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LE CONSEIL

■5, fe.

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suffisait d’avoir l’Empereur pour public ou même son miroir. Napoléon, d’ailleurs, était devenu fort difficile en pareille matière; il s’était habitué à cette élégance raffinée, vraiment exquise, dont Joséphine lui présentait chaque jour le modèle. Il avait ses goûts pour les robes, ses préférences pour les couleurs, en dehors même de la politique qui le portait à ne vouloir à sa Cour que de la soie et du velours parce que Lyon en tirait profit; il avait horreur du noir et même du foncé, de tout ce qui n’était point frais, neuf et clair. Il assortissait à son esprit d’ordre et de méthode les robes bien attachées, trouvait que les nuances vives paraient un salon et y donnaient un air de richesse. De même, son œil s’était habitué au fard dont Joséphine, dans les dernières années de son règne, abusait vraiment, car elle arrivait à une sorte de préparation de blanc et de rouge telle que les actrices pour braver le feu de la rampe. De près, sans doute, cela était trop brutal; les blancs crus heurtaient les rouges faux et donnaient à l’Impératrice un air de théâtre; mais, de loin, quand elle passait en cortège, cela assurait son succès, lui gardait cette apparence d’indestructible jeunesse que confirmait l’élégance infinie de sa taille sans corset, la souplesse et le glissement de sa démarche, la joliesse de ses pieds fondants et gras, vêtus de souliers de satin sans nul talon et qu’eut démentie seul son acte de naissance —

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cet acte de naissance faussé à l’Almanach impérial pour lui enlever six bonnes années.

Joséphine donc attendait. Le plus souvent, sept heiir('s sonnaient sans qu’on fût venu l’avertir, par ois huit heures ; à des jours, onze heures. L’Empereur avait oublié qu’il n’avait point dîné et personne n’avait osé le lui rappeler. Marie-Louise l’eût osé, car elle n’était point femme à se laisser désheurer et bien qu’elle eût pris un copieux goûter dans l’après-midi, elle aimait qu’on se mît à table à six heures battant. Pour elle. Napoléon s’astreignait à l’exactitude et c’eût plutôt été elle qui, là comme ailleurs, l’eût fait attendre.

Il n’y avait pas de salle à manger attitrée, et l’Empereur qui, aux Tuileries, à partir de 1806, dînait tous les jours, sauf le dimanche, seul avec l’Impératrice, désignait la pièce où la table devait être dressée, soit dans son appartement, soit dans celui de l’Impératrice. Il désignait de même les personnes qui devaient le servir. Jusqu’à l’Empire, ç’ avait été une des fonctions des mamelucks; mais, quand la Maison fut organisée, le service de table de l’Empereur et de l’Impératrice fut réservé aux pages, qui présentaient à Leurs Majestés les assiettes qu’ils recevaient des valets de chambre, lesquels les recevaient du maître d’hôtel. C’était le maître d’hôtel de l’Empereur qui posait les plats, et découpait les mets si le

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dîner avait lieu dans l’appartement de l’Empereur le maître d’hôtel de l’Impératrice si on dînait chez l’Impératrice. Chez l’Empereur la table était le plus habituellement dressée dans le salon de service de l’Appartement d’honneur.

Tous les objets nécessaires pour le couvert étaient apportés par les valets de pieds feutiers. Les couvreurs de table, après avoir étendu la nappe, posaient, à la place où devaient être mis les couverts de Leurs Majestés, une serviette qui, retombant de la moitié de la longueur au moins, était rejetée sur le couvert et le couvrait entièrement. Le dîner se composait, en 1810, d’un potage, du bœuf, d’un relevé, d’un flanc, de quatre entrées, de deux rôts, de deux entremets, de deux salades et d’un dessert de dix-huit assiettes. La table était comptée pour six personnes et la cave fournissait par suite six bouteilles de vin de Chambertin, une demi-bouteille de vin de liqueur et une demi-bouteille de liqueurs. La quantité des plats resta toujours à peu près telle. On y ajouta seulement pour Marie-Louise, qui était friande de pâtisserie, deux extras d’office et un extra de cuisine. Jamais on ne servait en maigre que le vendredi saint.

Les menus rédigés par le maître d’hôtel, sous la surveillance du préfet du Palais, n’étaient pas de grande cuisine. Dans un de ceux qui ont été conservés, se trouvent des fautes que n'aurait à

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coup sûr point commises Cussy, qui fut préfet du Palais seulement en 1812, et qui était un des plus fins mangeurs de son temps. Saint-Didier, souvent occupé à des missions près de son beaupère Mathieu Dumas, s’y connaissait peu; M. de Luçay, le premier préfet, était constamment malade, et Bausset, quoiqu’il eût des prétentions, n’était, avec son énorme ventre, qu’un gros mangeur; ainsi, les deux potages, trop semblables, sont une purée de marrons et un potage au macaroni ; après la culotte de bœuf garnie, et le brochet à la Chambord en relevé, après les quatre entrées, filets de perdreaux à la Monglas, filets de canards sauvages au fumet de gibier, fricassée de poulets à la chevalière et côtelettes de mouton à la Soubise, viennent, comme rôts, un chapon au cresson et un quartier d’agneau. Or, le quartier d’agneau, en ce temps, n’eût jamais passé pour un plat de rôti. Les quatre entremets, une gelée d’oranges moulée, une crème à la française au café, une génoise décorée et des gaufres à l’allemande, n’ont rien qui séduise ; et les légumes : choux-fleurs au gratin et céleris-navets au jus, ne montrent pas d’invention.

En France, il y a cent ans, il y a quarante ans même, on servait sur les tables les plus bourgeoises un nombre de plats au moins égal à ces seize plats qui paraissent ici sur la table de l’Empereur. Les quatre entrées, les deux rôts, les

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quatre entremets étaient de régie stricte. Dans les dîners de Cambacérès on servait seize entrées et seize entremets. Au premier dîner de Louis XVIII à Compiègne, on vit, outre quatre potages, quatre relevés, quatre grosses pièces, quatre grosses pièces d’entremets, trente-deux entrées et trente-deux entremets. Tout paraissait sur table ; ce fut en juin 1810, à Clichy, chez le prince Kourakin, que furent servis les premiers dîners à la russe où l’on voyait seulement les desserts et les fleurs ; tout Paris en parla.

Chez l’Empereur, les choses étaient déjà simplifiées : les entrées et les entremets, les relevés et les rôtis étaient servis tout à la fois et n’étaient relevés que par le dessert. Il en résultait que souvent Napoléon, par distraction, prenait au plat qui se trouvait devant lui, contînt-il quelque crème ou quelque gelée, avant qu’on eût présenté les entrées. D’ailleurs, avec ces retards continuels qui menaient à dîner le plus souvent entre sept et huit heures, la cuisine s’en ressentait : on avait beau renouveler tous les quarts d’heure l’eau bouillante des boules, les sauces n’en tournaient pas moins ; et, sauf le rôti, les plats servis étaient les plats mangés. On mettait des poulets à la broche de quart d’heure en quart d’heure, afin qu’on pût en présenter un qui fût mangeable. Ce fameux jour où l’on dîna à onze heures, on avait mis successivement à la broche vingt-trois poulets.

L’Empereur ne se plaignait jamais que la nourriture fût mauvaise. Il ne s’en apercevait pas. Joséphine pas davantage : elle n’avait nulle gourmandise, et même, peut-on dire, nul besoin de nourriture. A ce point de vue, elle était appariée à merveille avec Napoléon et elle se satisfaisait fort bien des quinze minutes qu’il passait à son dîner. Il y consacrait moins de temps encore au début du Consulat, mais on lui représenta que ses dîners étaient trop brefs; on lui rapporta les épigrammes du comte Philippe de Cobentzel; il prit sur lui, allongea de quelques minutes et, comme on faisait l’observation qu’il était devenu moins expéditif : « C’est déjà la corruption du pouvoir, » répondit-il. Mais ce fut sans doute autant par désir de se soustraire aux dîners trop longs que par volonté d’appliquer strictement l’étiquette monarchique, qu’il cessa, à partir de 1804, d’inviter qui que ce fût à sa table lorsqu’il était aux Tuileries. Dans les villégiatures, et l’Elysée même était considéré comme tel, il se relâchait de cette sévérité, mais c’était aux risques et périls des convives qui ne devaient pas s’attendre à faire grande chère. Napoléon, en effet, ne pouvait se contraindre, même dans les grandes circonstances, à supporter le nombre infini des plats et les lenteurs des services. Où qu’il fût, après le premier, il demandait les glaces et sortait de table. Il avait la passion des glaces quoi qu’il u’en fit point servir d’ordinaire

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à son dîner, mais il en prenait souvent pendant la nuit et c’était son régal, comme un moyen de se donner du ton lorsqu’il était fatigué. Du reste, il buvait très frais et était gourmet d’eau.

Pendant le dîner, auquel assistait le préfet du Palais de service, à des jours, l’Empereur travaillait encore : c’était l’heure qu’il assignait le plus ordinairement à son bibliothécaire pour venir lui rendre compte des livres nouvellement parus; souvent, il se faisait lire des traductionst de journaux ou de pamphlets, ou bien il faisait appeler le Grand-maréchal pour lui donner des ordres ; les officiers arrivant en courriers entraient et remettaient leurs dépêches. Le repas, ce court repas d’un quart d’heure, n’interrompait pas le labeur et les plaisirs de la soirée n’étaienl pas pour le troubler.

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A peine le dernier morceau avalé, et c’était souvent d’une entrée, il revenait avec l’Impératrice dans son salon où le reconduisait le préfet du Palais. Un page apportait une tasse où le chef d’office versait du café : l’Impératrice prenait la tasse, y mettait elle-même du sucre et la présentait à l’Empereur qui, sans cela, eût oublié de sucrer son café. Au début de l’Empire, il donnait assez volouhlers des audiences à ce moment. Les Grands officiers entraient dans son salon, exposaient leurs affaires, puis l’Empereur ressortant avec eux, trouvait dans la galerie les personnes qui l’attendaient et faisait le tour du cercle, parlant à chacun. Il y a de ce fait des témoignages précis, mais l’usage s'en abolit assez vite et, après Austerlitz, il n’en fut plus question. Après Austerlitz, souvent, sans plus attendre, l’Empereur rentrait dans son cabinet et, se remettant au travail, reprenait cette promenade qui, chez lui, semblait activer la pensée. Le plus souvent pourtant, après le dîner, si le repas

avait été pris dans l’appartement de l’Empereur, el qu’il n’y eut point cercle dans les petits appartements, l’Impératrice descendait chez elle, l’Empereur l’y suivait quelques instants après, et demandait soit les Enh'ées, soit le Service, ordinairement le Service, car sous cette dénom’nation étaient compris tous ceux qui, à un titre quelconque, appartenaient à la domesticité dhonneur.

Au début, les officiers de jour près l’Empereur et l’Impératrice, c’est-à-dire les aides de camp, les chambellans, les écuyers, les officiers de vénerie, les dames du Palais, tous ceux qui par obligation devaient se trouver au Palais d’une façon constante pour y servir à toute heure de cortège au souverain au cas où il lui plût de sortir, pour introduire dans son salon les personnages favorisés d’une audience, pour recevoir ses orches enfin, dînaient ensemble à la table du Grand-maréchal; mais, à mesure que Napoléon se ferma davantage en son intérieur impérial et éleva plus hautes entre lui et le commun des êtres les barrières de l’étiquette, sa table à lui fut, aux Tuileries, exclusivement réservée, sauf les dimanches, pour lui et sa femme. Le Grandmaréchal fut donc chargé d’offrir les dîners d’apparat et d’y présider, de recevoir les ambassadeurs, les grands dignitaires, les grands officiers de l’Empire, les officiers généraux.

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même les princes de la Confédération. Son appariement du Pavillon des Enfants de France était si luxueusement décoré que le comte d’Artois, qui y logea en 1814, s’écriait ; « Comment! c’était un officier de la Cour de Buonaparte qui occupait cet appariement où nous sommes! Mais cela est incroyable! Croiriez-vous que j’ai entendu dire cent fois à Versailles qu’il n’y avait aucun parti à tirer des Tuileries et que c’était un composé de galetas! » Et les dîners de quinze à quarante couverts étaient de pair avec l’appartement.

Lorsque la table du Grand-marée’ al fut ainsi établie, les officiers delà Maison durent descendre d’un cran et ils furent répartis entre quatre tables différentes (cinq lorsque la Gouvernante des Enfants de France eût été nommée.) A la table de la Dame d’honneur, que devait présider et que présidait le plus rarement possible M”° de La llochefoucauld, devaient s’asseoir les personnes du service de l’Impératrice; mais les daines du Palais esquivaient la corvée et, comme elles étaient libres à cinq heures, se hâtaient de rentrer chez elles pour y prendre un semblant de repos, car elles devaient être de retour au Palais en grande toilette, à sept heures sonnant.

Les officiers du service de l’Empereur dînaient à la table dite des Officiers de la Maison, que présidait soit un Grand officier de la Couronne, soit à son défaut le Premier préfet du Palais. Ces deux tables étaient calculées chacune pour quinze

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personnes à l’ordinaire, et, au dîner, on y servait : deux potages, le bœuf, deux relevés, six entrées, deux rôtis, six entremets, quatre hors-d’œuvre, deux salades et un dessert de seize compotiers.

Plus bas était la table dite des Officiers de garde, où mangeaient les officiers d’ordonnance, les officiers de garde, les pages de service et les fourriers du palais.

Puis venaitla table des Secrétaires de Sa Majesté servie pour quatre couverts seulement et où ne pouvait être admis nul qui ne fit partie du cabinet. Les secrétaires, d’ailleurs, menaient, comme on a vu, une existence tout à fait séparée et, quoiqu’ils eussent les Entrées^ ne paraissaient point dans les salons. Les officiers d’ordonnance n’y venaient point davantage et, dans leur position intermédiaire, n’étaient point considérés comme du Service.

A partir de 1806, durant les très rares hivers que l’Empereur passa à Paris, il y eut cercle de deux jours l’un; les autres jours, si l’Empereur n’avait demandé que les Entrées, les deux dames du Palais restaient en tête à tête dans leur salon. 11 y en avait qui, furieuses, s’en allaient et s’en trouvaient mal, lorsque Napoléon, s’étant aperçu de son étourderie, demandait le Service. Cela n’était, de sa part, nullement prémédité, simple inadvertance; mais, dans les Cours, tout est matière à soupçon et la distinction attendue, qu’on n’obtient pas, devient offense.

LA SOIRÉE

Aux cercles, la société s’élargissait un peu, guère plus. De droit ou à peu près, les invités étaient d’abord les Princes et les Princesses de la Famille impériale, puis les Grands officiers de la Couronne, les Colonels généraux de la garde, les aides de camp de l’Empereur, le préfet du Palais, les chambellans et les écuyers de service ordinaire et extraordinaire, la dame d’honneur, la dame d’atours et les dames du Palais de quartier. Puis, selon les jours, et par invitations spéciales, un grand dignitaire, deux ou trois ministres, quelques sénateurs et conseillers d’Etat, huit à dix généraux ou colonels, de trente à quarante hommes. En femmes, de vingt à trente, et toujours prises dans ce milieu des femmes de chambellans, d’aides de camp ou de Grands officiers. Parfois, mais rarement, des femmes de généraux; plus rarement encore, des étrangères.

Lorsqu’il y avait cercle, sans spectacle, et que l’Empereur se tenait dans les appartements du rez-de-chaussée — les appartements de l’Impératrice — les choses se passaient presque comme les jours ordinaires. Joséphine, après quelques amabilités aux uns et aux autres, se mettait à son trictrac, auquel elle jouait merveilleusement, et appelait pour partenaire quelque grand dignitaire, à son défaut un des chambellans ou son chevalier d’honneur. D’autres fois, c’était le whist, surtout les jours de cercle, mais le whist l’amusait moins et c’était par contenance plus que

par plaisir qu’elle tenait les cartes. D’ailleurs aux Tuileries on ne jouait jamais d’argent. Pour marquer, des jetons étaient jetés sur les tables, jetons tout exprès inventés par Denon et gravés par Gayrard et présentant les images de la bonne et de la mauvaise fortune. Napoléon s’asseyait parfois à une de ces tables, appelait pour faire sa partie ou plutôt pour causer, une de ses sœurs ou quelque dame du Palais. Dans un second salon, les autres dames jouaient au loto. On parlait peu. Les hommes debout voulaient avoir l’air de s’intéresser, ne causaient point, échangeaient à peine à voix basse un propos banal.

Souvent, Napoléon, sans toucher aux cartes, venait aux dames qui, debout, attendaient son bon plaisir. Il causait un instant avec les plus familières, parlait plutôt, leur disait leur fait sur la toilette qu’elles portaient ou s’amusait à leur poser des questions. Mais, dès qu’il fut empereur, ce fut fini de ces soirées d’intimité où il se plaisait à Malmaison, fini des charades, des lectures à haute voix, des histoires de revenants contées par chacun tour à tour, des musiciens appelés pour jouer quelque morceau mélancolique, dans la demi-obscurité des bougies voilées de gaze; fini des jeux de vingt-et-un où le Premier Consul tenant la banque, riait à ses propres tricheries, et daubait les perdants; fini des envolées de gaîté robuste avec des hommes qui, tous ses compagnons d’armes, avaient gardé avec

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lui jusque-là non le ton de courtisans, mais la droiture d’amis véritables; fini, plus encore et pour jamais, des causeries avec quelque femme qu’il avait connue toute enfant et qu’il se plaisait à taquiner. A présent il était empereur ; il avait une Cour, et, en la sienne comme en toute autre, plus que lui-même, l’ennui régnait.

Le plus souvent, même les jours de cercle, lorsqu’il n’y avait point obligation stricte qu’il demeurât, ou lorsqu’il ne trouvait point sous sa main quelque interlocuteur à son gré, après quelques tours dans le salon, il remontait et se remettait au travail, à moins qu’il n’allât à quelque spectacle au dehors avec l’Impératrice, — ce qui arriva rarement à partir du moment où le théâtre des Tuileries fut construit; — qu’il n’y eût représentation dans la grande salle des Tuileries ou dans les Petits appartements, ou concert dans la salle des Maréchaux, ou petit concert chez l’Impératrice. Car des divertissements, celui-ci était vraiment un des seuls qui lui agréassent : la musique, surtout la musique vocale, l’enchantait.

Quelquefois il allait aux bals que donnait une de scs sœurs ou l’un de ses ministres, surtout lorsque le bal était masqué ; mais fréquemment aussi après avoir promis de venir, le travail commencé l’emportait.

C’était un beau bal, celui du ministre de la Marine, le 23 février 1806. A l’entrée, deux cour-

riers, tenant des girandoles allumées qu'ils de vaient mettre en croix aussitôt qu’arriverait l’Empereur; sous la porte, le concierge avec d’autres girandoles qu’il devait porter devant Sa Majesté; un personnel immense requis et les six salons du ministère pleins d’un monde que Napoléon connaissait, car la liste lu; en avait été soumise. N’importe, il donne rendez-vous pour huit heures du soir, au ministre des Finances :

<( 11 sera temps que nous allions au bal à dix heures, » lui dit-il. A huit heuros donc, ils sont tous deux à éplucher le budget. Vers minuit on gratte à la porte du cabinet : c’est un page envoyé par l’Impératrice, laquelle fait dire que le bal est charmant et que l’Empereur y est impatiemment attendu. « Tout à l’heure, répond-il à voix haute. Dites à l’Impératrice que je travaille avec le ministre des Finances. Nous y allons. » Une heure après, nouveau message, même réponse. Il continue à travailler. La pendule sonne.

« Quelle heure est-ce là?

— Trois heures. Sire !

— Ah ! bon Dieu ! Il est trop tard pour nous rendre au bal, qu’en pensez-vous?

— C’est tout à fait mon avis.

— Allons donc gagner chacun notre lit. Eh bien 1 ajoute-t-il gaiement au moment où le ministre le quitte, beaucoup de gens croient que nous passons notre vie à nous divertir et, comme disent les Orientaux, à manger des confitures. Bonsoir, Ministre. »

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Nulle distraction, nul plaisir, nul besoin des sens ne prévaut sur le travail. On sait des anecdotes nombreuses qui le prouvent. Et pourtant, lorsqu’il s’amuse, c’est franchement. 11 a dansé, dans l’intimité, au moins jusqu’en 1807, mais des contredanses seulement : la valse qu’il a essayé d’apprendre en 1810, au moment du mariage avec Marie-Louise, l’étourdit. Ses talents assez médiocres de danseur, qu’il doit à son professeur de Valence, M. Dautel, le mènent à préférer à tout une figure qu’on dansait à la fin des bals et qu’on nommait le Grand-Père. C’était le cotillon de l’époque, un cotillon qui débutait par une promenade aussi longue que le voulait le couple conducteur et qui se continuait par des figures réglées par lui : la danseuse assise dans un fauteuil, les danseurs à genoux, les berceaux faits avec les bras, toutes les jolies idées qui venaient à l’esprit. « Je reviendrai pour le Grand-Père, » disait-il, et souvent, en effet, il revenait.

S’il allait au spectacle, ce n’était guère que pour entendre un acte : le plus souvent alors il donnait ses rendez-vous pour neuf heures et il y était exact. S’il prolongeait, ce n’était que jusqu’à dix heures, qui était l’heure habituelle du Coucher officiel correspondant au Lever, mais bien moins important et moins nombreux. Le chambellan lui remettait la liste des personnes qui étaient dans le premier salon, introduisait les

Grandes entrées, puis le Service. L’Empereur donnait ses ordres brièvement, puis se retirait dans son Appartement intérieur où parfois il emmenait un de ses aides de camp pour causer encore et, à la diable, jetant ses vêtements tout au hasard, se déshabillait, aidé seulement de ses valets de chambre. Souvent, après qu’il s’était mis au lit, il demandait l’Impératrice pour lui faire une lecture, ou bien il causait avec un de ses plus affidés. Parfois, il s’endormait alors : on sait l’histoire de Talleyrand passant une nuit entière sur un canapé, l’Empereur s’étant assoupi au milieu de la conversation. Mais il était très rare, presque sans exemple, qu’il dormît une nuit d’affilée, que son somme excédât trois heures. Eveillé, même en sursaut et contre son gré, il se reprenait tel que dans la veille. « La présence d’esprit après minuit est telle chez moi, disait-il, que si, par des circonstances instantanées, je suis réveillé, je me lève, sans qu’on puisse deviner à l’état de mes yeux si je viens de dormir, et mes dictées ont autant de fraîcheur que dans un moment donné de la journée. »

Un soir, il a fait dire à d’ilauterive de venir travailler à onze heures. D’Hauterive est exact, mais à une heure après minuit il n’est pas encore introduit. Tout le personnel du château a fait ses préparatifs pour la nuit et est endormi. D’Hauterive fait réveiller l’aide de camp de service qui entre chez Napoléon et lui demande des .ordres:

LA SOIRÉE

il est couché, il y a eu malentendu, ce sera pour le lendemain, onze heures. Mais est-ce onze heures du matin ou du soir? L’aide de camp retourne et reçoit ordre d’introduire d’Hauterive. Napoléon est assis sur son lit, en robe de chambre, coiffé d’un madras. Il est tout à fait gracieux, fait asseoir le chef de division, prend les papiers, les lit, adresse des questions, discute les réponses et dicle plusieurs dépêches. Pas un moment d’impatience, pas un reproche pour ces deux réveils coup sur coup.

Le plus ordinairement, après trois heures de sommeil, mais d’un sommeil plein, absolu et volontaire, dans une obscurité profonde, car il ne pouvait supporter la nuit aucune lumière et, pour l’empêcher de s’endormir, la plus faible lueur de la moindre lampe suffisait, il sonnait sou valet de chambre de veille, mettait sa robe de chambre et son pantalon à pieds et s’en venait dans son cabinet. S’il n’avait pas à son travail d’objet déterminé, il ne faisait point quérir son secrétaire et, s’asseyant à son bureau, il annotait les rapports des ministres; c’était son heure pour les chiffres, pour les états de situation de ses armées, ces états qui étaient pour lui les livres les plus agréables de sa bibliothèque et qu’il lisait avec le plus de plaisir dans ses moments de loisir. Alors, dans ce grand silence du Palais endormi et de Paris tranquille, il enfonçait dans sa mémoire

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chacune des unités qui composaient ses armées ; homme par homme, escadron par escadron, batterie par batterie, il comptait ses soldats, il les suivait sur les routes de l’Europe, il savait à point nommé leurs couchées et leurs étapes : il apprenait jusqu’à leurs noms.

Mais, s’il s’agissait d’un travail de longue haleine, de lettres à écrire, de projets à développer, il faisait éveiller son secrétaire et, toujours marchant, les mains derrière le dos, il dictait. Souvent, au milieu du travail, il faisait apporter du chocolat ou des glaces — jamais de café dont il ne prenait qu’à ses repas — ou même quelque chose de plus substantiel, car, chaque soir, un ambigu était préparé, composé d’un poulet rôti, de deux entremets, d’un dessert et d’une demi-bouteille de Chambertin. Il invitait son secrétaire à partager sa collation, et, causant alors, ouvrant son esprit sur l’avenir, s’amusait à penser tout haut ses rêves. Souvent, après avoir pris une glace, il demandait un bain, qu’on se tenait toujours prêt à couler, et soit qu’il se recouchât après le bain, ou qu’il restât debout, il ne se passait point plus de six heures de sommeil.

Que, sur les vingt-quatre heures, il en consacrât trois aux repas, à la représentation, aux femmes, aux divertissements, c’est à coup sûr plus que la vérité : il en reste quinze pour le travail — dixhuit a dit Rœderer, qui le connaissait bien, — car il travaillait partout, en dînant, au bal, au théâtre

LA SOIRÉE

Napoléon a été l’homme de son temps et sans doute de tous les temps, qui a le moins donné au corps et le plus à l'esprit. Cela n’explique point la grandeur de son œuvre, mais cela permet d’en comnrendre l’immensité.

LE -DIMANCHE

Pour que, dans la semaine, Napoléon interrompe son travail, se donne des distractions et change sa vie, il faut des circonstances d’exception et qui se présentent très rarement. C’est qu’il éprouve le besoin physique d’un exercice violent, tel que la chasse ; qu’il sent la nécessité de se faire voir au peuple, et de réveiller dans la nation des impressions qui tendent à s’affaiblir; qu’il a la curiosité de visiter quelque construction qu’il a ordonnée, de se rendre compte d’une grande opération de voirie qu’il projette, ou de s’enquérir en personne de l’état des esprits et, à l’imitation du Calife des Califes, de faire incognito, accompagné du seul Duroc, son Giafar, un tour dans sa capitale. De telles fantaisies sont chez lui des plus rares et, à l’ordinaire, cette vie sédentaire et recluse est celle qu’il mène aux Tuileries. 11 n’y a même point la distraction qui lui serait nécessaire, d’un tour de promenade dans le jardin : ce jardin est public; si le Consul ou l’Empereur y paraissait, une foule se précipi-

terait autour de lui et lui ferait cortège. Il faut la grossesse de Marie-Louise pour que, dans les derniers mois de 1810, Napoléon fasse réserver la Terrasse du bord de l’eau à laquelle, du Palais, on accède par un souterrain construit à dessein, et encore, dès que l’Impératrice quitte les Tuileries pour Saint-Cloud, la terrasse est restituée au public. Si l’on tarde à ouvrir les grilles, l’Empereur a des façons de rappeler ses ordres qui ne souflrent pas la réplique.

Donc, toute la semaine, une vie murée, passée presque toute dans le cabinet de travail et dans l’appartement intérieur, une vie où l’étiquette ne joue quasi aucun rôle et où les heures s’enfuient, courant au galop de charge sous le fouet de poste des courriers qui, de tous les coins d’Europe, apportent des dépêches; mais, le dimanche, l’Empereur passe tout le jour hors de son appartement, se montrant à la Cour, au Peuple, à l’Armée, aux puissances étrangères, à tous.

C’est un autre genre de travail et qui peut moins lui plaire ; c’est, dans le métier de souverain, ce que la plupart des rois tiennent pour le nécessaire, ce que lui serait tenté de regarder comme le superflu, car du pouvoir ce qu’il aime, c’est d’abord la réalité et, s’il amuse parfois son imagination aux pompes des cortèges et aux règlements des cérémonies, bientôt, à tel jeu, il se fatigue et, là où il pensait trouver quelque amu-

LE dimanche

sement d’orgueil, il ne récolte qu’un ennui sans égal.

En réservant à la même journée toutes les corvées de la souveraineté, il prend le moins qu’il peut sur les heures de sa souveraineté effective, celles qui importent à son empire et à lui-même, et pourtant il fait assez pour maintenir la hiérarchie, sauvegarder l’étiquette, se rendre abordable aux courtisans, prouver à tous qu’il est là, jouer son rôle d’empereur et remplir sa fonction de chef, d’inspecteur, et même d’instructeur suprême des soldats.

11 garde pour lui la matinée qui se passe comme d’ordinaire, La toilette est la même que tous les jours et l’hahillement identique, saut que les jours de cérémonie, il met son grand cordon de la Légion dessus l’habit au lieu de le mettre dessous et que cet habit est plus souvent celui de grenadier que celui de chasseur. Le lever, les audiences, le déjeuner sont tout comme en semaine, mais à midi, il sort de son Appartement intérieur.

Déjà rimpératrice s’est rendue à la chapelle, et c’est tout un cortège qui marche avec elle. En avant, ses pages, puis les écuyers et les chambellans des Princesses, puis ses propres écuyers et ses chambellans de service ordinaire et extraordinaire; à sa droite, un peu en arrière, le premier écuyer et le premier aumônier, à sa gauche,

LA JOURNÉE DE l’EMPEREUR

la dame d’honneur, derrière, les Princesses, la dame d’atours, les dames du Palais et les dames pour accompagner les Princesses.

Quelques minutes après, l’Empereur, prévenu, prend le même chemin et son cortège est plus nombreux encore. En tête, les pages et leur gouverneur, l’aide et le maître des cérémonies, les écuyers, les préfets du Palais, les chambellans, le gouverneur du Palais, le chambellan et l’écuyer de jour, l’aide de camp de service et enfin, derrière les cinq Grands-officiers de la Couronne, l’Empereur. 11 est immédiatement suivi par le colonel-général de la Garde de service, et par le Grand-aumônier; puis viennent les Princes de la Famille impériale, les Princes de l’Empire, les colonels-généraux de la Garde, les aides de camp qui ne sont pas de service, le premier aumônier et les officiers des Princes.

De la salle du Trôné, le cortège se déploie dans le Grand escalier, bordé des deux côtés par une haie de fantassins de la Garde ; il traverse la salle des Gardes, passe entre les statues du Silence et de la Méditation, gravit l’escalier de la salle du Conseil d’État, pénètre par une grande et belle porte dans cette salle, et, de là, entre dans la tribune impériale de la chapelle qui y est contiguë. Cette porte de la salle du Conseil d’Élat est réservée à l’Empereur, lui seul y passe, le dimanche, avec sa Cour, lorsqu’il vient de la messe.

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en semaine, seul avec le chambellan de service, lorsqu’il vient présider le Conseil d’Etat.

Parfois, les deux cortèges se confondent. Alors /Empereur, l’Impératrice, les Princes et Princesses se réunissent dans la salle du Trône. Dans la première antichambre — salon qui précède celle salle, — attendent les personnes attachées à le. personne des Princes, les membres du Sénat et du Conseil d’État et les officiers généraux; dans la seconde antichambre (le premier salon en venant de la salle des Maréchaux), les députés, les tribuns, les juges et les officiers ayant accès à la Cour. Lorsque l’Empereur, donnant la main à l’ Impératrice, sort de la salle du Trône, les officiers de l’Impératrice marchent en avant des officiers de l’Empereur, mais l’itinéraire suivi est le môme, avec ces grands escaliers à descendre et à monter, si favorables aux déploiements somptueux des théories impériales, mais où, par malheur, l’Empereur, toujours pressé, marche trop vite et enlève à cette pompe un peu de sa dignité.

Au passage de l’Impératrice, lorsqu’elle vient seule, les tambours battent. Une seconde batterie annonce l’arrivée du souverain devant lequel l’huissier, ouvrant les deux battants de la porte, jette ce mot : a L’Empereur! »

La chapelle est toute pleine. En bas, de chaque côté de l’autel, un grenadier est de faction, fusil au pied. La nef est emplie par le peuple qui y a

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accédé par la galerie basse du côté du jardin. L’Empereur, en effet, n’a jamais voulu permettre qu’on donnât des billets d’entrée pour sa chapelle. Les places sont aux premiers occupants. « Tout dans le culte doit être gratuit, et pour k peuple, a-t-il dit. L’obligation de payer à la porte ou de payer les chaises est une chose révoltante : on ne doit pas priver les pauvres, parce qu’ils sont pauvres, de ce qui les console de leur pauvreté. »

La tribune impériale occupe tout le fond en face de l’autel; à gauche, sont les tribunes réservées aux dames du Palais et aux dames présentées à la Cour; à droite, les fenêtres grandes ouvertes de la salle du Conseil d’État où se pressent tous ceux qui assisteront tout à l’heure à la grande audience et qui ont leur entrée dans le Palais, tous dans l’uniforme de leur grade ou dans le costume de leur fonction; et c’est ainsi, avec ce fond tout resplendissant d’argent et d’or, avec ce côté tout paré de fraîches toilettes, cet autre, moins pimpant, mais où les tons vibrants des tenues militaires sonnent leur fanfare sur les ensembles assourdis des costumes civils brodés de soies claires; avec ce parterre où s’entasse quilîonque a, comme le veut la consigne, « un extérieur décent », que l’assistance se montre aux regards des musiciens de la chapelle impériale placés en amphithéâtre, dans une niche circulaire, en face de l’Empereur, derrière des colonnes

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qui, au-dessus de l’autel, ornent l’autre extrémité de la salle.

Napoléon s’est souvenu de la requête qui lui était adressée par Girardin, lorsque, premier consul, il allait rétablir la religion catholique.

« Vous serez obligé d’aller à la messe, lui disait Girardin.

— Cela peut-être.

— Mais vous contraindrez aussi tous les fonctionnaires publics à y assister.

— Quelle folie!

— Non, citoyen Consul; cela sera, parce que cela vous semblera nécessaire et, ce que je vous demande, dès aujourd’hui, c’est d’attacher d’excellents musiciens à votre chapelle, parce qu’une bonne musique est un remède contre l’ennui, et la messe, que nous n’avons plus l’habitude d’entendre, pourrait nous sembler une chose fort ennuyeuse. »

Nulle chapelle au monde, comparable à celle de l’Empereur. Le directeur, c’est, après Paisiello, Lesueur, l’auteur des Bardes, Lesueur, proscrit, ruiné, réduit au désespoir par la faction du Conservatoire et que le Premier Consul a recueilli, auquel il a donné du pain, un asile, un théâtre, et les moyens de gagner la gloire. Deux chefs d’orchestre, Persuis et Rochefort; deux premiers chanteurs, Lays et Martin; quatre premières chanteuses, M™*' Branchu, Armant, Duret, Al-

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bert; et puis, trois premiers-dessus, trois deuxièmes-dessus hommes, autant en femmes; un premier ténor, cinq ténors, cinq basses-tailles, deux contralto, six basses chantantes. En instrumentistes, d’abord le premier violon de l’Empereur, Kreutzer, puis huit premiers violons, neuf deuxièmes violons, quatre altos, huit basses, quatre contrebasses, deux pianistes, un harpiste, deux flûtes, trois hautbois, quatre clarinettes, un cor solo, trois cors et quatre bassons. Et ce sont les premiers artistes de Paris, que l’Empereur a fait rechercher un à un par Lesueur au moment où il ne restait, à la plupart, qu’à s’expatrier ou à mourir, Chérubini et le Conservatoire leur fermant toutes les portes. A eux tous, ils se partagent 153 800 francs, mais, ce qui vaut mieux, ils ont le patronage impérial, et, en dehors de leurs places dans les Théâtres impériaux, ils trouvent des leçons qui leur gagnent largement leur vie.

A peine le tambour a-t-il annoncé la venue de l’Empereur que le maître des cérémonies de l’église apparaît et que le célébrant, entouré de ses assistants, sort de la sacristie. Après avoir salué l’autel, il se tourne vers Leurs Majestés, les salue, et, de suite, commence la messe. Elle n’est point longue, dure environ vingt minutes et, tout le temps, la musique se fait entendre : cette musique est excellente et rare, car c’est pour la cha-

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pelle de l’Empereur que Lesueur a composé la plupart de ses messes*

L’Impératrice Joséphine, à genoux sur un priedieu garni de velours cramoisi et de crépines d’or, garde une attitude des plus recueillies : elle est vêtue de la robe à queue, à la grecque, à taille et manches courtes; sa tête, coiffée à la grecque, est ornée d’un diadème. A côté d’elle, un peu en arrière, se tient l’Empereur, « en attitude militaire de messe », c’est-à-dire debout, les bras croisés et la vue errante çà et là. A des moments, il se penche vers Joséphine qui ne se prête à ces conversations que le temps strictement nécessaire et reprend aussitôt qu’elle peut son air de piété et d’attention. Sauf à ces moments, sans qu’il affecte la dévotion, ni qu’il s’agenouille, il est grave, sérieux, immobile. C’est à cette messe que les artistes doivent se rendre s’ils veulent le dessiner d’après nature : ils n’y manquent point et on en a pour marque un dessin de Couder en 1811, deux dessins de Girodet en 1812, combien d’autres, sans doute, qui sont ignorés et dorment dans des portefeuilles d’amateurs I

Cette gravité, en face de l’acte religieux, fait contraste en la mémoire des gens de l’ancienne Cour avec le souvenir de Louis XVI dont la tenue scandalisait les voyageurs anglais car, « excepté à l’adoration de l’hostie, il était, durant toute la messe, engagé dans la conversation la plus gaie avec le comte d’Artois. »

Ce n’est qu’à partir du 9 décembre 1806 qu’on célèbre la messe dans la chapelle construite par Percier et Fontaine. Jusque-là le culte dominical a été quelque peu errant et n’a pas été entouré de la pompe convenable. Par une lettre du 30 germinal an X, le Premier Consul enjoignait à Duroc « de faire établir dans son cabinet de travail, à l’endroit où était son bain, tout ce qui était nécessaire pour y construire une petite chapelle en mettant par dessus la glace un tableau ou une tapisserie et en faisant établir une espèce de paravent qui masquât l’escalier et qui fît qu’on pût communiquer directement de ladite petite chapelle à sa chambre à coucher. » Cela dura peu et il est même douteux qu’on ait utilisé cet oratoire. Plus tard, chaque dimanche, on célébra la messe dans la salle où le Conseil d’État tenait ses séances, L’autel, enfermé la semaine dans une armoire, apparaissait le dimanche. On enlevait les bureaux de l’Empereur et des Grands dignitaires; on rangeait tant bien que mal les tables des conseillers d’État, des maîtres des requêtes et des auditeurs, et les choses allaient ainsi. Il fallut les grands remaniements ordonnés dans le Palais en 1805 pour que Dieu eût son coin entre la salle de spectacle et la salle du Conseil d’Etat.

Après la Post-Communion, le Domine Salvum, exécuté par toute la musique, et l’oraison, chantée

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