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par le célébrant, celui-ci, au bas de l’autel, saluait l’Empereur, et le cortège se reformait pour retourner dans les Grands appariements.
Là, la foule se presse : il y a les fonctionnaires civils jusques et y compris les sous-préfets, les militaires jusqu’au grade de chef de bataillon, et des fonctionnaires civils, des officiers de grade inférieur, ceux réformés ou destitués qui ont reçu l’autorisation du chambellan de jour : à ce dernier, ordre est donné de ne jamais refuser l’entrée. On n’est admis pourtant qu’en grand uniforme ou en grand costume : nul habit bourgeois ; lés hommes 'présentés qui viennent faire leur cour sont en habit à la française avec l’épée.
Tous ceux qui sont là sont émus, même les plus grands, à la pensée de passer sous les yeux de Napoléon. Comme disait un maréchal d’Empire : « Le dimanche, dans la grande galerie où nous l’attendons, dès qu’on entend ce mot : l’Empereur! nous pâlissons tous et j’en sais de bien connus pour être de bons bougres, qui tremblent de tous leurs membres. » Chacun rêve que, une seconde, il attirera l’attention. Celui-ci a sous le bras un volume qu’il offriras! on le lui demande. Celui-là fait l’homme qui se dissimule, car il veut voir s’il a réellement encouru la défaveur ou si on saura le distinguer. Un mot qui tombera des lèvres de l’Empereur, un nom qu’il prononcera, ce sera la corvée oubliée, une joie sans égale, de la vanité à dépenser pour tout le jour.
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Napoléon s’avance, tantôt à pas brusques et saccadés, tantôt en se dandinant, non, comme on a dit, pour imiter les Bourbons, mais parce que le dandinement appartient à la place qu’il occupe et, comme dit fort bien Girardin, « naît de l’embarras involontaire et forcé qu’éprouve celui qui se trouve être, par sa position, le point de mire de tous les observateurs. » Il lance à droite et à gauche, avec un air qui veut être souriant, des regards qui vont aux extrémités de la Galerie, accrocher le visage inconnu, le personnage auquel il y a à parler, l’homme utile et attendu, l’homme dont la vue fera naître une idée qui s’associera à tel ou tel projet antérieur. 11 pique alors droit sur l’homme ; en deux ou trois phrases nettes auxquelles il fautune réponse immédiate et brève, il le vide, prend note de sa capacité et marque un trait en sa mémoire.
C’est un papier qu’on lui présente et qu’il remet à l’aide de camp de service ou au Grandmaréchal; c’est un livre qu’il aperçoit sous un bras et qu’il prend; à droite et à gauche, ce sont de petits saints, des bouts de phrase aux grands fonctionnaires qu’il veut distinguer : « Comment se porte Monsieur le Sénateur? », ou « Comment se porte Monsieur le Conseiller d’État? » plutôt le titre de la fonction que le nom de la personne, car, pour le titre, le costume lui est un guide sûr, tandis qu’aux noms il peut se tromper : témoin ce qui lui est arrivé avec Ameilhon, le membre de
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l’Institut, et ce dialogue qui, s’il n’est point vrai, est au moins bien inventé :
— « Ah! vous êtes Monsieur Ancillon?
— Oui, Sire, Ameilhon.
— Ah oui! ^ Ameilhon. Vous avez continué l’histoire romaine de Lebon?
— Oui, Sire, de Lebeau...
— Oui, oui, de Lebeau... jusqu’à la prise de Constantinople par les Arabes?
— Oui, Sire, par les Turcs.
— Sans doute, par les Turcs... en 1449?
— Oui, Sire, en 1453.
— En 1453, c’est bien cela. »
Ce qui n’empêche pas Ameilhon ravi de dire à ses voisins : « C’est incroyable, il sait tout, il se souvient de tout, on ne peut rien lui apprendre. »
L’effet est donc produit; mais s’il advient que Napoléon se fourvoie, lorsque, pour être aimable, sans y attacher d’ailleurs nulle importance, il fait ainsi quelque excursion dans le domaine de l’histoire, de la littérature ou de la science pures, nul danger qu’il se trompe d’une syllabe lorsqu’il s’agit de ses affaires. Tel auditeur qu’il aperçoit arrive des provinces lllyriennes, de Hambourg ou d’Amsterdam, il lui arrache les trois ou quatre faits dont il a besoin et passe. Ce préfet qu'il n’a pas appelé est à son audience. Pourquoi? Que vient-il faire à Paris? Une réponse nette et, si elle est bonne, il passe. En deux mots, cet officier
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réformé raconte son affaire, remet sa pétition; souvent, il y fait une corne de rappel et il passe. Justice sera rendue.
Si quelque vieux soldat, quelque centenaire qui a vu les guerres anciennes et survit à sa génération se recommande à la bienfaisance de l’Empereur, c’est ici que Napoléon ordonne qu’on le lui présente : ainsi ce Vilcot, âgé de cent deux ans, qu’il reçoit en septembre 1806, et auquel, outre 2 400 francs pour ses frais de voyage, il accorde sur l’heure une pension de 600 francs. Qu’on n’aille pas, croyant se faire remarquer, se vêtir d’un uniforme qu’on n’a plus le droit de porter ou qui n’est point suivant le règlement : le lendemain une lettre du Grand-maréchal vient rappeler à l’usurpateur qu’il est des insignes qu’un général en retraite n’a pas le droit de prendre : et c’est l’Empereur qui a dicté la lettre : car, d’un regard de ses yeux clairs, il a tout vu, vu tous ceux qui sont là, remarqué ceux qui sont absents, constaté les costumes, inspecté les tenues, jugé jusqu’aux mines des gens.
Cette audience du dimanche qui maintient le contact entre lui et les hommes qu’il emploie et ses sujets presque à tous les degrés, c’est une des seules institutions du Directoire qui aient subsisté : et tout le monde, à commencer par Napoléon, y trouve son compte.
Il a parcouru la Galerie, les Grands apparte-
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menls : il s’est moins arrêté dans ceux-ci, car ceux qu’il y a rencontrés sont ses familiers et ce n’est pas le lieu de parler d’affaires. Il entre dans son Grand cabinet — un cabinet, où il ne travaille jamais, qui est tout de parade et de luxe, qui n’a aucun rapport, d’aucune espèce, avec le cabinet de travail de l’Appartement intérieur, dans lequel nulle personne étrangère ne pénètre jamais, et qui est strictement fermé à tout profane. — Ce Grand cabinet qu’on appelle aussi Salon de l’Empereur, et qui a été le Grand cabinet de Louis XIV, communique à la salle du Trône et a un accès sur la grande chambre à coucher. 11 a conservé son ancienne décoration louis-quatorzienne de Lerambert et de Girardon et ses peintures de Coypcl, mais Percier et Fontaine y ont disposé une de ces cheminées qui, dans leur œuvre, sont si remarquables pour leur style, leur robuste élégance et, si on peut dire, leur dignité ; de terre, celle-ci s’élance jusqu’au plafond peint et doré avec des abondances de figures en stuc. Contre le plafond, tout en haut, deux anges en haut relief soutiennent la boule du Monde et, au centre, dans un basrelief porté par des aigles et des trophées, l’Histoire et la Victoire encadrent une horloge grandiose dont elles ont à célébrer chacune des heures. Dans ce salon sont disposés en trophées les drapeaux et les étendards de; la Garde. C’en est le principal et on peut dire Punique orne-
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ment : car la décoration telle qu’elle a été conçue n’est pas achevée et ne le sera jamais. En ce moment, l’ameublement, en dehors d’une admirable table-bureau très chargée de cuivres ; sur laquelle l’Empereur ni personne n’écrit ei qui n’est là que pou.' la forme, comprend seulement six fauteuils et douze chaises ou pliants, de bois doré, garnis de Gobelins quelconques. Mais ce n’est qu’en attendant, et bientôt ce salon doit être orné d’une façon digne de sa destination. Aux murs s’encastreront quatre panneaux représentant des traits de la vie de l’Empereur; les modèles sont achevés et les tapisseries sont sur le métier; le mobilier sera à fond pourpre et d’une tapisserie toute rehaussée d’or. David luimême a donné le dessin d’un des fauteuils, Debret et Dubois ont, sous sa direction, exécuté et peint les ornements pour assortir le meuble aux portières déjà en place. Celles-ci, à fond pourpre avec, dans la bordure, les ornements et les attributs impériaux, présentent l’une, la Victoire au milieu d’un trophée d’armes modernes, l’autre la Renommée au milieu d’un trophée d’armes antiques. Les quatre portières destinées à compléter la décoration montreront, dans la même bordure et sur le même fonds, les deux premières, les grandes armoiries de France et d’Italie, les deux autres, les figures symboliques, appuyées sur des trophées appropriés, ici, des Sciences et des Arts, là, de l’Industrie et du Com-
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merce. Aux fenêtres on posera des cantonnière en Gobelins, du même ton et avec des ornement' du même esprit.
Rien de plus. Sachant pour qui ils travaillaient les artistes et les ouvriers prenaient d’eux-mêmes la notion du grandiose.
Dans ce cabinet, l’Empereur s’arrête peu. S’il y a lieu, il y donne quelque brève audience d’arrivée ou de départ à un Prince de la Confédération qu’introduit solennellement le Grand-maître des Cérémonies. Parfois cette réception précède la messe, plus souvent elle la suit et occupe le moment entre la fin de la Grande audience et le commencement de la Parade. S’il n’y a point de Parade et que le temps soit pris par des présentations de députations ou des prestations de serment, l’Empereur repasse dans la salle du Trône et entouré des Grands Dignitaires qui n’ont guère que ces occasions de remplir leur charge, des Grands officiers de la Couronne et de l’Empire, et des officiers de service, il écoute les discours, reçoit les adresses, et répond d’abondance. Pour les prestations de serment, souvent il reste dans le Grand cabinet. Il n’y garde alors que le Grand dignitaire qui présente au serment, le Grand chambellan qui introduit l’officier ou le fonctionnaire nouvellement promu, et le Secrétaire d’État qui lit la formule et reçoit l’actr .
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Napoléon attachait une importance tout à part au serment de fidélité. Il en avait fait üne des bases fondamentales de son système. Il croyait que l’homme qui, librement, engage sa foi, se tient lié pour la vie et que, s’il fausse son serment, il manque à l’Honneur. Or il croyait à l’Honneur. « Une nation ne doit jamais rien faire contre l’Honneur, disail-il, car, dans ce cas, elle serait la dernière de toutes; il vaudrait mieux périr. » Ce qu’il dit des nations, il lé pense des individus. L’homme qui a manqué à l’Honneur est le dernier des êtres.
Du haut en bas de l’échelle gouvernementale, il a prétendu établir la religion du serment, non pas d’un serment religieux, car les formules sacramentelles en sont bannies, mais d’un serment qui vise l’Honneur seul, en l’homme qui le prête. Si cet homme y manque, ce ne sera pas à Dieu qu’il aura fait injure; des serments prêtés à Dieu les prêtres relèvent — ce sera sa propre conscience qu’il aura trahie.
Le serment, l’Empereur le prête au peuple; tous ceux que l’Empereur emploie au service de la Nation le prêtent à l’Empereur, et ils lui jurent leur fidélité authentiquement, solennellement, entre ses propres mains, dès qu’ils parviennent à un grade ou une fonction où ils ont une autorité propre. Ainsi, pour les militaires, depuis le colonel ou l’adjudant commandant. Et ce sont les plus hauts dignitaires de l’Empire qui présentent au
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serment et y assistent : le Grand-électèur, le Connétable, le Grand -amiral, les Archichanceliers d’Élat et d’Empire, l’Arcbitrésorier, chacun selon sa fonction, et de chaque serment le Secrétaire d’État dresse un acte.
Ces serments reçus n’ont point empêché les trahisons. Mais celui-là qui s’imaginait que le serment obligeait les autres hommes, tenait qu’un serment l’obligeait lui-même, et témoignait ainsi pour la conscience de ses semblables un respect qu’il ne pouvait puiser que dans sa propre conscience.
Si sérieuse et grave que fût au fond cette cérémonie, les épisodes comiques n’y manquaient pas pour en égayer la monotonie. En entrant dans le cabinet de l’Empereur, le nouveau promu devait, depuis le bout de la pièce, faire, en s’avançant, trois saints, des saints compliqués et presque dansants, pour lesquels il avait été prendre des leçons de Gardel, le maître de ballets de l’Opéra. Souvent, un vieux brisquard peu ferré sur le maintien, s’embrouillait dans ses révérences, dans les pas à exécuter sur la droite et la gauche, surtout dans la retraite face à l’Empereur, sans un instant lui tourner le dos et pourtant sans dévier de la route. Alors les demichutes que causaient l’épée ou le sabre s’empêtrant aux jambes et, surtout, sur la figure énergique et convulsée, l’impatience du juron con-
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tenu, le juron de corps de garde qui, la porte francliie, allait éclater, donnaient la comédie aux assistants.
D’ordinaire, les audiences particulières, même les prestations de serment, n’empiètent pas sur la Parade. Pendant le Consulat, elle avait lieu toutes les décades, souvent deux fois, le décadi de règle et le quintidi par surcroît; mais, sous l’Empire, dès 1806, elle n’est guère plus commandée que tous les quinze jours à cause des cérémonies. En général, c’est vers une heure de l’après-midi, souvent un peu plus tard, quelquefois à six heures du soir, mais alors seulement pour une brève présentation de troupes.
D’ordinaire, voici comment les choses s’y passent : Le samedi, au coucher, l’Empereur a donné ses ordres aux Colonels généraux de la Garde et au Gouverneur de Paris pour les troupes qui doivent y paraître. Avant l’heure marquée, les différents corps se réunissent dans la cour du Palais et sur la place du Carrousel, et dès qu’ils arrivent ils se trouvent sous le commandement du Colonel général de la Garde, que l’Empereur désigne. Ce Colonel général est assisté, pour la transmission des ordres, par quelques officiers de l’État-Major du Palais, nommés à cet effet par le Grand-maréchal. Dès que les corps de la Garde sont en bataille, les porte-drapeaux et les porteétendards sortent des rangs et s’assemblent de-
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vant le Pavillon de l’Horloge. Un officier du Palais se met à leur tête, et, par le grand escalier et les Grands appartements, les conduit au Salon de l’Empereur, à la porte duquel un chambellan les annonce. Ils prennent aux trophées les drapeaux et les étendards, et, dans le même ordre, reviennent sous la voûte. Quand ils en débouchent et qu’ils reviennent à leur place de bataille, chacun avec son escorte, que, sur toute la ligne, éclate cette batterie aux drapeaux, cette sonnerie à l’étendard, qui sont spéciales à la Garde, la foule qui s’entasse aux grilles, grisée par cette orgie de musiques et de fanfares, nerveusement secouée par le claquement martial des fusils bruissant en même temps, les yeux emplis de ce geste long et superbe des officiers saluant de l’épée, voudrait toute, comme ces grognards qui sont là, avoir son droit sur ces loques déchiquetées qui, sous l’aigle d’or, sous la couronne d’or, flottent au vent. Après chaque parade, il éclôt des volontaires, même aux nids les plus bourgeois, ceux où d’ordinaire, pour ne pas servir, on est prêt à acheter à tout prix les remplaçants.
A l’heure précise qu’il a fixée — car s’il fait attendre les Dignitaires, les Princes, les Maréchaux et sa femme, il ne fait pas attendre ses soldats — l’Empereur quitte son salon et précédé de son service, accompagné de ceux qui doivent ui faire cortège, il traverse les Grands apparte-
ments, descend le grand escalier et, sous la voûte, monte à cheval. A moins de circonstances exceptionnelles, d’une faveur marquée à quelque prince de passage auquel il fait donner un cheval, son état-major, assez restreint, est composé toujours de même. Le Connétable, le Vice-connétable, les quatre colonels généraux de la Garde, le Grand-maréchal, le Grand-écuyer, le ministre de la Guerre, le gouverneur de Paris, le Premier inspecteur de la Gendarmerie, les quatre aides de camp, l’écuyer, les officiers d’ordonnance et les pages de service ont seuls le droit de le suivre à cheval. Or, le connétable — Louis — n’est guère à Paris, des quatre colonels généraux, il est rare que trois ne soient pas employés aux camps ou aux armées et le Grand-écuyer est en même temps ambassadeur en Russie. L’étatmajor de l’Empereur est donc d’ordinaire moins nombreux que n’était celui du Premier Consul.
En général, l’infanterie est rangée dans la dpur, la cavalerie et l’artillerie sur la place. Napoléon, d’abord, passe au grand galop par tous les rangs; puis, il met pied à terre et commence les manœuvres qu’il fait répéter plusieurs fois à chaque corps. Un officier ou un sous-officier ayant une belle voix de commandement se tient auprès de lui pour répéter les ordres. Puis, il inspecte, homme par homme, chaque régiment, faisant à des jours ouvrir devant lui tous les havresacs, à d’autres, visitant lui-même chaque caisson
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d’une batterie, s’enquérant de tout et de toute chose, car, pour la besogne qu’il fait, chaque soldat à son importance et le sort d’une campagne peut dépendre de la paire de souliers qui doit être dans le sac, comme le sort d’une bataille, de l’approvisionnement en boulets qui doit être dans le caisson. Aux manœuvres, nul ne se ménage moins que lui; si un mouvement manque, on recommence. 11 met à l’épreuve aussi bien l’instruction de l’officier que celle du soldat et il ne tolère point que, en cette partie du métier, personne porte de la négligence. 11 n’ignore point que certains officiers de son entourage trouvent la chose fastidieuse, mais qu’ils grognent en dedans s’ils veulent. Etant consul, un jour qu’il entendait quelque murmure, il dit à Lannes :
« Ce n’est pas à toi qu’il arrive de grogner parce que la Parade nous a fait dîner quelquefois une heure plus tard.
— Ahl pour cela, non, je vous en donne ma parole d’honneur. 11 m’est, pardieu! bien égal de manger ma soupe chaude ou froide pourvu que vous nous fassiez travailler à chauffer un bon bouillon à ces sacrés Anglais. »
Tout le monde n’est point comme Lannes, et, Lannes mort, à l’Empereur aussi il arrive de prétendre dîner à l’heure, parce que Marie-Louise le veut ainsi. A mesure que l'Empire avance, les Parades se font de plus en plus rares, bientôt il n’y en a presque plus, plus du tout de sérieuses
et d’instructives : il faut, pour qu’il en soit commandé une, une occasion telle que le passage à Paris de régiments étrangers, suisses, croates ou polonais. Dans l’hiver de 1811-1812, en quatre mois, il y a en tout quatre Grandes parades, les 8 et 22 décembre, 12 janvier et 22 mars. Aussi ^ combien l’outil fabriqué en ces dernières années par n'importe quel ouvrier est inférieur à celui que le Premier Consul et l’Empereur, de 1800 à 1806, avait si soigneusement forgé., limé, ajusté de ses mains, à Paris et à Boulogne.
De plus — et c’est là le pis — Napoléon a perdu ce contact habituel avec le soldat, cette familiarité qui, dans chaque régiment, lui faisait, au premier coup d’œil, reconnaître quatre ou cinq hommes dont il avait soin de dire les noms, en ajoutant quelque particularité probante qui montrait qu’il savait tout leur passé. Plus de ces dialogues bon-enfant entre lui et le vétéran qui, sa pétition à la baguette du fusil, sortait du rang, présentant Parme. Plus de ces anecdotes qui couraient les chambrées, allaient, de caserne en caserne, échauffer le zèle et provoquer le dévouement : des pensions pour une vieille mère, des bourses dans un lycée ou dans une maison impériale pour un enfant orphelin, des injustices réparées — et avec quelle singulière noblesse, — des oublis rachetés — et avec quelle générosité ; — ce perpétuel échange de récompenses et d’abnéga-
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tion qu’un mot provoquait et qui sur ses pas faisait naître une moisson de sacrifice.
Tout tient dans ce petit fait ; Sous le Consulat, quand, à la Parade, le Consul avait distribué des armes d’Jîonneur, tous ceux qui en avaient reçu, officiers et soldats, étaient, le soir même, invités à sa table, dînaient à la même table que lui, avec lui et avec sa femme, avec les Sénateurs, les Ministres, les Conseillers d’Etat, les premiers de la Nation. En 1812, le lendemain de la Parade, les corps d’officiers, en bloc, étaient traités chez un restaurateur par un aide de camp de l’Empereur. C’était un régal, ce n’était plus une distinction, cela ne visait plus le soldat, mais l’officier — et se rend-on bien compte de ce qui pouvait et devait se passer dans l’esprit du soldat qui rentrait à son quartier ayant dîné avec le Consul?
Dans les premiers temps, la Grande parade durait le plus souvent trois heures, quelquefois cinq; elle se terminait par le défilé de toutes les troupes, bataillon par bataillon, au son de la musique de chaque régiment, laquelle venait se placer à gauche du pavillon de l’Horloge devant lequel était massé l’État-Major.
L’Empereur remontait ensuite dans les Grands appartements où le Corps diplomatique, en attendant son audience, avait pu, des fenêtres, regarder à loisir un spectacle que Napoléon jugeait instructif pour ses ennemis comme pour ses amis. On
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avait soin, d’ailleurs, de donner d’autres distractions plus succulentes aux ambassadeurs et ministres étrangers; dans le salon qui leur était réservé, un buffet était servi, largement approvisionné de thé, de café et de chocolat, de liqueurs et de sucreries; Colin, chef d’office, puis maître d’iiôtel-contrôleur, y surveillait le service fait par les garçons d’appartement. L’heure de l’audience arrivée, les ambassadeurs et ministres, selon leur date de résidence à Paris, entraient dans la salle du Trône et s’y formaient en cercle. L’Empereur commençait, par sa droite, à en faire le tour en causant successivement avec chacun. Deux fois il passait et, les deux fois, disait quelques mots. Au reste, pour l’ordinaire, des paroles insignifiantes: des « Vous amusez-vous à Paris? Avez-vous dos nouvelles de votre pays? » Point d’affaires, rien que des compliments.
S’il prétendait frapper un coup, prouver qu’il n’était point dupe, démasquer l’ennemi — Angleterre ou Autriche — qui patelinait en attendant d’avoir formé son embuscade, s’il voulait, à qui machinait une coalition et préparait la guerre, — car toujours ce fut lui qui fut attaqué, — montrer qu’il savait où on le menait, et, par un éclat, intimider les hésitants, il prenait « sa figure d’ouragan » à l’entrée de la salle du Trône, piquait droit sur l’agent auquel il avait affaire, et commençait son discours. Ce discours était violent, certes ; il en est deux au moins