui les réduisait strictement à leurs 2,400 francs de gages? Après Gaillon qui avait accompagné le général en Égypte et qui fut retraité avec la place de garde des bouches à Fontainebleau; après Danger, qui avait aussi fait l’expédition d’Égypte et qui avait même couru péril de mort lorsque, au retour, l’argenterie fut volée à six lieues d’Aix, en Provence, on voit se succéder, depuis 1802, Venard de La Borde, Goulon, Farcy, La Guipière, l’artiste que Murat attache à sa pérsonne et qui meurt au retour de Russie, Debray, Lecomte, Heurtin, Lacombe, Lemoigne; Ferdinand est cuisinier à File d’Elbe. Un nommé Dousseau chef de cuL

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sine pendant les Cent-Jours. C’est, on le voit, une mutation constante : mais il faut ajouter que parmi ces noms sont compris, outre ceux des chefs de cuisine proprement dits, ceux des chefs d’emploi, lesquels, lorsqu’on parlait en campagne, étaient dispersés dans les divers détachements de la Maison de façon que l’Empereur trouvât à peu près partout où il allait un service complet. Malgré ces changements fréquents, ce fut encore dans l’ancienne Maison impériale que l’on trouva, après dix essais infructueux, un homme assez dévoué pour venir à Sainte-Hélène : Ce fut Chandelier, page rôtisseur en 1813, qui était passé dans la maison de la princesse Pauline et qui, dès qu’il en reçut la proposition, accepta avec empressement la mission de dévouement qu’on lui offrait. Il partagea avec les autres serviteurs les soins à donner au Proscrit et son nom désormais immortel est inscrit dans le Testament.

Il était assez rare que l’Empereur prolongeât son déjeuner : ce n’était que les jours où il éprouvait, comme il le disait, le besoin de fermer son cabinet et de donner un peu de repos à son cerveau. D’ordinaire, après avoir pris sa tasse de café accoutumée, il rentrait dans son appartement intérieur; mais, souvent, avant de se mettre au travail, il descendait par le petit escalier et faisait une courte visite à l’Impératrice. Chez Joséphine, cette visite tombait au moment où elle déjeunait avec les dames qu’elle avait invitées, et ce remue-ménage distrayait l’Empereur quelques instants. Chez Marie-Louise , dont la vie était bien plus morne, la conversation tombait vite. Napoléon, qui s’était assis sur un fauteuil', se laissait aller à quelques instants de sommeil. Chez l’une ou chez l’autre, ce n’était qu’une apparition qu’il faisait, car la besogne l’attendait et rien ne prévalait sur le travail.

La pièce dont Napoléon avait fait son cabine

était d’une médiocre grandeur. Elle était éclairée par une seule fenêtre pratiquée dans un angle et donnant sur le jardin.. Le meuble principal, placé au milieu, était un magnifique bureau chargé de bronzes dorés et supporté par des griffons. Le couvqrclefde la table glissait sur une coulisse, de façon qu’il se fermât sans qu’on dérangeât les papiers. Sous le bureau, et vissée au plancher, se trouvait une armoire à coulisse, où, chaque fois que l’Empereur sortait, on plaçait un portefeuille dont lui seul tenait la clef. Le fauteuil du bureau était de forme antique ; le dossier en était couvert d'une tapisserie de Casimir vert dont les plis étaient retenus par des cordons de soie et les bras se terminaient par des têtes de griffons. L’Empereur ne s’asseyait guère danâ son fauteuil que pour donner des signatures. Il se tenait habituellement à droite de la cheminée, sur uJue causeuse recouverte de taffetas vert près de laquelle était un petit guéridon qui recevait sa correspondance du jour. Un écran à plusieurs feuilles le défendait de l’ardeur du feu. Dans le fond du cabinet étaient placés en équerre dans les encoignures, quatre corps de bibliothèque, et entre les deux qui occupaient le mur du fond se trouvait une grande pendule régulateur du genre de celle qui fut, en 1808, fournie par Bailly pour le cabinet de Compiègne et payée 4 000 francs.

Lorsqu’il n’était encore que consul, Napoléon avait songé à faire construire, soit dans cette

pièce, soit dans le salon voisin, une bibliothèque composée de seize corps, de soixante-seize pieds de pourtour et pouvant contenir dix mille volumes. Le catalogue des livres du Cabinet particulier, publié récemment, ne semble point en comporter un nombre si considérable ; mais les livres énumérés n’auraient pu toutefois tenir dans les quatre corps de bibliothèque que Ton voit figurés. 11 se trouvait encore des livres dans l’arrière cabinet, des livres dans le cabinet du gardien du portefeuille, à côté de la chambre à coucher, des livres aussi dans le Petit appartement.

En face de la cheminée, une longue armoire vitrée à hauteur d’appui, à dessus de marbre, contenait les cartons et portait les volumes à consulter et les papiers courants, sans doute aussi la statuette équestre de Frédéric II, que l’Empereur avait constamment sous les yeux. Cette statuette était l’unique objet d’art qu’il eût personnellement désiré.

Dans l’embrasure de la fenêtre, était la table du secrétaire intime. Quelques chaises garnissaient la pièce. Le soir, pour éclairer son bureau, Napoléon se servait d’un flambeau à deux branches, à grand abat-jour de tôle, du genre de ceux qu’on nomme flambeaux de bouillotte.

Du cabinet, on pénétrait dans l’arrière-cabinet, meublé de quelques chaises recouvertes en maroquin vert et d’un secrétaire à cylindre, chargé d’ornements en bronze doré et plaqué

d’une marqueterie de bois de rose représentant des instruments de musique. La décoration de la pièce rappelait son ancienne destination de boudoir. Tous les sujets qui y étaient peints faisaient allusion aux occupations de femme, auxquelles, du plafond, présidait la reine Marie- Thérèse sous les traits de Minerve. Le long d’un des murs, courait une bibliothèque à hauteur d’appui. C’était dans cette pièce que, d’ordinaire, l’Empereur recevait ses ministres et qu’il donnait audience avant le lever, dans la journée et le soir. Jamais, on ne saurait trop le répéter, une personne étrangère n’entrait dans le cabinet de travail.

On devrait être très exactement renseigné sur la décoration de ce cabinet dont quatre tableaux pour le moins ont eu la prétention de rendre l’aspect. A bien des égards, ceux de Gérard, de David et de Vigneron concordent, mais celui de Garnier que Meneval dit avoir été fait d’après nature, et qui est gravé dans l’ouvrage de Landon, déroute entièrement. On y voit des bustes placés au devant des bibliothèques, des statues érigées au fond de la pièce, que des colonnes divisent en deux parties inégales, des bas-reliefs, tout un appareil combiné pour un cabinet d’apparat, non pour un cabinet de vrai travail. Meneval affirme avoir revu ce tableau chez le comte Le Marois qui l’aurait retrouvé par hasard et ra-

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• ry. -

clieté. Or, à la vente du comte Le Marois, on a vu un portrait de Napoléon par Garnier, exactement dans le même mouvement que dans le tableau gravé par Landon, mais sans aucun accessoire et ne montrant rien du cabinet. Ou Meneval n’avait point revu, malgré son dire, le portrait acheté par M. Le Marois, ou sa mémoire l’a trompé, mais, en tout cas, le cabinet que Garnier a représenté et qu’on voit gravé dans Landon n’est point celui des Tuileries. Tel le cabinet aux Tuileries avait été sous l’Empire, tel il était resté sous la Restauration et toutes les descriptionsqu’on en a concordent. Le mobilier, comme on Ta vu, était sommaire. Quant à la décoration elle était telle que du temps de Marie-Thérèse. Dans les panneaux, heureusement aux trois quarts cachés par les bibliothèques, sept paysages de Francisque Milet, dans la manière du Poussin, des paysages en hauteur démesurée, très médiocres, poussés au noir à n’y rien reconnaître. Les autres peintures, un peu moins sombres, étaient de Nocret ; le tableau delà cheminée, tout mythologique, c’était Minerve, à qui Mercure présentait diverses femmes qui lui rendaient hommage: Minerve, c’était Marie-Thérèse. Au plafond, encore Minerve, couronnée par la Gloire et entourée des Génies des Arts ; en pendentifs, entre les jiaysages de Milet, des médaillons allégoriques : la Douceur, la Fidélité la Candeur, la Foi, la Sculpture et TArchiteclure. Il fallait être aussi

indifférent aux objets extérieurs que l’était l’Empereur pour passer sa vie en cette somptueuse et triste auberge, ne pas éprouver le besoin maladif d’en renouveler l’aspect.

Dans le cabinet topographique qui suivait, aucun luxe ; seulement, de grandes tables et des casiers, où étaient rangées les cartes dans un ordre parfait. La pièce était fort basse, car, après avoir demandé dès quinquets pour éclairer l’ensemble des casiers, le directeur du bureau réclamait des fumivores pour garantir le plafond du feu trop ardent des quinquets.

Deux petites pièces encore : l’une, occupée jour et nuit par le garde du portefeuille, avait des tableaux de Noël Coypel et un plafond du même peintre représentant l’Aurore au milieu des amours; l’autre, l’antichambre, avec un cabinet pour les garçons de garde-robe, ouvrait par une porte à guichet, gardée par un huissier du Cabinet, sur les corridors des Tuileries, et par une autre porte, sur l’arrière-cahinet. Le garde du portefeuille de service était en habit, veste et culotte de Casimir noir avec trente-quatre brandebourgs sur l’habit; l’huissier, dans le même costume que son collègue de l’Appartement d’honneur.

Voilà le théâtre, voici les acteurs ; le principal compagnon de Napoléon, c’est le secrétaire intime^ dénommé secrétaire du 'portefeuille en

1 806 ; c’est Bourrienne jusqu’en 1 802, Meneval de t802 àl813, Fain, de 1813 à 1814. Fain avait fait son apprentissage sous Meneval et le suppléait au besoin depuis 1806. Ces trois hommes ont été le plus avant dans la confiance et l’intimité de Napoléon. Il ne s’est séparé de Bourrienne qu’avec douleur et lui a gardé jusqu’à la fin des mansuétud es qui étonnent.

Meneval, bien moins fin, bien moins intelligent que Bourrienne, même un peu naïf, mais d’une assiduité rare, d’une probité absolue et d’une discrétion à toute épreuve, était le serviteur qui convenait. Il avait le don de la présence réelle et continue. Avec un traitement de 24 000 francs, la qualité et les appointements de maître des requêtes, le titre de baron, une dotation annuelle de 30 000 francs, il était un inconnu pour la Cour, si bien que, en 1813, beaucoup de chambellans ne le connaissaient pas : il passait sa vie entre l’Appartement intérieur, l’Appartement secret et les quatre pièces qu’il habitait aux Tuileries, sur le corridor noir, à côté de Constant, à l’étage des domestiques. Nulle représentation pour lui, point de congé, point de sorties ou de relations : une vie de cloître.

Fain, qui avait le litre de secrétaire archiviste depuis le mois de février 1806, était habitué à cette vie lorsqu’il fut appelé à remplacer Méneval en 1813. Il avait une valeur d’esprit supérieure à celle de son collègue, et ses livres en

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témoignent. Ils sont en même temps d’une honnêteté rigoureuse, d’une véracité complète et d’une scrupuleuse exactitude. Fain qui avait reçu de l’Empereur une pension en août 1808, touchait 18 000 francs par an sur les états; une dotation de 20 000 francs était attachée à son titre de baron, et il était gratifié, de plus, de sommes importantes en diverse#'occasions (18 000 francs en août 1808, 100 000 francs le 27 juin 1813, 50 000 francs en avril 1814, etc.) Meneval et Fain, auxquels il faut ajouter sans doute un commis archiviste du nom de Bary, à 6 000 francs par an, constituent seuls, en fait, le personnel du Cabinet.

Meneval a pour garçons de bureau les gardes du portefeuille Landoire et Haugel qui, armés d’un sabre dont l’Empereur même a arrêté le modèle, l’accompagnent à tour de rôle en campagne. Ils reçoivent un traitement de 4 800 francs et de nombreuses gratifications (de 2 000 à 6 000 francs). Ils sont, eux aussi, d’intime et d’entière confiance, étant au service au moins depuis le Consulat. Fain a un garçon de bureau à 1 500 francs, Ribert, un comparse.

En dehors de Meneval et de Fain, l’Empereur avait eu, de 1806 à 1809, secrétaire rapporteur des pétitions : Deschamps, protégé particulier de l’impératrice Joséphine et son secrétaire des commandements, de son métier poète, et faisant tout ce qui concernait son état depuis les paroles

à'Ossian ou les Bardes, opéra en cinq actes, jusqu’à celles de La Succession, opéra-comique en un acte. Napoléon lui avait attribué un traitement de 12 000 francs, mais il n’avait pour ainsi dire jamais fait appel à ses services.

Bien plus importants, quoique par intermittences, et pas dès le début, les secrétaires du Cabinet. Lorsque l’Empereur les institua le 30 vendémiaire an XIII, il avait l’intention que les deux secrétaires du Cabinet, tous deux conseillers d’Etat, reçussent directement sa pensée, l’un sur tout ce qui aurait rapport à la Guerre et à la Marine, l’autre sur tout ce qui toucherait l’Intérieur et les Finances. Il ne nomma qu’un titulaire, Clarke, dont il avait apprécié l’esprit dès la première campagne d’Italie, où il eût pu aussi prendre une idée de son caractère.

Clarke était d’une ancienne famille irlandaise attachée de longue date au service de la France : son grand-oncle, M. de Lee, avait été lieutenantgénéral et cordon rouge; son père était major dans le régiment de Bulkeley avec commission de colonel ; son oncle, M. Shec, était secrétaire général des hussards et favori du duc d’Orléans. Ce fut lui qui aida le plus à sa carrière. La protection du duc de Filz James lui avait valu deux pensions, l’une de 300, l’autre de 200 livres, mais la protection de Shée lui valut le grade de capitaine de remplacement dans le régiment d’Orléans

Dragons. De lui-même, il avait, ce qui sert plus pour arriver que l’ambition même, la faculté de lâcher à l’occasion ses protecteurs à mesure qu’ils avaient cessé d’être utiles : ainsi le duc d’Orléans, ainsi Custine, ainsi Carnot, ainsi sa propre femme « une citoyenne plus que du commun » qu’il se vantait pendant la Révolution d’avoir épousée, qui lui était un brevet de civisme et dont il divorça dès 1795 : ainsi toutes gens et toutes choses. A ce moment, il était tout à Bonaparte ou à Napoléon, et pour être employé ne négligeait ni une démarche, ni une attention, risque même à se rendre importun. Il en tira cette place, ce titre et ce gros traitement de 25 000 francs, mais l’embarras de l’aller chercher pour lui dicter, ramena bientôt l’Empereur à Meneval, et, dans le courant de la campagne de 1805, où Clarke l’avait suivi, il le nomma gouverneur de Vienne, puis il le chargea de missions, le fit, en 1 806, gouverneur de Berlin, et enfin ministre de la Guerre en 1807.

Les deux places de secrétaires du Cabinet restèrent vacantes jusqu’au mois de février 1809. A cette époque, l’une fut, sur la proposition de M. Maret, donnée à M. Édouard Mounier, auditeur au Conseil d’État depuis 1806, le fils de Mounier de la Constituante. Mais, bien que les appointements fussent maintenus à 25 000 francs les attributions primitives furent singulièrement restreintes. Mounier devint le chef du bureau des traducteurs attachés au cabinet ; ce bureau, placé

au Carrousel, dans une des maisons non encore démolies, avait pris une assez grande extension pour occuper en 1812 dix employés (il y en a huit dès 1809), ayant 33 100 francs de traitement. Les dépenses extraordinaires de traduction mon« taient en outre à 28 800 francs par année.

Mounier était admirablement préparé à un tel travail. Élevé dans celte curieuse institution du Belvédère que son père avait fondée à Weimar pendant son émigration, il savait à merveille l’anglais, l’allemand, l’italien et connaissait la plupart des langues européennes. Appelant auprès de lui son ancien prolesseur Duvau, qui écrivait l’allemand comme un Allemand, il organisa son bureau de telle façon que l’Empereur était tenu constamment au courant de ce qui s’imprimait et se publiait en Europe. Il accompagna le quartier général dans les campagnes de 1809, 1812 et 1813. 11 reçut en 1809 la décoration de légionnaire, en 1810 le litre de baron, une dotation de 10 677 francs sur les domaines de la Poméranie suédoise, et le grade de maître des requêtes ; en 1811, une action du journal de l’Empire; en 1813, l’aigle d’or de la Légion, la décoration de commandeur de la Réunion et la place d’intendant des Bâtiments de la Couronne. Cela prouve que l’Empereur appréciait ses services. Reste à savoir si Mounier était aussi sûr qu’il était intelligent. La plupart des traducteurs introduits par lui, tels que Gourbillçn et Duvau,

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sont suspects ; lui-même est d’une fidélité douteuse. Il avait été attaché de trop prés à la personne de Napoléon pour que la Restauration, en le comblant de faveurs, n’ait point eu à reconnaître des services antérieurs.

La seconde place de secrétaire du cabinet ne fut occupée qu’en 1810 par M. Deponthon, officier du génie des plus distingués, qui avait débuté à l’armée d’Italie, avait fait toutes les campagnes, et que l’Empereur s’était attaché comme officier d’ordonnance dès 1806. Obligé par le règlement de le faire sortir de sa Maison militaire lorsqu’il lui avait conféré le grade de chef de bataillon, Napoléon ne l’en avait pas moins gardé sous sa main, l’avait employé à des missions et avait imaginé ce moyen de reprendre auprès de lui un auxiliaire précieux qui savait voir et rendre compte.

Ainsi les deux secrétaires du Cabinet ne travaillaient pas au Cabinet, Mounier ayant ses bureaux en dehors du Palais, Deponthon étant le plus souvent en voyage. Mais restaient deux éléments nécessaires à l’alimentation de la pensée de Napoléon : les cartes et les livres ; le bureau topographique fournissait les unes, le bibliothécaire apportait les autres.

Le chef du bureau topographique^ que l’Empereur voulait pouvoir consulter à toute heure, était sans contredit un des hommes les plus émi-

nents en son genre qui se soient produits. Depuis le siège de Toulon, l’Empereur connaissait ce Bâcler d’Albe, qui déjà, avant la Révolution, avait un talent particulier de dessinateur et de leveur de plans, et qui venait de passer sept années dans les Alpes à en étudier la cartographie et à en peindre les sites les plus pittoresques. Bonaparte l’avait nommé adjoint à l’état-major de l’artillerie, et dès qu’il avait été appelé au commandement de l’armée d’Italie, il avait chargé Bâcler d’Albe de son cabinet topographique. Peu à peu il l’avança en grade jusqu’à le faire, en 1813, général de brigade, après lui avoir conféré, en 1809, le titre de baron, avec une dotation de 10 000 francs. Point à parler des gratifications, des plus fréquentes.

Bâcler d’Albe n’avait pas seulement mission de tenir constamment au courant, à Paris et en campagne, la carte des mouvements accomplis par les armées en y piquant des épingles de couleurs variées, de préparer par le même procédé, sous les ordres directs de l’Empereur, les opérations ^à venir: il était, pour Napoléon, si on peut ' ainsi parler, le réalisateur de la carte. Doué d’une prestigieuse facilité, il était capable de figurer, uniquement d’après la carte et sans se tromper d’une ligne, le panorama des lieux où l’Empereur comptait livrer bataille. Sur ces hachures, sur ces courbes, sur ces points noirs ou blancs, il voyait et faisait voir, existant et tel que dans la

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naturé, non pas le terrain abstrait, mais en quelque sorte le terrain vivant des campagnes futures. 11 inventait dès lors ou il retrouvait cette méthode aujourd’hui si justement en faveur ; il l’appliquait de génie , en peintre qu’il était et qui a laissé de son temps quelques représentations qui sont entre les plus intéressantes qu’on puisse rencontrer.

Sous les ordres de Bâcler d’Albe, deux ingénieurs géographes, mais de médiocre notoriété : Duvivier et Lameau, qui après 1814 reprirent leur rang de capitaines dans le corps d’où ils étaient sortis ; en 1813 seulement, comme souschef de bureau, un ancien officier d’ordonnance de l’Empereur, Athalin, celui qui fut plus tard aide de camp du duc d’Orléans, lieutenant général et pair de France.

La Bibliothèque, d’apparence, avait deux titulaires ; mais l’un n’y était que pour la gloire et le traitement : l’Empereur ne lui demanda jamais rien. 11 avait nommé l’abbé Denina de Turin son bibliothécaire parce que Denina avait rempli ces fonctions, ou plutôt avait eu ce titre près de Frédéric II. La pensée du roi de Prusse obsédait l’esprit de l’Empereur. L’étude qu’il avait faite de ses campagnes dès sa jeunesse et qu’il reprit à Sainte-Hélène, les habitudes de costume qu’il lui avait empruntées, la statuette de Frédéric, unique ornement de son cabinet, la vénération

portée aux trophées enlevés à Berlin, la visite à son tombeau, tout, jusqu’à ce choix de Denina pour bibliothécaire, montre son admiration pour celui qu’il appelait « le Tacticien par excellence ».

L’autre bibliothécaire fut Ripault, pendant tout le Consulat et jusqu’au 9 septembre 1807. Ripault était un homme de grande valeur, qui avait accompagné Bonaparte en Égypte. Ce fut lui qui organisa les bibliothèques des Tuileries, de Lacken, de Malmaison, de Saint-Cloud, de Fontainebleau, de Rambouillet et les petites bibliothèques du Cabinet dans toutes les résidences ; de plus, il avait été chargé, dès l’an XI, de l’analyse de tous les journaux non politiques, de tous les livres, brochures, pièces, affiches, placards, parus dans la décade, du compte rendu des assemblées littéraires et religieuses et des procès de grand éclat; il était l’informateur de Bonaparte, qui voulait, simplement sur son rapport, savoir tout ce qui se passait dans le monde des lettres et même ailleurs.

Ripault, fatigué, se retira en 1807. Son successeur, bien plus connu, fut Barbier, le célèbre bibliographe, qui cumula avec les fonctions de bibliothécaire de l’Empereur celles de bibliothécaire du Conseil d’État. Avec Barbier, Napoléon pouvait être tranquille : point de livre qu’il ne connût et qu’il ne sût se procurer; point de question qu’il laissât sans réponse; point de projet

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de bibliothèque à former où que ce fût et pour quelque usage que ce fût, où il hésitât. Napoléon veut-il composer ses bibliothèques portatives, fonder une bibliothèque des Enfants de France, créer une collection des classiques tirée à quelques exemplaires ; désire-t-il des romans nouveaux ou des ouvrages anciens, tout ce qui a paru sur une question, tout ce qu’on a imprimé dans le monde sur une contrée, voici la réponse, très nette, très claire, très complète, avec les devis s’il en faut, avec des cartes si les cartes sont nécessaires. Et à côté du travail de la bibliothèque, Barbier est encore propre à d’autres travaux, sur l’Université surtout et sur l’Église catholique, car il a été dans les ordres, et pour s’être déprêtrisé à la Révolution, il n’en est pas moins resté catholique à sa façon, à la façon dont l’était la France de jadis, du roi au dernier des séculiers. Il tenait que, hors des doctrines gallicanes, résumées dans les Quatre propositions, il ne pouvait y avoir ni sécurité pour l’État, ni garanties pour l’Église, bientôt livrée par les exagérations ultramontaines aux pratiques d’une dévotion qui touche à l’idolâtrie. Contre ces pratiques et ceux qui les propagent. Barbier ne cesse point de s’indigner, et ses idées sur tous ces points se rapprochent à ce point de celles de l’Empereur qu’il lui devient un excellent auxiliaire, l’un des plus précieux tournisseurs d’arguments que Napoléon ait rencontrés.

Barbier achève de donner sa physionomie à ce Cabinet à la fois le plus restreint par le nombre des personnes et le plus complet par le choix des individus.

Chacun y a sa spécialité, et, pour fournir à chacun les outils nécessaires à son métier, Napoléon ne compte pas. Pour les cartes, il achète toutes les collections qu’on lui présente, même les plans en relief comme celui de la Suisse du général Pfiffer, qui n’est pas sans coûter un gros prix; et, de même, il paye libéralement les levés de ses campagnes anciennes, la mise au courant des cartes des États où la guerre peut mener, ou le tracé des itinéraires successifs qu’ont pu suivre des conquérants en envahissant tel ou tel pays ; il ne recule devant aucune dépense dès que l’utilité lui en est prouvée ; mais point de luxe. Dans les cartes qu’on grave par ses ordres — sauf dans V Atlas des campagnes d’Italie — plus de ces beaux titres où le dessinateur se donne carrière et met un côté d’art agréable et charmant près du travail technique. Ainsi la carte des chasses, quïl fait terminer et rectifier, n’a qu’un titre tout simple et tout ordinaire. Les grands voyages d'exploration, comme celui de M . de Freycinet aux terres australes , par exemple, dont il paye la publication, ont des atlas tout géographiques où rien n’est pour flatter le goût. Les cartes dont il fait usage lui-

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même sont montées sur une toile solide et épaisse, enfermées dans des étuis en carton couverts en basane et que rien ne distingue.

De même des livres : il fait acheter tous ceux qui paraissent, mais il les traite sans respect, uniquement comme des instruments de’ travail. Les reliures, le plus ordinairement en veau d’une qualité médiocre, sont frappées sur les plats des armoiries impériales et du nom de la bibliothèque de laquelle ils font partie, mais cela est fait sans aucun luxe, sans nulle recherche. Les seuls livres bien reliés qu’on trouve à ses armes sont des exemplaires de dédicace ou des ouvrages qu’il a fait habiller pour quelque présent. Alors, et dès qu’il s’agit d’affirmer sa magnificence, il ne ménage rien.

Les livres imprimés par ses ordres à l’imprinaerie impériale, les grands ouvrages destinés à être offerts aux souverains ou aux dignitaires peuvent soutenir la comparaison avec tout ce que l’Imprimerie royale a jamais édité de plus somptueux. Rien n’égale X Iconographie grecque ou romaine^ la Description de l'Egypte^ le Paris de Bal tard, les Fêtes du Sacre et du mariage de Percier et Fontaine, surtout le grand livre du Sacre d’Isabey. Pour les reliures, on peut juger du luxe qu’il y apporte par l’exemplaire du Musée Français, conservé à la section des gravures à la Bibliothèque du Palais

LE CABINET De'tBAVAIL

à Saint-Pétersbourg. Chaque volume a coûté 1 1 000 francs.

Il est vrai que de tels livres ne sont guère portatifs, et c’était cette qualité que pour les livres à son usage l’Empereur estimait davantage, au point de vouloir, pour sa bibliothèque de voyage^ faire imprimer des textes sans aucune marge. Nulle preuve meilleure qu’il n’estime, en les livres, que l’esprit, non la matière.

Il en donne bien d’autres marques : les brochures et les romans dont on emplit sa voiture à chaque voyage, il en coupe les feuillets avec le doigt, et, après les avoir parcourus, les jette par la portière. A Paris et dans les palais, c’est la cheminée qui les reçoit. Un livre l’intéresse-t-il particulièrement, il en couvre les marges de notes au crayon ou à l’encre.

Mais, hormis les brochures et les romans, tout ce qui peut présenter un degré d’utilité est sévèrement et strictement conservé. Nul livre ne peut s’égarer : les précautions sont minutieusement prises. Après l’inscription au catalogue, le livre est frappé d’un timbre : Cabinet de l' Empereur . A défaut d’un timbre, à Sainte-Hélène, c’est un cachet barbouillé d’encre.

Pour le classement dans les armoires, un ordre absolu, méthodique ; la bibliothèque à laquelle il est le plus habitué, celle de Malmaison, sert de type. Dans tous les palais, les livres doivent être rangés comme à Malmaison. Les livres d’un

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Palais ne servent point ailleurs : s’il en emporte en campagne, il a soin de les rendre. Les livres que, de Fontainebleau, il a emportés à l’île d’Elbe, il les restitue à son retour. Un volume de V Histoire de France^ un volume de quinze sous, qu’il a emprunté à la bibliothèque de Vienne en 1809, et qu’on ne peut retrouver, le tourmente pendant plusieurs jours, et il fait racheter tout l’ouvrage pour remplacer le volume égaré. Un livre qu’il a vu et lu ne sort plus de sa mémoire : si le bibliothécaire ne le trouve point du premier coup. Napoléon décrit minutieusement la reliure, indique la couleur des plats et du dos, marque la place où le volume peut avoir été mis et dans quel bureau il doit se trouver.

Pour les papiers, il en est de même. Nul luxe : il a renoncé depuis son avènement à ces admirables en-têtes qu’avait gravés Roger pour les décisions et les lettres consulaires, ces vignettes qui mettent une si précieuse note d’art au milieu des plus sérieuses affaires. A présent, du papier ou du parchemin tout simple, même pour les brevets et les lettres patentes, pour les décrets et les rapports. C’est l’imagination seule des papetiers qui imagine ce double filigrane : d’un côté la tête laurée de l’Empereur ; de l’autre côté, l’aigle impériale. Son papier à lettres est doré sur tranches parce que cela est d’étiquette ; il est d’une pâte solide, résistante et so-

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nore, mais ce n’est point chez lui qu’on trouve ces papiers cà gaufrages variés et symboliques qui sont en ce temps une des élégances féminines.

Par contre, pour classer les papiers, les fiches, les états de situation, nul ne s’y entend comme lui. Les états doivent être tous de dimensions semblables, habillés de reliures uniformes, disposés dans un ordre identique, üe même les budgets. 11 a des portefeuilles où tous les papiers sont classés par ministère et dont il a seul la clef ; d'autres portefeuilles voyagent des ministères aux Tuileries : le ministre a une clef, lui en a une autre. Et ces portefeuilles, c’est lui qui les combine et les ordonne.

Pour les armées et les flottes étrangères, il a des boîtes à compartiments où jouent, sur des cartes écrites, les régiments et les vaisseaux. C’est lui-même qui a commandé ces boîtes à Berthier (peut-être sur des indications fournies par M“° Campan, dont le père, M. Genet, avait inauguré, sous Louis XVI. ce système aux Affaires étrangères). Et c’est lui, sur sa petite cassette, qui paye à Biennais la somme de 2 OoO francs pour ces boîtes.

Il a sur tous les objets, un ensemble de renseignements de même ordre, des dictionnaires des individus par catégories ou par états. Un des neveux de l'Empereur racontait que, chaque jour. Napoléon recevait et portait sur lui, écrit sur un

très étroit morceau de papier, l’état de ce qu’il appelait la fortune de la France et aussi l’état de sa fortune, cette fortune qui n’était qu’une des réserves de la nation, 11 avait ce papier dans sa poche et le consultait plusieurs fois dans la journée.

C’est cet outillage, c’est cet esprit d’ordre et de méthode qu’il apporte à tout, c’est ce personnel dont il s’entoure, qui seuls peuvent, non pas expliquer, mais rendre croyable la somme de travail que Napoléon a dépensée, et qui est dix fois plus considérable encore qu’on ne se l’imagine, car il ne se contente pas d’embrasser l’ensemble : il entre dans le détail jusqu’à la minutie, et, pendant quatorze années, c’est lui qui pense pour quatre-vingt millions d’hommes.

LK TRAVAIL

L’Empereur est rentré dans son cabinet : les portes en sont fermées et bien gardées, nul n’y saurait pénétrer. 11 a enlevé son épée qu’il a jetée, ainsi que son chapeau, sur une chaise, et, après s’être un moment assis sur la causeuse pour revoir les lettres déposées sur le petit guéridon, il a commencé à se promener dans la pièce, de long en large. Le secrétaire est assis à sa petite table, dans l’embrasure de la fenêtre, le dos tourné au jardin, où souvent des curieux stationnent, regardant cette ombre qui va et vient.

L’Empereur dicte. A mesure qu’il entre dans son sujet et concentre sa pensée, la marche se presse, la parole se précipite et il répète un mouvement du bras droit qu’il tord en tirant avec la main le parement de son habit. Il ne s’inquiète point de savoir si le secrétaire peut suivre de la plume. C’est affaire à lui. Le secrétaire ne doit point prétendre saisir littéralement toute la dictée, mais il note les expressions caractéristiques et les points de repère, de façon à rétablir, sous

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une forme moins imagée sans doute, mais qui n’a plus la chaleur de l’improvisation, la pensée mère. Napoléon ne regarde qu’aux idées, et les expressions qui les rendent le mieux sont pour lui les bonnes. Il ne craint donc pas d’aller jusqu’au bout dans ce premier jet, de pousser au mot net et cru, de renforcer d’une incorrection l’énergie de sa pensée. Dans quelques-uns des brouillons de dictées conservés par miracle, on sent le scandement que la marche donne à sa phrase, les arrêts brusques au bout du cabinet, et le jetage des mots dans l’allée et venue. On l’entend parler, et les mots écrits ont le son de sa voix...

La plume de Meneval court sans arrêt, dans une écriture très abrégée, pourtant à peu près lisible, où seuls, les noms d’hommes, remplacés par des lettres initiales, peuvent faire doute. Sous d’autres écritures — Fain, Clarke, Dcponthon, les officiers d’ordonnance, le chef d’état-major — le fond est toujours pareil ; c’est la même faculté de trouver le mot qui convient et qui caractérise, la même lucidité dans l’exposition, la même fertilité dans l’expression, la même simplicité dans la construction des phrases. Il n’y a plus pour le rédacteur qu’un travail très léger d’élimination qui se comprend à merveille lorsqu’on compare les dictées aux lettres définitives que toutes d’ailleurs Napoléon revoit et qu’il signe. (Il y a des lettres qui sontbiende lui, que Berthier signe par

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ordre ; d’autres que signe le secrétaire, mais c’est chose rare, et rien ne dit qu’il n’a pas aussi revu ces lettres.) Ce travail consiste à supprimer les répétitions de mots, à atténuer les paroles trop vives, à condenser les phrases, à enlever l’aspect oratoire à l’écriture. 11 est si simple que n’importe quel scribe un peu adroit peut l’opérer et c’est là ce qui explique que, quoique l’Empereur ait eu successivement trois secrétaires particuliers, quoiqu’il ait souvent employé Berthier, Maret, Duroc, au besoin l’aide de camp de service, un préfet du palais, un officier d’ordonnance, n’importe qui, un valet de chambre, s’il y en avait un qui sût écrire, il est impossible de méconnaître son style, de découvrir par quel secrétaire telle dépêche a pu être rédigée, tant Tunité est conservée, tant les formules sont identiques, tant, d’un bout à l'autre de sa vie, les mêmes procédés de travail produisent les mêmes résultats, quels que soient les instruments qu’il emploie.

L’Empereur, pour dicter ses lettres, a souvent sous les yeux les rapports qui lui ont été adressés, ou les dépêches auxquelles il doit répondre, mais en bien des cas, il agit moiu proprio et sans que l’idée lui ait été suggérée : elle est originale et personnelle. Une fois conçue par lui, cette idée sera suivie de façon à recevoir tous les développements qu’elle comporte. Dans l’écheveau emmêlé des projets qu’il a conçus, au milieu de cet afflux

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(le plis et de dépêches qui, de tous les points de l’Europe, galopant aux sacoches des courriers, viennent chaque jour se répandre sur sa table, il ne perdra point de vue celte idée et lui fera un sort. Désormais, elle est classée, elle occupe un des innombrables tiroirs de son cerveau : un événement survient qui permet à l’idée de recevoir son exécution : l’Empereur tire le tiroir et l’idée en sort aussi fraîche, aussi nette que lorsqu’il l’a conçue. Chaque jour, avec la même facilité, il tire dix, quinze, vingt tiroirs : il y en a pour la guerre, pour chacune des armées, pour chacun des régiments, presque pour chacune des compagnies; il y en a pour la Cour et le cérémonial, il y en a pour l’administration préfectorale, la Justice, les Cultes, les Ponts et Chaussées. Il y en a pour les Relations extérieures autant qu’il y a dans le monde d’Etats amis ou ennemis, il y en a pour chacun des bâtiments de la flotte, pour chaque ville maritime.

Qu’on prenne ses lettres d’un seul jour ; qu’on admette que de ce jour, le 7 février 1810, par exemple, on ait dans la Correspondance toutes les lettres qu’il a écrites : voici une lettre au ministre des Relations extérieures, où, jour par jour, heure par heure, il règle le voyage de Marie- Louise ; tous les détails sont prévus, toutes les étapes ordonnées; voici une note pour les ministres du Trésor et de la Guerre avec un projet de décret sur l’ordonnancement des dépenses,

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qui est d’un comptable expert ; une lettre au ministre de la Guerre sur les dépenses de la division Molitor dans les villes hanséatlques; une lettre au même, indiquant brigade par brigade et régiment par régiment, ce qu’il appelle le second mouvement de l’armée d’Allemagne ; une troisième lettre sur l’occupation de partie de la Hollande; une lettre au Grand-maître de l’Université qui est une consultation doctrinale sur l’organisation de ce corps et sur ses privilèges. Et, sans doute, on n’a ici que le dixième des lettres expédiées.

Le travail de dictée des lettres est pourtant le moindre peut-être. Chacun des ministres dépose ou envoie son portefeuille plein de papiers, et chaque papier, que l’Empereur le lise ou qu’il se le fasse lire, porte eu marge la réponse. Elle est brève pour l’ordinaire, mais si concluante et si nette que nulle incertitude ne peut subsister. Il passe d’un travail à un autre avec la même facilité que du sommeil à la veille et, sans s’arrêter, sans se reprendre, il va de la Guerre aux Travaux publics, des Relations extérieures à la Marine, descendant à l’infini détail, toujours trouvant la note qu’il faut donner, qu’il s’agisse d’un individu ou d’un principe, ou que, d’une espèce proposée, il tire une généralisation de doctrine.

11 a dit, un matin, à son lever, en faisant ses ongles : « Je suis né et construit pour le tra-

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vail... pas pour manier la pioche. Je ne connais pas chez moi la limite du travail. » Cela est vrai : il ne la connaît pas de 1795 à 1814. En 1815, il y a ralentissement. 11 ne se met plus au travail avec le même entrain; il n’abat plus la besogne avec cette superbe désinvolture : il y a comme des heures de découragement; mais, jusque-là, il épuise chacune des ailaires qu’il traite, et tant qu’il en rencontre. Pour chacune, il faut des connaissances spéciales : il les a. Pour chacune, il faut se souvenir des précédents : il s’en souvient Pour chacune, il faut prévoir l’avenir : il le prévoit. Les détails importent, mais nul détail ne lui échappe. 11 n’a que rarement besoin de recourir aux archives du Cabinet, moins encore à celles de la Secrétairerie d’État. Tout est classé et enregistré en sa mémoire, et sa mémoire est à ce point obéissante qu’elle présente toujours le renseignement dont il a besoin au moment seulement où il en a besoin. 11 n’est point obsédé par les réminiscences, pas plus qu’il n’est inquiété par l’obligation de rappeler ses souvenirs. Cela jaillit sans nul effort, sans nulle pression, et, ce robinet fermé. Napoléon en ouvre un autre qui s’épanche comme le premier, et puis un autre, un autre encore, indéfiniment.

Quant aux idées qui se présentent à son esprit, qu’elles soient ou non destinées à être réalisées, il aime à leur donner une forme et à pousser le roman jusqu’aux détails infimes d’exécution. Il

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est ainsi des projets que l’on pourrait entièrement croire arrêtés etqui n’ontété, pourtant, semble-t-il, qu’un amusement d’imagination. Mais comme, chez lui, l’imagination tend sans cesse au réel, et que sa pensée est habituée à se traduire en faits, il ne se contente point d’une rêvasserie. Quelque invraisemblable que soit le conte auquel il s’amuse, il ne peut l’être plus que sa destinée, et ce conte ne lui plaît que lorsqu’il a pu — même en imagination — se démontrer à lui-même que l’impossible peut être réalisé grâce aux moyens pratiques qu’il a découverts. C’est là comme un jeu auquel il se plaît : jeu dangereux, car à force de se prouver qu’il n’est point pour lui d’impossible, il en arrive à vouloir le prouver aux autres.

On pourrait penser que ces dictées de projets occupent les jours oisifs : il n’en est rien. D'abord, il n’y a point de jour sans labeur; puis, c’est souvent dans les jours les plus chargés de travail, actif, courant, obligatoire, qu’on voit les romans apparaître : c’est comme s’il avait voulu s’y distraire, jeter un peu d’irréel au milieu des réalités ambiantes, mais dans cet irréel même, son esprit n’est satisfait que lorsqu’il a trouvé une forme pour le réaliser.

On a trop dit que Napoléon ne faisait que signer et n’écrivait point. Sans doute, déjà, c’est un travail considérable que ces signatures, car, lui, n’a point de secrétaire de la main comme en

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ont eu les rois, et toute signature de lui a réellement été écrite par lui : que ce soit, comme au bas des lettres aux souverains, le nom entier Napoléon, ou pour des dignitaires Napol ou Nap, ou dans les décisions simplement une iV dont la forme varie à l’infini. C’est par millions qu’on les compterait, ces signatures, car la Correspondance publiée, avec ses 22 000 numéros, ne contient pas la cent millième partie de ses lettres, de ses ordres, de ses décisions, nul décret, nul brevet, nulles lettres patentes, nul contrat de mariage, nul des actes de nomination ou de destitution, nulle des lettres closes ou des lettres de grâce, nul de ces morceaux de papier ou de parchemin qui, chaque jour, dans cet Empire qui était l’Europe, allaient récompenser ou punir à tous les degrés des hiérarchies diverses : judiciaire, administrative, financière, militaire. Ce corps immense n’avait qu’un cœur où tout le sang refluait par toutes les veines pour être chassé ensuite dans toutes les artères : le cœur, c’était Napoléon, et le sang, c’était sa pensée sans cesse en éveil, que nul n’interrogeait en vain et qui constamment se manifestait par ce signe visible, cette TV fulgurante, où la plume écrasée jette autour des jambages comme une auréole, où, sous la lettre initiale, la vigueur du trait accuse la volonté et marque le maître.

Mais il ne faisait point que signer. Un nombre

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infini d’apostilles sont de sa main, toutes les lettres de grande intimité aux siens, à Joséphine et à Marie-Louise, les lettres aux souverains, un immense nombre de lettres aux généraux d’armées. Toutes les fois qu’il y a des chiffres, il prend la plume et c’est lui qui fait et refait, dans les marges, les additions et les soustractions, qui annote, qui indique minutieusement Tordre dans lequel les articles doivent être présentés, qui marque les suppressions et les augmentations, aussi bien quand il s’agit du budget général de l’État que des budgets de chacun des ministères, du budget du royaume d’Italie ou du grand-duché de Derg ou du budget de sa Maison.

On lui présente un premier projet où, dans des colonnes diverses, se trouvent inscrits les crédits accordés dans les années précédentes,- et les crédits proposés pour l’exercice. Il discute chaque article, inscrit un chiffre inférieur en marge, refait l’addition, se trompe, toujours à son profit, et arrondit le total en supprimant encore cinquante ou cent mille francs. C’est de cette façon que, pour sa Maison, sur un budget présenté de 48045922 fr. 72, il parvient à gagner 7 275 060 fr. 18 c.

Une économie qu’il peut faire le ravit; mais, pour arriver à celte économie, il faut qu’il se rende compte de tout. Un matin, c’est au café qu’il s’en prend. Il trouve que, chaque jour, on consomme, dans sa Maison, 155 tasses de café, et il calcule que chaque tasse lui coûte vingt sous.

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— le café est à 5 francs la livre et le sucre à 4 francs — ce qui fait par an 56 575 francs. Plus de café en nature, mais une indemnité en argent : tout le monde est content, sauf les femmes de chambre de Joséphine qui ont le moyen de se rattraper, et l’Empereur économise 35 000 francs. Un autre jour, c’est le blanchissage qui lui coûte terriblement cher, et il fait faire un règlement où le prix de chaque pièce est soigneusement établi, où par suite les prix de fantaisie se trouvent supprimés.

11 ne tolère point les augmentations que chacun des chefs de service veut glisser : tout doit être justifié jusqu’aux détails les moindres et, s’il n’est point satisfait des explications présentées, vite, une lettre à l’Intendant général et une enquête. « Il y aurait, écrit-il, un abus véritable que quelqu’un pût augmenter les gages de ma Maison quand aucun général de mes armées, ni aucun de mes ministres n’a ce droit. » Mais, en même temps, qu’on n’aille pas, par favoritisme, renvoyer un de ses serviteurs pour mettre un protégé à sa place. Il sait qui le sert et qui l'a servi, et, s’il apprend qu’une injustice a été commise, le chef de service n’a qu’à se bien tenir. 11 n’entend point que, parce qu’il est malade ou blessé, un vieux domestique tombe dans la misère et, pour quiconque l’a approché, au temps de ses débuts, il garde d’extraordinaires mansuétudes. En 1809, le jour du combat de Landshut, le maître d’hôtel

LE TRAVAIL

contrôleur Fischer, déjà atteint depuis longtemps du délire des persécutions, est pris d’un accès de folie furieuse. On est obligé de le renvoyer en France, et, à Strasbourg, où il a une nouvelle crise, de le placer dans une maison de santé. L’Empereur, qui a Fischer à son service au moins depuis l’Egypte, n’admet pas qu’il soit remplacé, et espère toujours sa guérison. Ce n’est que le 30 décembre 1812, c’est-à-dire après quatre années pendant lesquelles on a payé à Fischer son traitement plein de 12 000 francs, que Napoléon consent qu’il soit mis à la retraite, et il lui règle une pension de 6 000 francs. Celui-là encore est un serviteur d’extrême confiance; mais, à tous les échelons, c’est de même, et un pauvre diable de cocher qui est constamment ivre est, malgré le Grand-écuyer, repris jusqu’à trois fois, parce qu’il a conduit un caisson à la bataille de Marengo. Qui a été à la peine avec lui, doit être à l’honneur. Au retour de l’île d’Elbe, c’est lui qui règle que ceux qui l’ont accompagné en exil tiendront aux Tuileries les places qu’ils avaient à Porto-Ferrajo , et l’on sait ce qu’il a fait à Sainte-Hélène pour ceux qui l’y ont suivi.

Scrupuleux et ordonné pour l’argent de l’Etat, il l’est autant pour son argent de poche, ce qu’il nomme sa petite cassette^ dont le secrétaire intime tient les comptes. Presque chaque mois, en quelque lieu qu’il se tro.uve, à Paris ou à Schœn-

LA JOURNÉE DE l’EMPEREÜR

brunn, à Berlin ou à Madrid, à Vienne ou à Smorgoni, il arrête la dépense et la recette, fait l’addition et la soustraction, et écrit le résultat en toutes lettres, le plus souvent dans cette formule :

« La recette est de 44 800, la dépense de 39 800, reste 5 000 plus les 15 000 de mars qui est terminé, ce qui fait 20000.

« Le 30 mars,

Le secrétaire intime rectifie : « Il y a erreur de 40 fr. dans l’addition, ce qui réduit la somme à reporter à 4 960. » Le plus souvent, l’Empereur ne se contente pas de dater du jour où il a signé, il marque le lieu, car son esprit est précis et méticuleux. Dans le grand jeu des batailles, il a appris combien importe non seulement le lieu, le jour, mais l’beure et la minute où une lettre est écrite. Ce sont des colères quand il reçoit une dépêche où manquent ces indications, et dans ses palais il garde les habitudes qu’il a prises en campagne.

L’écriture de Napoléon est mauvaise, pire lorsque la lettre est un peu longue. Dans les apostilles, on peut généralement la suivre et les chiffres sont toujours d’une netteté absolue. Sans

LE TRAVAIL

doute, cette écriture qui, dès la jeunesse, est mal formée, est encore déformée plus tard par la myopie; mais les caractères de certains morceaux célèbres, les plus reproduits en fac-simile^ l'acte d’abdication, par exemple, et la lettre au Princerégent ne peuvent servir de type. Ils sont tracés avec un tremblement et une agitation que la situation explique. En général, on parvient à déchiffrer les lettres courantes. Le discours que l’Empereur prononça au Champ de Mai et qu’il écrivit phrase à phrase, de sa main, sur des morceaux de papier séparés, est parfaitement clair. Lorsque Napoléon le voulait, il parvenait à être lisible, mais il est certain que cette application le fatiguait infiniment.

Ce qui complique, c’est l’orthographe, souvent incorrecte : tantôt des réminiscences italiennes comme lorsqu’il substitue le G au C, par exemple dans Cabinet qu’il écrit Cabinet (et aussi Gaffarelli pour CaffarelU), tantôt d’inconscientes tentatives de néographie, surtout dans les noms propres qu’il orthographie tels qu’il les prononce : il ne manque jamais d’écrire Tayerand ou Tailleran pour Talleyrand. Tout le monde alors disait ainsi, et c’était de tradition. Pour d’autres noms, même des personnes qu’il connaît le mieux, même habitude : ainsi, sous sa plume, Tascher, — le nom de sa femme! — devient Tachère. Quant à Meneval^ son secrétaire, il faut qu’il soit Menevalle, cela sans raison. Quand une fois, a-t-on dit, les mots,

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surtout les noms propres, sont entrés dans sa mémoire avec une certaine physionomie orthographique, même absolument fautive, ils y sont à jamais inscrits sous cette forme que rien ni personne ne pourra changer. Chaplal en cite des exemples caractéristiques : il s’en étonne, c’est le contraire qui devrait étonner. Sauf pour les chiffres (budgets, situations, etc.). Napoléon a bien plus appris par les oreilles que par les yeux et les sons ont eu pour lui une importance particulière. Durant le Consulat, dans quantité de conférences qu’il s'est fait donner parles hommes compétents, il a pompé la science des finances, de l industrie, du commerce, de l’administration, des relations extérieures. Cela, en lui, n’est point entré par la lecture, mais par des conversations.il n’en a rien oublié; mais tel il a cru entendre les mots à la première audition, tels ils sont restés pour lui. Cela n’y fait rien : il peut écrire comme il veut et prononcer comme il lui plaît; il sait se faire comprendre.

Près des dictées, les écritures forment une part médiocre de ce qui sort du Cabinet : on peut dire même que les écritures fournissent seulement une part des matériaux des dictées. Une part bien plus importante est donnée par le travail particulier avec chacun des chefs de service. Il est rare que l’Empereur tienne des Conseils des ministres, et l’on peut même dire que, sauf aux mauvais

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jours, en 1813 et 1 81 4, il n’en tint jamais au sens qu’on y donne à présent. Pour les Grands conseils avec les dignitaires, peut-être, en cherchant bien, en trouve; ait-on plus de cinq pour tout le règne. 11 a des conseils d’administration intérieure, des conseils de commerce, des conseils des ponts et chaussées, des conseils du génie, des conseils de la Maison, tontes sortes de conseils spéciaux et techniques, mais jamais il n’oublie que, d’après la Constitution, les ministres, qu’il nomme seul, ne forment à aucun degré un corps. Chacun d’eux vient donc à son tour travailler avec lui et, après le ministre, viennent les directeurs généraux, dont plusieurs ont des attributions plus étendues qu’un ministère.

En dehors des places purement décoratives, qui ne donnent rang qu’à la Cour, dans les cérémonies et pour les prestations de serment, toutes les fonctions exigent une présence continue, une attention qui ne se lasse point et une habitude d’audiences du maître. Or, se rend-on compte de ce que représente alors l’administration de l’Empire.

Le prince archichancelier, Cambacérès, sans avoir de ministère, est constamment consulté : C’est lui qui, en l’absence de l’Empereur, centralise le travail des ministres, dirige les délibérations du Conseil d’État, prend les mesures qui ont un caractère d’urgence. L’Empereur présent, il ne se contente pas de tenir une grande repré'

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sentaüon et d’avoir une des meilleures maisons qui soient à Paris : il apporte sur toutes les questions un avis mûrement réfléchi, qui n’est point inspiré par la complaisance et qui vaut qu’on le pèse : surtout, il est l’homme de la légalité et le faiseur de lois.

L’architrésorier Lebrun, très écouté au début, et qui plus qu’liomme au monde a contribué à faire écarter les financiers véreux qu’il connaît à merveille est, le plus ordinairement, durant l’Empire, chargé du gouvernement des provinces nouvellement annexées.

Les autres Grands dignitaires paraissent peu, employés qu’ils sont la plupart du temps au dehors; mais, à toute heure, vient le Secrétaire d’État, par qui passent tous les actes intéressant les départements ministériels, toutes les décisions que prend l’Empereur motu proprio, toutes les signatures. Tout ce qui, au Cabinet particulier, a reçu sa forme définitive, est expédié, enregistré et classé à la Secrétairerie d’Etat. Là, sont les copistes en nombre, les gens à belle écriture, les employés méticuleux sur qui pèserait la responsabilité d’un retard ou d’une erreur de transmission.

Avec un autre souverain, sous un autre régime, le Secrétaire d’État serait l’homme le plus important de l’Empire. Avec Napoléon, il reste un premier commis, qui doit apporter de la ponctualité,

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do l’ordre et de l’exacliludc, mais auquel on ne demande ni dé fournir des idées, ni même de développer les idées du Maître, moins encore de les paraphraser en discours. L’institution, excellente lorsqu’il s’agit de Napoléon, est détestable lorsqu’il s’agit d’un autre que Napoléon.

Divers hommes ont pccupé près de l’Empereur ce poste de confiance : un seul l’a rempli, parce qu’il y a porté, outre un dévouement absolu et une assiduité exemplaire, une soumission entière et même active. Il n’avait point à penser par luimême, mais à recueillir les pensées de son maître, et à en tenir les actes; il y excellait, étant infatigable, toujours dispos, toujours attentif. Déplacé, mis à la tête de départements ministériels, il devait y moins réussir, parce qu’il y portait juste les qualités si précieuses à la Secrétairerie d’État. 11 eut l’honneur d’être odieux à M. de Talleyrand qui ne se lassait point de lui lancer des épigrammes. Une surtout est célèbre : « Il n’y a qu’un homme plus bête que M. Maret, disait Talleyrand. — Qui donc? demandait un compère. — C’est M. le duc de Bassano. » Cette haine s’explique : Maret avait deux vertus que le prince de Bénevent ne pouvait tolérer : le courage et la fidélité.

Le Secrétaire d’Etat suit l’Empereur en campagne, dans ses villégiatures, partout. A Paris, il est logé tout près des Tuileries, sur la place du Carrousel, et à chaque instant il est appelé. C’est

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lui qui de beaucoup a — c’est le terme administratif — la plus grosse signature.

Après lui, le Grand juge, ministre de la Justice, ce petit Régnier, ci-devant avocat de Nancy, devenu comte de Gronau, puis duc de Massa, et l’un des personnages les. plus considérables de l’Empire, sans que, en vérité, hormis sa participation au 18 Brumaire, on puisse découvrir ses mérites : du moins, a-t-il de l’exactitude et le goût du travail. Il en faut pour rendre bonne justice à cent trente départements, pour surveiller le personnel de plus de cinq cents tribunaux de première instance et de trente-six cours Impériales, pour introduire sans secousse dans les États annexés l’usage du code Napoléon, pour ménager les intérêts de ceux qui, en tout lieu, vivent de la justice, régler leurs privilèges et punir leurs empiètements. Toute grâce émanant de l’Empereur est garantie par un parchemin signé par l’Empereur. Toute nomination, à partir d’un certain grade, est signée par lui. Nul travail d’avancement n’est approuvé sans renseignements pris par lui. A la Cour de cassation, par exemple, il s’est comme interdit de nommer un magistrat sans une présentation émanée des chefs même de la Cour. Qu’on essaie d’imaginer d’après cela ce que représente le portefeuille de la Justice!

Aux Relations extérieures, tout le courrier.

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d’où qu’il vienne, passe aux mains de l’Empereur, qui mène seul sa politique. Il cause les dépêches avec Talleyrand. qui les cause à son tour avec ses teinturiers, les revoit, y rétablit avec une singulière adresse les expressions caractéristiques du maître et les rapporte aux Tuileries. Avec les successeurs de Talleyrand, l’effort de Napoléon est encore plus grand ; Cliampagny comprend mal, Maret ne comprend pas. Champagny dénature la pensée. Maret, ce qui est pis, reproduit littéralement les mots. Talleyrand était traître, Champagny est fidèle, Maret est dévoué, mais Talleyrand comprenait.

Sans doute, le courrier des Relations extérieures était, il y a quatre-vingts ans, d’un bien médiocre volume en comparaison de ce qu’il est aujourd’hui. Les postes, bien moins nombreux et réduits encore par l’état de guerre, les communications bien moins fréquentes, peu ou point d’affaires concernant les particuliers, des consulats en très petit nombre, presque aucune navigation. Mais pour suivre une négociation, comme il fallait plus d’attention et de méthode, lorsque, de l’expédition d’un courrier à son retour, un grand mois s’écoulait, et que, durant ce mois, les événements marchant avaient changé tout l’échiquier.

A défaut du ministre, l’Empereur, très souvent, reçoit une sorte de sous-ministre, l’un des conseillers d’Etat de l’office des Relations extérieures, le garde des Archives du département, M. de la

LA JOURNÉE DE l’emPEREUR

ISautte d’IIaulerive. D’Haulerive a celte mission particulière d’éclairer le présent par le passé, de maintenir la tradition de la politique française, de découvrir des précédents : il est pour les affaires étrangères, avec plus d’autorité, une res ponsabilité plus grande et plus d’honneurs, ce qu’est Barbier pour la religion catholique. Comme nul ne sait mieux que lui, il est propre au rôle qu’il joue, et même son aspect physique, sa taille de cinq pieds huit pouces, son visage accentué, aux cheveux longs, hérissés et durs, lui prête un surcroît d’autorité. Il impose même à l’Empereur.

Un jour, raconte-t-on, d’Hauterive apporte à l’audience un rapport sur une personne du faubourg Saint-Germain. Il y a danger de vie, une femme, plusieurs enfants. Il commence à lire. L’Empereur s’anime et l’interrompt ; « Est-ce que vous voulez me faire tomber en quenouille? Qu’est-ce que cela signifie?» et il prend le rapport des mains de d’Hauterive, et parcourt son salon, brandissant le papier et répétant; « En quenouille ! en quenouille! » ü’Hauterive, hors de lui, poursuit l’Empereur, l’atteint, lui reprend le papier, lit le rapport jusqu’au bout. Napoléon apaisé se rapproche, dit simplement: « C’est bon pour une fois » et adopte les conclusions (I).

l) Voilà la version d' Artaud, leqnel, destitué jadis sur le rapport de d’Hauterive, s’est fait plus tard son biographe et a eu en mains set papiers, maïs, il est, sur le même incident, une version qui, si

LE TRAVAIL

De même dans TafTaire de Gérard de Rayneval, de même dans la question des privilèges des ambassadeurs étrangers, d’Hauterive, en vieux sanglier, fait tête, maintient ses idées et Napoléon, convaincu, finit par y acquiescer. Il n’est point le seul qui donne ainsi des bourrades à l’Empereur. Decrès, le ministre de la Marine, en est coutumier; et, qui fait les excuses? Napoléon : « Je suis fâché, écrit-il, que vous vous soyez mis en colère contre moi; mais enfin, une fois la colère passée, il n’en reste plus rien; j’espère donc que vous ne m’en gardez pas de rancune. » Nul doute donc que dans ce travail tête à tête, ceux qui, franchement, résistent et soutiennent leur dire ne sont point les plus mal venus,

elle laisse intacte l’attitude de l’Empereur, engage singulièrement la responsabilité de d’Hauterivo. Suivant M. le baron Pasquier, qui était à même d’étre bien informé, ce rapport n’était nullement sur une personne du faubourg Saint- Germain, mais sur la question de savoir si, dans la négociation engagée par Ouvrard, avec les Anglais, Talleyrand était de complicité avec Fouché. Or, d’Hauterive, qui devait tout à Talleyrand et qui était son serviteur bien plus que celui de Napoléon, avait entièrement innocenté son ancien chef, bien qu’il sût, personnellement, à n’en pas douter, que le prince de Bénévent avait connu par le menu tout le détail de l’intrigue, en admettant même que ce ne fût point lui qui l’eût dirigée. Sur la lecture de ce rapport mensonger. Napoléon aurait arraché des mains le papier que d'Hauterive aurait repris et dont il aurait achevé froidement la lecture. Ne peut-on pas dire que l’instinct servait ici merveilleusement l'Empereur, lorsque, au premier coup, il percevait, quoique confusément, la trahison, et ne peut-on ajouter que, en se laissant convaincre par le théoricien des Relations extérieures, l’homme intègre, dont l’intégrité, par ce témoignage, se trouve étrangement atteinte, il fournit une preuve irrécusable qu’il est susceptible de prendre des conseils.

que la liberté de discussion est entière et que, loin de s’offenser des critiques, même violentes, l’Empereur cède aux arguments et ne s’entête point.

Pour les Relations extérieures, ce n’est pas tout que le ministre ou les directeurs, les agents, allant et revenant, sont reçus et interrogés : lorsqu’ils résident près de souverains qui tiennent à la famille de Napoléon, ils rendent, des faits personnels et de la chronique de leur Cour, un compte particulier, et leur correspondance, en ce cas, passe par le Grand-maréchal qui a, sur ces questions, la confiance entière de l’Empereur. Duroc, au reste, est de toutes les heures et ne peut un instant se délasser ni quitter le harnais. A tout moment, l’Empereur le fait demander, car, en dehors de la direction de la Maison, c’est à lui qu’incombent le travail des Bienfaits de VEmpereuVy une partie du travail de la Garde impériale, un travail de police, sans compter les missions de toute nature qui lui sont confiées.

Le ministre de l’Intérieur, outre les attributions qui sont restées rattachées à son département, et l’énorme charge de la conscription dont tous les détails passent sous les yeux de Napoléon, a, au début, les Cultes, l’Instruction publique, le Commerce et les Travaux publics, mais il est secondé par des Directeurs généraux, qui tous travaillent directement avec l’Empereur. Ainsi,

LE TEAVAIL

Napoléon travaille avec le directeur général des Ponts et C.liaussées; avec le directeur (puis ministre) des Cultes; avec le directeur de 1 Instruction publique, plus tard grand-maître de PUniversité; avec le directeur de l’Administration des Communes; avec le directeur des Mines; avec le ' directeur de î Imprimerie et de la Librairie. Sur chaque matière on pourrait, rien que de sa correspondance et de ses décrets, tirer un traite professionnel, et son histoire ne sera étudiable que lorsque l’on aura établi ce qu’il a su faire en chacune de ces branches d’administration.

Des Finances, il ne se contente pas d’interroger, — et avec quel détail! — les deux Ministres, il voit le Directeur général de l’Enregistrement, celui des Droits réunis, celui de la Caisse d’amortissement, celui des Forêts, celui des Douanes, Pour le Directeur général des Postes, Lavaletle, son ancien aide de camp, il le reçoit tous les jours : les postes, ce sont les transports, ce sont les nouvelles, ce sont les secrets des particuliers et des gouvernements, c’est le cabinet noir, ce fameux cabinet noir que toute opposition flétrit et que tout pouvoir utilise.

Est-ce tout? N’on pas! Il y a les deux ministres de la Guerre (Guerre et Administration de la Guerre) avec leurs sous-ordres et le directeur général de la Conscription, il y a le ministre de

la Marine, le ministre de la Police générale et les quatre conseillers d’État qui le secondent, le ministre des Manufactures et du Commerce, les deux ministres du royaume d’Italie en résidence à Paris, le secrétaire d’État du grand-duché de Berg, le Major général, les aides de camp chargés du travail de la Garde; et tous, tous sans excéption, sont appelés par l’Empereur, tous lui présentent leurs rapports, et tous ces rapports, il les lit, il les discute, il les raisonne, et, en connaissance de cause, il en adopte ou eü rejette les conclusions.

Il y a le Grand*Chancelier de la Légion d’honneur, avec les Maisons Napoléon, les dotations, les nominations et le reste; il y a le Grand- Chancelier de la Réunion; le Grand-Chancelier de la Couronne de Fer, même le Grand-Chancelier de l’Ordre des Trois-Toisons ; — il y a les Écoles militaires; — il y a l’Inspecteur général de la Gendarmerie et les Inspecteurs généraux de l’Artillerie et du Génie; — il y a le Gouvernement général dé l’Illyrie qui fait un royaume à part; — il y a Paris avec ses magistrats spéciaux. Préfet de la Seine et Préfet de police, .et ses chefs militaires ; — il y a la Banque de France qu’il a fondée et sur qui son attention est toujours en éveil;

J Et puis, après ceux-ci, les habitués de son lever, les coutumiers de spn audience, il y a les

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31issî dominki de tous ordres, officiers d’ordonnance de l’Empereur ou du Major général, sénateurs, conseillers d’Étal, auditeurs; et les préfets, cl les magistrats, et les maires, et les présidents de Collèges électoraux et les aides de camp ou les officiers d’ordonnance, dépêchés par les chefs des armées, — ces armées dispersées, à des moments, des frontières de Russie aux Colonnes d’Hercule! Et à tous, audience : ils n’ont point à solliciter. C’est aux Tuileries, à franc étrier, qu’ils arrivent porter leurs dépêches et devant eux, tout bottés, tout crottés, couverts d’une boue d'uno semaine, meme les jours des cérémonies les plus solennelles, les portes de l’arrière-cabinet s’ouvrent tout de suite. Et apres avoir pris les lettres dont ils sont porteurs, l’Empereur les interroge, se fait tout expliquer, n’admet point une réticence, arrache d’eux la vérité.

Mais le temps! où, comment le trouve-t-il? Il lui en reste. Il lui en reste pour se faire journaliste et, au moindre incident qui se produit en Angleterre, à la moindre attaque contre la France des journaux anglais, il riposte par ces longs articles du Moniteur qui manquent à toutes les collections de ses œuvres et sont entre les pages les plus vives qu’il ail écrites. Il lui en reste pour lire les traductions que lui apporte Mounier, les traductions de tous les livres, de toutes les bro-

204 LA JOURNÉE DE l’EMPEREUR

chures, de tous les articles qui se publient dans toute l’Europe, Il lui en reste pour écouter des solliciteurs qui viennent l’entretenir de leurs affaires privées, de leurs dettes et de leurs ambitions, de leurs enfants et de leurs parents.

A ces affaires privées il s’intéresse; il s’y délasse, il aime qu’on lui en parle. Comme s’il n’avait pas assez à faire, et qu’il trouve que l’on ne s’adresse point assez à lui, il veut que deux auditeurs de son Conseil d’État se tiennent en permanence, de dix heures à midi, dans la salle des Maréchaux pour recevoir toutes les pétitions qu’on voudra présenter. Bien mieux, il se mêle de mariages : il fait dresser une liste des héritières qui sont à marier. 11 souhaiterait les atlirer à sa cour, les unir à ses officiers; il fait venir les pères, témoin M. d’Aligre auquel il offre Caulaincourt pour sa fille, auquel il prodigue loules ses grâces pour oblenir un consentement, qui refuse très net et ne s'en trouve pas plus mal.

Si le mariage que l’Empereur a désiré vient à se conclure, point de bornes à sa générosité. On en aurait mille exemples. Quant à la contrainte, une seule espèce pour répondre à une récente allégation (1).

Napoléon, affirme un écrivain, a contraint

(l) Histoire des Émigrés par M. Fôrneron, III. 282. Je ne me serais point attardé à montrer par un exemple la foi qu’il convient de prêter à cet ouvrage, si je ne l’avais vu tout récemment citer, comme une source, dans un livre récent.

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M. le comte de La Rochefoucauld à donner sa fille Adèle au comte Aklobrandini, âg6 de quarante-huit am; le père et la fille ont cherche à fuir, ils ont enfin dû eéder. « On verra la pauvre enfant résister à son altière helle-sœur (Pauline), rétablir l’honneur des Borghèse par sa dignité et sa vertu, et sauver leur fortune compromise par une habile administration de soixante années. « Or, le Pi'ince Aldobrandini Borghèse était né à Borne en 1777 : il avait donc trente- deux ans en 1809. M. Alexandre de La Rochefoucauld, qui, pour avoir épousé une cousine des Beauharnais, avait été fait préfet de Scine-et-.Marne en 1800, ministre en Saxe en Î801, ambassadeur à Vienne en 1805, ambassadeur en Hollande en 1808, comte de l’Empire en 1809, n’avait absolument aucune fortune. Ses lettres aux ministres le prouvent. Sa femme, dame d’honneur de l’Impératrice, à 30 000 francs par an, sollicitait comme son mari et, comme lui, recevait constamment. Point d’intrigues qu’ils n’aient mises en jeu pour ce mariage, où ils ne donnèrent aucune dot à leur fille, tandis que le futur apportait 100 000 livres de rentes. Ce fut Napoléon qui dota M'*" Françoise-Constance de La Rochefoucauld « du palais ci-devant appartenant à Son Altesse Impériale la Princesse Élisa, situé, 7, rue de la Chaise et 13, rue de Grenelle, acquis par Sa Majesté le 3 avril 1808, ensemble son mobilier, estimés 800 000 ». La Princesse Aldohran-

206 LA JOURNÉE DE l’eMPEREUR

dini, nommée clame du palais de l’impéralrice Marie-Louise en même temps que son mari élait nommé premier écuyer, ne paraissait point, dans le voyage de Cherbourg, avoir subi quelque contrainte. Il est vrai que, en 1814, elle s’empressa d’affirmer, par sa présence au bal donné parBlücher dans le palais de Saint-Cloud, que les bienfaits de Y Usurpateur n’étaient point de ceux dont une personne de sa naissance peut garder quelque souvenir.

Un divertissement, les mariages; mais il trouvait le temps de les bien faire et, comme on voit, il y mettait du sien. Mais il trouvait aussi le temps de présider son Conseil d’État et c’était plus long. Le Conseil d’État siégeant aux Tuileries, l’Empereur, pour y aller, passait par les Grands appartements. Suivi du chambellan de jour et de l’aide de camp de service, il traversait la salle des Maréchaux et la salle des Gardes, descendait le grand escalier du pavillon central et remontait un escalier droit et très large qu’encadraient les figures du Silence et de la Méditation, les statues de Daguesseau et de L’Hôpital.

La salle, très vaste, décorée de pilastres et de colonnes en stuc jaune de Sienne, - avait pour plafond le grand tableau de Gérard : la Bataille d’Austerlitz. A gauche, les fenêtres ouvraient sur la Chapelle, à droite sur le Carrousel. Au fond de

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la galerie, sur une estrade élevée de deux marches, trois bureaux : celui de l’Empereur au milieu, l’Archichancelier à droite, l’Architrésorier à gauche. Le long des fenêtres, de petites tables pour les Conseillers d’État; à l’autre extrémité de la galerie, vers la porte d’entrée, les bureaux des maîtres des requêtes; dans les fenêtres, les tables des auditeurs.

Napoléon, si assidu pendant le Consulat qu’il venait au Conseil d’Etat tous les jours pour ainsi dire, présidait encore chaque semaine, en 1809, deux séances sur trois. La séance ouvrait à midi et demi ; l’Empereur arrivait d’ordinaire vers une heure et demie, consultait l’ordre du jour imprimé^ déposé sur son bureau avec la distribution réglementaire (parfois avec une distribution spéciale, comme lorsque d’Hauterive y mettait son mémoire sur les privilèges des ambassadeurs imprimé vour l' Empereur seul) ^ appelait l’affaire qui l’intéressait et engageait la discussion.

Cette discussion était pleine, entière et libre. « Au Conseil d’État, dit un témoin, loin d’être absolu dans la discussion. Napoléon avait établi une liberté qui allait jusqu’à la contradiction, qu’il provoquait lui-même pour connaître tout ce qu’on pouvait opposer à ses vues. »

Ce n’était pas qu’il ne s’échauffât : dans la discussion au sujet de la banque de Saint-Georges, où Corvetto est rapporteur, il se laisse aller à lui dire : « Mais, Monsieur, vous êtes donc, en cette

question, l’avocat de tout le monde? » Corvetto se blesse, il se promet de ne point aller, le dimanche suivant, à la réception. Regnaud de Saint-Jean d’Angcly vient le chercher. N’importe : il boudera, il se perdra dans la foule; mais dès que l’Empereur aperçoit Corvetto, il pique sur lui et avec son sourire le plus doux, il lui dit ; « Je suis bien aise de vous voir ici, monsieur Corvetto, pour vous dire que j’ai été très content de vous à la séance de mercredi; c’est comme cela que je demande qu’on s’explique au Conseil quand je demande son avis ».

Ce n’étaient pas seulement, des conseillers d’État, les grands, ceux du Consulat, ceux qui avec lui avaient travaillé au Code civil, au Code de procédure, au Code de commerce, au Code pénal, au Code d’instruction criminelle, établi l’administration de l’État telle qu’elle subsiste, coulé cette œuvre d’airain qui a résisté à un siècle dë durée et qu’ont battue en vain sept révolutions; ce n’étaient pas seulement Troncliet et Portalis, auxquels il élevait des statues dans la salle même du Conseil d’État, Merlin, Treilhard, Ségur, Réal, Fourcroy, d’Hauterive, Defermon, Roulay, les ouvriers de la première heure; c’étaient les nouveaux et les jeunes qu’il encourageait à la liberté de parole et à l’indépendance de pensée par un de ces mots simplement prononcés qui mettaient tout de suite la récompense près du devoir accompli.

LES COURRIERS (pagi^ 203)

LE TRAVAIL

4insî voici un auditeur qui présente, sur les P ilders de Hollande, un rapport en contradiction pleine avec l’avis des ministres, et l’Empereur clôt la séance en disant ' « Je suis de l’avis de M. le maître des requêtes, rapporteur. » Un autre auditeur est chargé de débrouiller les comptes de Junot en Portugal. Les ministres de la Guerre, des Finances et du Trésor, pour ne point se mettre mal avec le premier aide de camp et l’ami de l’Empereur, ont fait des rapports évasifs. L’auditeur ne ménage rien et pousse à fond; mais, ayant remis son travail, il est un peu inquiet. C’est l’Empereur qui se charge de le rassurer : « Monsieur l’auditeur, lui dit-il, quand un écolier de mon Conseil d’Etat me dit ce que je n’ai pu obtenir de trois de mes ministres, il mérite que je ne le perde pas de vue », et en moins d’un an il le fait préfet, baron de l’Empire et membre de la Légion. Aussi quel empressement de la part de ces jeunes gens pour obtenir d’assister aux séances de l’Empereur. M. Victor de Broglie, qui devait émettre plus tard d’autres jugements, écrivait en 1810 à un de ses collègues : « 11 faudra ne pas perdre un moment pour demander pour le trimestre prochain le droit d’assister aux séances de l’Empereur; nous sommes huit qui l’avons obtenu, et vous l’avez dix fois mérité ; mais il faut se presser, car vous sentez qu’avec le nombre actuel, cela va devenir terriblement difficile... »

212 LA JOURNÉE DE l’eMPEREUR

Pour l’Empereur, le Conseil d'Élat était sa rtensêe en délibération, comme ses ministres étaient sa pensée en exécution. Les jeuiles hommes qui l’avaient entendu penser et qui avaient entendu délibérer sa pensée, étaient seuls aptes, selon lui, à la mettre à exécution, et c’est pourquoi le Conseil était en même temps la haute école d’administration d’où il comptait tirer tous ses agents élevés dans les carrières civiles. De là, le nombre sans cesse accru des auditeurs. Cela gênait bien quelques anciens, M. Victor de Broglie par exemple, qui écrivait à un de ses amis : « Venez et vous verrez beau jeu : trois cents auditeurs de toutes les figures, de tous les âges, de toutes les tailles ; il y en a partout, à la poste, à la douanne, à la loterie, à la préfecture de police; les sections sont renouvellées totalement et il n’y a plus de salut pour nous qu’aux ponts et chaussées. 11 n’y a plus moyen d’être tolérablement ailleurs... » Mais ce groupement par coteries, où les ci-devant nobles se fussent renfermés, si on les eût laissé faire, n’était pas du goût de l’Empereur. 11 voulait brasser ensemble ces éléments divers, d’origine différente, d’opinions dissemblables, pour en faire un corps imbu de son esprit, d’où, suivant les aptitudes, il pût tirer des préfets ou des diplomates, des intendants, des magistrats, des secrétaires particuliers, des inspecteurs de tous ordres. Aussi n’y ménageait-il pas son temps. « J’ai assisté, dit un auditeur dont le témoignage

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s’ajoute à ceux de MM. de Barante, de Barthélemy, de Broglie; j’ai assisté à des séances du Conseil d’État présidées pendant sept heures consécutives par l’Empereur. Son induence stimulante, la prodigieuse pénétration de son esprit analytique, la lucidité avec laquelle il résumait les questions les plus compliquées, le soin qu’il apportait, non pas même à supporter, mais à provoquer la contradiction, l’art d’augmenter le dévouement par une familiarité qui savait traiter à propos ses inférieurs comme des égaux, produisaient un entraînement égal à celui qu’il exerçait sur l’armée. On s’épuisait de travail comme on mourait sur le champ de bataille. Tous ceux qui l’approchaient étaient sous le prestige de la soumission volontaire. 11 n’y a pas d’imputation plus calomnieuse que celle qu’il dominait par la crainte; comme César, son pouvoir sur les hommes était celui de la séduction. »

Voilà un témoin : il porte ce discrédit d’être demeuré fidèle à l’Empereur, de n’avoir rien sollicité des ennemis de la France, ni rien accepté des rois contre qui son patriotisme se révoltait. 11 a moins de chance sans doute d’être cru que M. le baron Pasquier, dont il faut pourtant enregistrer l’assertion. M. Pasquier dit que, à partir de 1808, l’Empereur ne venait presque au Conseil d’État que pour pérorer, pour imposer ses volontés comme des lois et qu’il ne tolérait plus alors la moindre

214 LA JOURNÉE DE l’eMPEREl;^^

liberté 'Je discussion. Que l’Empereur éprouvât, à certains jours, un besoin de s’épancher, de faire connaître certains de ses desseins politiques à ceux qui étaient appelés à en être les exécuteurs, cela n’est point pour étonner. Mais qu’i' ne supportât point la contradiction, cela esl faux Ses contradicteurs, il les traitait si mal que Berlier par exemple que, au Conseil d’Etat, il trouva constamment en opposition loyale avec ses projets, fut fait par lui conseiller d’État à vie, comte de l’Empire avec 20 000 francs de dotation, reçut de lui la présidence du Conseil des Prises et fut gratifié en une seule fois de 60 000 francs On dit qu’il ne mettait plus aux voix les décisions, et Molé, Mollien, Gaudin, Champagny rapportent quantité de délibérations prises par le Conseil, l’Empereur y siégeant: pour qu’il y ait eu délibération et xiécision, il faut bien que les voix aient été comptées.

Sans doute, les nouveaux venus, ceux que leur nom et le souvenir d’ancêtres . souvent hypothétiques, avaient seuls fait entrer au Conseil, ceux encore qui y avaient été agrégés à la suite de l’annexion à l’Empire de leur pays d’origine, devaient y porter une voix moins libre, étant de naissance et d’éducation des courtisans; mais l’esprit de la Révolution, en ce qu’il a de généreux, de noble et de fier, avait là ses défenseurs naturels, des patriotes qui siégeant à la Convention nationale, n’avaient hésité devant au-

LE TRAVAÏL

cnne des responsabilités terribles qu’ils encouraient et avaient sauvé la Nation des convoitises de l’Europe et de la servitude. Ceux-là étaient hommes à parler clair. C’étaient eux que de préférence et tout naturellement, — car eux seuls savaient, — Napoléon se plaisait à interroger, et lorsque Boulay, Berlier, Réal, Regnaud, Defermon, Jollivet, Thibaudeau, Mathieu Dumas avaient parlé, lorsque ces admirables directeurs généraux, tous conseillers d’Etat, Duchatel, Français, Bérenger, Pelet, Merlin, Bergon, Laumond avaient donné leur avis, quelle lumière eussent apportée les autres, ceux dont la vanité n’a d’égale que leur incapacité, qui tiennent que Bonaparte est fort honoré de les avoir dans ses Conseils et qui n’attendent qu’une occasion pour le trahir. Entre leur témoignage intéressé et celui des hommes qui sont demeurés fidèles à la France qu’incarnait l’Empereur, on peut choisir.

Les heures avaient beau sonner à l’horloge des Tuileries, la séance continuait. L’Empereur ne sentait point le besoin de manger et le repos pour lui c’était de passer d’un travail à un autre. Pendant les discussions, souvent il regardait l’orateur avec sa petite lorgnette, parfois il écrivait machinalement sur le papier placé devant lui, répétant indéfiniment la môme phrase. Un de ces papiers porte huit fois ces mots : « Vous êtes tous des brigands, » un autre dix fois : « Mon Dieu,

LA JOURNÉE DE l’eMPERCÜR

que je vous aime. » Ou bien il zébrait de coups de canif l’extrémité des bras de son fauteuil. La grande distraction, c’était le tabac. Px'enant de larges prises, qu’il approchait de son nez et faisait ensuite, après les avoir senties, tomber à terre, il avait vite épuisé sa tabatière. C'était affaire alors au chambellan, qui avait dû se munir de trois ou quatre boîtes, d’en substituer une pleine à celle qui était vidée. IMais cela ne contentait pas Napoléon; dès qu’il voyait ou qu’il enten daitun conseiller ouvrir sa tabatière, il faisaitsigi e à un huissier qui allait chercher la boîte et la lui apportait. 11 y prenait deux ou trois prises, puis, sans penser, très souvent, il jetait la tabatière dans le tiroir ouvert de son bureau, qu’il repoussait à la fin de la séance et auquel il donnait un tour de clef. La tabatière était alors à jamais perdue ; aussi les conseillers avaient-ils ce qu’ils appelaient leurs boîtes du Conseil, des boîtes en carton d’une quinzaine de sous.

Dans son cabinet ou au Conseil, Napoléon semblait prendre à tâche de justifier ce mot qu’il avait dit : « Je ne connais pas chez moi la limite du travail », et, tout naturellement, il pensait que ses collaborateurs étaient construits comme lui. Un jour, cherchant, devant un de scs ministres, dans son cabinet intérieur, quelques notes sur la petite table destinée à son secrétaire, il trouva et lut à haute voix ce commence-

LE TRAVAIL

ment de lettre : « Depuis trente-six heures, je n’ai pu m’écarter du cabinet de... » — le billet était destiné par le secrétaire à sa femme qui habitait près des Tuileries : — « Vous voyez, dit Napoléon, qu’il trouve encore le temps d’écrire des douceurs, et il se plaint! »

On sait l’histoire de Daru, « un bœuf pour le travail » a dit l’Empereur, s’endormant sur ses papiers à une séance de nuit, dans Tarrièrecabinet, Napoléon le réveillant, tenté de le bousculer et Daru avouant qu’il a déjà passé trois nuits au travail.

On a prêté ce mot à l’Empereur: « Un homme que je fais ministre ne doit plus pouvoir pisser au bout de quatre ans » et on l’a cité comme une preuve de sécheresse de cœur. En fait, les ministres résistaient fort bien à cette vie : à la Justice, de 1802 à 1813, un seul ministre, Régnier; à la Guerre, de 1800 à 1807, Bertliier, de 1807 à 1814, Clarke; àl’Adminislra tion de la Guerre, de 1802 à 1810, Dejean; à la Marine, de 1801 à 1814, Decrès; aux Finances, de 1799 à 1814, Gaudin; au Trésor Public, de 1801 à 1806, Barbé-Marbois; de 1806 à 1814, Mollien. A l’Intérieur et aux Relations extérieures, les titulaires changent un peu plus souvent; mais à l’Intérieur, ce n’est pas que les ministres, sauf Crétet, soient épuisés de travail, c’est parce qu’ils sont insuffisants. De même, après Talleyrand, aux Affaires Étrangères. Nul

218 LA JOURNÉE DE l’empEREUR

souverain au coiilrairo, nul souverain absolu, gouvernant par lui-même, n’élant point un mineur aux. mains d’un premier minisire, n’a aussi bien compris et appliqué la stabilité ministérielle. S’il exigeait que ses serviteurs fussent laborieux, il no semble point, en vérité, que l’excès de travail ait nui à leur santé, car la plupart ont vécu assez pour voir l’eflondrement de la Monarchie bourbonienne et cette première revanche du peuple se reprenant à l’Enipereur, les trois jours de Juillet.

Du travail, c’est lui qui prend la plus forte dose; lui seul embrasse tout; lui seul, en ce creuset de son cerveau, mélange et cuit toutes ces matières apportées de partout; lui seul, cet immense mangeur, avale et digère ce qu’on s’empresse de tous les bouts du monde à fournir à son elfrayant appétit; lui seul ne détèle pas et, sans peiner aux brancards, sans haleter aux côtes, sans se plaindre du métier, sans en éprouver une fatigue, il tire cette charrette où il a jeté pêle-mêle les morceaux d'Europe. Sous son incessant effort, la macliine avance, et de quel train! Cette route qu’il dévore, toujours courant, et que, à mesure, il construit devant ses pas, on croirait qu’elle doit, comme ces chemins de fer établis en hâte fiévreuse dans les prairies de l’Ouest américain, être jetée presque au hasard sur les abîmes, faite de traverses de

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bois quelconque, posées à la diable, boulonnées par rencontre et qu’emporte le premier orage : c’est une voie large et triomphale, toute pavée de granit, ayant aux deux côtés des trottoirs d’airain et qu’ombragent, pour la postérité, des arbres à l’épaisse frondaison, qui, parce qu’il a passé près d’eux, semblent centenaires.

Pourtant, à desjours, brusquement, la machine s’arrête. La nature impose une détente nécessaire, subite, absolue. C’est, comme dit le peuple, la fîême, une inaptitude à tout travail, même à tout divertissement, le repos auquel le cerveau surmené est contraint à des heures, comme si, épuisé, il ne pouvait plus sécréter de pensée. Alors, sans sortir du Palais, sans même quitter son cabinet, il va, vient, vire, s’étend sur la causeuse, sommeille ou fait semblant, s’assied sur le bureau de son secrétaire, ou sur un des bras de son fauteuil, s’y balance, lui parlant à bâtons rompus de ses projets, de sa santé, de ses manies, de son passé. 11 lui frotte les oreilles, lui frappe doucement l’épaule ou la joue, ennuyé de le voir continuer son travail. Ou bien il parcourt les tablettes de sa bibliothèque, juge en passant les uns et les autres, s'arrête à Corneille ou à Voltaire, prend le volume, déclame une tirade — surtout de la i)/o;Y de César. — Ou bien il chante, d’une voix forte, très fausse. Ce sont des lambeaux de romances, d’opéras anciens, du Devm

de Village, des niaiseries sentimentales de V Almanach des Muses, ou bien, si son esprit est au grave, des hymnes du temps de la Révolution, des strophes du Chant du Départ. Il est rarement dans l’air et répète un quart d’heure les mêmes paroles. Il alTectionne surtout une romance dont il ne sait qu’un vers :

Oui, c’en ést fait, je me marie...

et un hymne débutant par ces mots :

Marat, du peuple le vengeur...

dont il ignore la suite. Parfois, ces jours-là, il s’amuse à faire des cachets sur les enveloppes que Meneval a préparées. Mais c’est un mauvais jeu : en 1809, il se trompe d’enveloppes, envoie à l’Empereur d’Autriche une lettre écrite à l’Empereur de Russie, bien heureux qu’on puisse rattraper le porteur et lui reprendre le message sous un prétexte; dès lors il renonce à ce passetemps. D’ailleurs, à partir de 1810, il n’eût point voulu faire concurrence à son beau-père, l’Empereur d’Autriche, qui fabriquait lui-même sa cire à cacheter et avait la prétention de faire les plus beaux cachets du monde. Lorsqu’on avait présenté à la ratification de François II le traité de Lunéville qui lui coûtait si cher, il n’avait

LE TRAVAIL

trouvé à blâmer que la mauvaise cire dont on s’était servi en France pour le sceller, et il avait étalé avec orgueil celle qu’il avait composée.

A d’autres jours, Napoléon s’échappe à la chasse, plutôt chasse à courre que chasse à tir, car c’est le besoin d’exercice qui l’entraîne et, dans la vénerie, ce qu’il recherche c’est d’ahord une fatigue physique qui délasse son cerveau. Quelquefois, mais ce sont des faits relativement fort rares à l’apogée du règne, fréquents seulement h l’hiver de 1813, il va, accompagné du Grand-Maréchal, ou suivi d’un aide de camp, visiter quelque monument en construction, ou simplement se promener à travers Paris. Ces excursions ont un but politique, de même que les chasses multipliées, au moment des rentrées en campagne, semblent avoir pour objet de l’entraîner à nouveau pour la guerre, ou, aux derniers jours, sont une réponse directe aux journaux anglais qui prétendent qu’il est mourant et hors d’état de se tenir à cheval.

Encore une fois, chasses, promenades, excursions, c’est là l’exception dans ses journées. Si, des soirs, il va coucher à Malmaison ou à Saint-Cloud, c’est afin, le travail rempli, la tâche terminée, d’avoir au matin un peu de bon air à respirer et de s’installer, pour lire ses dépêches, sous une tente dressée sur le petit pont qui joint son appartement au parc. Il aime le

travail au grand air et s’il se déplaît autant aux Tuileries, c’est qu’il ne peut même y ouvrir une fenêtre, qu’il n’y a pas même un bout de jardin pour faire un tour entre deux dictées et marcher sa pensée. Il est resté l’amoureux de plein air, l’homme qui datait sa lettre à Malteo Buttafuoco, de son cabinet de Milelli^ cette grotte d’où la vue se perd sur le golfe d’ Ajaccio, les îles Sanguinaires, l’immensité bleue favorable aux rêves...

Vïlî

LE DINER

Six heures étaient sonnées depuis longtemps et souvent Napoléon avait à peine entrevu sa femme. Parfois, par le petit escalier noir qui faisait communiquer son appartement avec celui du rez-de-chaussée, il descendait chez l’Impératrice et restait quelques instants; si c’était au moment de la toilette, il s’amusait à enibarrasser les Femmes ronges, à brouiller les écrins et à discuter des ajustements ; si c’était au moment du déjeuner et que, suivant sa coutume, Joséphine eût à sa table un certain nombre de dames invitées, il posait des questions, tourmentait pour les réponses, suivant son humeur, se montrait trop aimable ou pas assez, puis, brusquement, remontait à son travail. Avec Marie-Louise, depuis le mariage jusqu’à la naissance du Roi de Rome, il s’était contraint à déjeuner à des heures fixes, mais, dès qu’il l’avait pu, il avait repris sa liberté au grand plaisir de sa femme qui pouvait maintenant prolonger le repas à son gré. Près d’elle, il se tenait obligé,

dans la journée, de multiplier ses visites, mais il ne trouvait point en sa société l’aliment qu’il rencontrait tout naturellement en celle de Joséphine. Ce passé qui leur donnait de commun^» souvenirs, cette imperturbable mémoire, cette connaissance des êtres et des choses, cette habileté à tirer des renseignements aux visiteurs et à s’instruire des menus détails de société, des anecdotes qui faisaient scandale et de tout ce qu’une femme sait apprendre de ses semblables, Alarie-Louise ne pouvait le lui fournir, puisqu’elle le connaissait à peine et qu’elle continuait à ignorer, aux Tuileries comme à Schœnbrunn, tout le monde extérieur.

Aussi, bien qu’elle fût archiduchesse, l’Empereur, après l’avoir bien embrassée, bien appelée « sa bonne Louise », après avoir regardé ses broderies et ses peintures, écouté même un air de clavecin, s’asseyait dans un fauteuil et, comme il arrivait dès que sa pensée était inoccupée, il prenait un petit temps de sommeil. Puis, s’éveillant brusquement, il embrassait à nouveau « sa bonne Louise » et s’en retournait. Ce qu’il n’avait guère toléré de Joséphine, qu’elle entrât dans son cabinet, il l’agréa parfois de Marie-Louise, mais il savait faire comprendre que la visite devait être courte. Son fils seul eut des privilèges. 11 prenait l’enfant sur son bras pendant qu’il signait, le promenait tout en diclant, plus tard, le laissait toucher à ses papiers,

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jouer avec ses cartes, avec ces pièces de manœuvre qu’il avait fait fabriquer à son usage et qui, à l’enfant, semblaient seulement des soldats de bois, comme ses joujoux. Mais cela fut si court, et il eut si peu de temps le bonheur d’être un père! Quelques mois de l’hiver de 1813, quelques semaines de 1814, ce fut tout ce qu’il vit son fils assez avancé pour le connaître, pour lui jaser, pour lui sourire, pour répondre à cette passion qu’il éprouvait pour lui.

De fait. Napoléon n’aimait point, n’admettait même pas que durant ses heures de travail quelqu’un vint le déranger. S’il veut donner la preuve la plus positive de l’affection qu’il a pour une personne, il émet cette supposition qu’il quitterait pour elle, même le Conseil d’État. « Si, pendant que je suis au Conseil, dit-il à Rœderer, Hortense demandait à me voir, je sortirais pour la recevoir. Si M“‘ Murat me demandait, je ne sortirais pas. » Qu’on n’aille point là-dessus le prendre au mot : il ne sortirait pas plus pour l’une que pour l’autre, mais l’hypothèse lui sert à établir un étiage de ses sentiments, et rien ne lui paraît les mieux démontrer.

Si le travail qui lui donnait la sensation continue de la possession du pouvoir, l’absorbait au point que toute préoccupation sentimentale disparût, faut-il s’étonner qu’il imposât de même

226 LA JOURNÉE DE l’eMPEREUR

silence aux besoins physiques? En avait-il de réguliers, d’impérieux, on est réduit à se le demander. Du moins, il n’avait point d’heure fixe pour les satisfaire. 11 commandait à son estomac, ou plutôt il oubliait qu’il en eût un, et mangeait quand cela se trouvait, et parce que cela se trouvait, distraitement et en pensant au travail quitté et qu’il voulait reprendre.

Six heures était l’heure réglementaire du dîner et, avant que six heures fussent sonnées, Joséphine, avec une ponctualité d’exactitude qui ne se démentit jamais et qui chez elle était une vertu, attendait toute prête qu’on vînt la prévenir. Sa toilette, une des occupations favorites de sa journée, lui avait pris bien du temps et c’était au moins la troisième qu’elle faisait depuis le matin : mais celle-ci était la bonne. Coiffée en cheveux avec des fleurs, des perles ou des pierres par le seul artiste qu’elle juge<ât capable de comprendre sa figure, l’inimitable Duplan, elle était vêtue, à l’ordinaire, d’une robe très décolletée, de velours, de satin ou de tulle brodé. Elle avait le choix, car dans sa garde-robe, sans compter les grands habits, elle avait, année moyenne, plus de six cents robes et en faisait faire de cent à cent quarante. Elle n’avait pas besoin, pour s’habiller ainsi, qu’il y eût cercle ou spectacle à la Cour, comme il y eut, après 1806, de deux jours l’un. Elle aimait à se parer pour elle-même comme les femmes vraiment femmes et il lui

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