‹ Napoléon Chez LuiChapitre 3 sur 31 · XI · texte numérisé non relu

XI

initiative de quelques membres d’une commission dont, à coup sûr, le ministre n’attendait point un si vaillant elTort, se trouvaient réunies toutes les reliques des généraux et des soldats de ce siècle. Planant au-dessus d’eux, partout visibleetprésente, l’image de Napoléon De toute la foire nationale, ce palais fut le plu»: visité. En y entrant à vagues profondes, dès le vestibule, les plus excités et les plus bruyants se taisaient. Quelque chose de religieux et de sacré pénétrait en leurs âmes troubles. Ils passaient le long des vitrines, silencieusement, d’un mouvement très lent, très doux, continu. Toujours des têtes qui se baissaient regardant, d’autres, puis d’autres, et encore, et toujours, un fleuve d’hommes, de femmes et d’enfants qui coula durant des mois. La gloire, ils en buvaient par tous leurs yeux, de la gloire de peuple, de paysans et d’ouvriers comme eux, partis unjourdu champ paternel ou de l’atelier, et revenus, après cinq ans, tout couverts d’or, chargés de décorations, tenant en main un bâton de maréchal d’Empire, riches à acheter des provinces et appelés d’un nom nouveau et sonore, un nom de victoire qui était à eux, mieux encore que le nom de leur père. Et Eelui-là, qui, très haut au-dessus de tous, distribuait à sa guise la fortune et la renommée, ils le reconnaissaient, Celui dont en leur enfance leur parlaient les vieux soldats. Celui

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dont si longtemps ils avaient vu l’image audessus de la grande cheminée de la chaumière paternelle, l’Homme, le vainqueur, le martyr, l’être surnaturel dont les malheurs seuls ont égalé les joies, dont le nom seul, mystérieux et unique, est comme le mot de ralliement universellement compris, qui fait communier tous les peuples en une religion d’admiration et de respect.

Et puis, comme éveillés du silence de la tombe par une loi divine, les témoins de l’Épopée se mirent à parler. Ce fut étrange alors : toutes les autres voix, celles dont le public aimait le mieux entendre les contes, dont il savourait les violences obscènes, dont il recueillait avec complaisance les grossières roulades, ne trouvèrent plus un auditeur.

Tout se rua vers ces bouches d’ombre qui enfin disaient les secrets attendus. Et ces secrets, c’étaient ceux de notre grandeur passée; la confiance en l’homme de génie, le dévouement, l’abnégation; c’étaient les beaux coups de sabre donnés ou reçus, les étranges cavalcades à travers l’Europe, les carrés enfoncés d’un élan superbe, les fleuves traversés à la nage, les aventures plus surprenantes que tout roman, et, à la lueur des coups de canon, dans une brume de poudre et de poussière sanglante, 11 apparaissait. Lui, son chapeau sur

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les yeux, sa longue redingote au corps, impassible, serein, superbe.

Et puis, on le voyait en sa vie, on le suivait en ses tendresses et ses douleurs. On se sentait pour lui la même âme que ses grognards. On réapprenait à l’aimer. Lorsque, aux derniers jours, à Sainle-IIélène, il inscrivait dans son testament le nom de ce Marbot, qu’il savait à coup sûr entre ses braves, mais dont le talent d’écrivain venait seulement d’être révélé par une brochure de quelques pages; lorsqu’ « il V engageait à continuer à écrire pour la défense de la Gloire des Armées françaises et à en confondre les calomniateurs et les apostats » , prévoyait-il, l’Empereur, que ce livre de Marbot, enfoui durant un demi-siècle, publié presque par hasard, viendrait, au jour marqué, éveiller en tous les cœurs, même en les plus fermés et les plus secs, la sympathie pour les soldats, la passion pour leurs aventures, le respect pour leur stoïcisme sans phrases, et l’amour, un amour généreux et puissant comme était le leur, pour Celui qui, vingt années durant, lutta pour la France et avec la France contre le monde.

Tout cela a préparé le mouvement : mais ce n’est point cela encore qui l’a produit. Sous le coup d’événements où il semblait que le souvenir de Napoléon n’eùt rien à voir, la Nation

s’est brusquement trouvée en un tel état d’âme, que seule, la religion de l’Empereur pouvait la consoler, l’aguerrir et la réhabiliter à ses propres yeux. Son nom est un symbole : 11 synthétise l’idée de gloire, l’idée d’autorité, l’idée d’honnêteté. La Nation est lasse des défaites et regarde vers les victoires. La Nation est lasse de l’anarchie parlementaire et regarde vers l’homme qui lui a rendu la sécurité et l’ordre. La Nation est lasse de sentir à l’encan la conscience de ceux qui la gouvernent et r('garde vers Celui qui, inflexible, a fait rendre gorge aux financiers et a vidé les poches des fournisseurs.

Au peuple qui est simpliste, il faut un nom pour représenter d’un coup tout son rêve. Or, depuis un siècle, chaque fois que le peuple, enlisé dans cette boue mouvante du parlementarisme, se sent au moment même de périr, par un effort désespéré, au risque de précipiter l’agonie, à travers le sable qui clôt ses lèvres, à travers l’ordure qui emplit sa bouche, il jette son cri d’appel suprême, le cri dernier après lequel il ne reste qu’à mourir, et c’est cet homme qu’il appelle à son secours, et c’est ce nom qu’il prononce comme celui de l’être surnaturel qui seul peut le sauver.

En 1799, lorsqu’il voulait se libérer de l'ignominie directoriale; en 1815, en 1830, en 1848, lorsqu’il prétendait se soustraire à

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l’oppression des aristocrates et des financiers; en 1848 encore, lorsqu’il était las de l’anarchie républicaine, cinq fois déjà en un siècle, c’est ce nom seul, qui, pour le peuple, a résumé toutes ses aspirations. Mais pour tous, en 1799, en 1815, pour la plupart en 1830, pour la masse même en 1848, ce nom était celui d’un vivant et c’était à son génie que le peuple faisait appel. A présent, nulle impression de survivance, nulle croyance à une hérédité, nulle pensée qui s’adresse à un descendant. C’est à Napoléon mort, ce n’est à aucun Napoléonide vivant que va l’âme des foules. Napoléon apparaît comme un être de raison, un être de légende et de rêve, si grand, si fort, à ce point supérieur à l’humanité environnante que, pour cette nation qui n’a plus guère de foi aux dieux anciens, c’est lui qui devient le Dieu.

Nul parti à présent qui puisse le prendre à la France ; Il est trop loin dans le temps, trop haut dans la gloire, A elle seule, il peut servir de conducteur et de guide, car, seule, elle est égale à lui, et peut, sans défaillir, supporter le poids de son nom.

Vainement, à côté de son culte, essaie-t-on d’en créer un rival : Jeanne d’Arc, déclarée vénérable par l’Église après avoir été condamnée par elle, Jeanne d’Arc réclamée et accaparée par les catholiques, érigée en thauma-

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Uirgc dont les actes merveilleux ont été non seulement inspirés, mais conduits par une divinité, échappe désormais à la Patrie. La visionnaire que mènent saint Michel et sainte Catherine, n’incarne plus l’âme de la France, cette âme révoltée contre l’Anglais envahisseur qüi, descendue en la petite bergère de Domrémy, lui inspirait ses vaillants espoirs et jusqu’à la mort son amour joyeux et doux pour notre terre. La statue de Jeanne, que chacun honorait à sa mode, pouvait réunir tous les croyants à la Patrie. L’autel de Jeanne ne réunira plus que les croyants à une religion.

Jeanne d’ailleurs, si glorieux que soit son souvenir, représente seulement la lutte contre l’étranger, la défense du sol natal. Elle est loin dans les temps, et dans des temps si différents du nôtre, que, hormis la patrie, rien de ce qui l’a touchée et fait agir n’est pour nous émouvoir. Lui, au contraire, tient â toutes nos fibres et il n’est pas un atome de sa chair dont notre chair ne soit faite. 11 a porté notre société tout entière ; il a fait ses lois et ses institutions. 11 lui a imprimé la forme qu’elle garde encore après un siècle écoulé. Il â souffert toutes nos misères ; il nous a donné toutes nos joies. Vingt années durant, il a conduit cette résistance formidable de la France toute seule contre l’Europe tout entière. Il a été la Révolution en ce qu’elle a de sublime : Il a été

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la Patrie en ce qui est le plus sacré, car après toutes les gloires qu’il lui avait données, il a succombé avec elle et c’est un commun désastre qui les a anéantis, elle pour un temps, lui, en tant que souverain, pour toujours

Et que l’on n’aille point dire que, à ce désastre, ce soit Napoléon qui a entraîné la France. L’histoire est là pour répondre. Valois et Bourbons, la Révolution et l’Empire, le gouvernement d’hier et celui de demain ont rencontré et rencontreront toujours les mêmes ennemis, dès qu'ils seront la France, qu’ils auront souci de sa mission, de ses intérêts et de sa gloire. Les coalitions qu’on forme contre la France ne tiennent point au régime intérieur qu’elle adopte ; elles tiennent à la configuration môme de l’Europe et à ce fait que, toujours, la France sera jalousée uniquement parce qu’elle est la France.

Le système politique auquel les rois bourbons avaient été par la force même des choses contraints de s’arrêter, qu’ils avaient mis trois règnes et deux siècles à former, c’est — qu’on y regarde — le même système que Napoléon a été contraint d’adopter ; seulement, il l’a réalisé en quinze ans. Les Bourbons avaient dû, pour couvrir leurs frontières, constituer la Ligue du Rhin, mettre des rois à eux sur les trônes d’Espagne et de Naples, se créer un

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point d’appui dans la haute Italie, chercher l’annexion de la Belgique. Qu’a fait d’autre Napoléon ?

Avec l’Angleterre est-ce lui qui a engagé la lutte? Qu’on laisse de côté la Guerre de Cent ans, les Guerres de religion, qu’on ne prenne l’histoire qu’à Louis XIV, où est la page qui n’est point rougie, par les Anglais, du sang de France? Guerre, de 1666 à 1667, de 1672 à 1679, de 1688 à 1697, de 1701 à 1714, de 1740 à 1748, de 1755 à 1763, de 1778 à 1783, de 1793 à 1800: dans le seul dix-huitième siècle, sur cent années, quarante et une de guerre ouverte, déclarée, officielle. Quiconque sur le continent attaque fa France, a l’Angleterre derrière soi. C’est Napoléon qui gouverne et cela continue comme au temps des Bourbons: c’est que ce ne sont ni les Bourbons, ni Napoléon que l’Angleterre prétend détruire, c’est la France.

En ces quinze ans, se trouve ramassée et représentée tout entière l’histoire nationale.

A lui seul. Napoléon synthétise les grandeurs et les désastres de toute la dynastie bourbonienne. Par lui, se résument, se confondent et se rejoignent des victoires pareilles à De- ' nain et des défaites semblables à Malplaquet. En lui, s’incarne à la fois la lutte pour l’indépendance des mers et la lutte pour les fron-

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tières naturelles. Gomme Henri IV, il apporte la paix aux consciences ; comme Louis XIV, il organise l’administration ; mieux que tous les rois, il fait l’unité de la nation, et Condé, Turenne, Luxembourg, Villars, Saxe, sont ses soldats dans le passé comme dans le présent Lannes, Davout et Masséna.

La méconnaissance de Napoléon a mené la France et son armée aux désastres de 1870; elle a mené la nation aux orgies du parlementarisme, à celte corruption éhontée qui a fait de la halle aux lois une bourse aux suflrages ; elle a mené le gouvernement même à cet abaissement du principe d’autorité qui a relâché tous les ressorts, détruit l’administration, introduit l’indiscipline dans toute la hiérarchie ; elle a mené la société à cette anarchie morale qui a pourri et désagrégé la classe qui se prétend dirigeante bien avant qu’elle ait provoqué dans la classe qui ne possède point et qui ne veut plus être dirigée, le prosélytisme de la bombe. Cette société a peur à présent. C’était quand on jetait bas celui qui seul pouvait la protéger qu’elle aurait dû trembler. Elle s’étonne de la fréquence des attentats anarchistes. C’est leur rareté qui devrait l’étonner. Lorsque l’anarchie est dans les esprits des bourgeois, comment ne descendrait-elle pas dans la masse du peuple? Pourquoi les bour-

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geois auraient-ils seuls le monopole de satisfaire leurs appétits , dès que les appétits et les intérêts servent uniquement de base à la Société, que le principe d’autorité n’a plus de fidèles et que la Patrie même n’est qu’une figure oratoire qui sert à couvrir toutes les dépenses et à justifier toutes les concussions?

La Patrie, l’Autorité, la Société, voilà ce que représente Napoléon. Lui seul nous apporte une foi et une espérance commune, une commune religion, un culte commun. Lui seul nous peut délivrer d’une terreur commune. En lui seul, nous. Français, qui ne sommes point des oppresseurs et qui sommes las d’être des opprimés, nous pouvons et devons communier. C’est parce qu’ils ont su honorer leurs héros et leur garder des âmes fidèles que, à côté de nous, d’autres peuples ont grandi. Un cuistre a dit que le maître d’école prussien avait vaincu à Sadowa, sottise : c’est Frédéric le Grand. Et c’est lui, vivant, qui, à Sedan, a vaincu Napoléon mort.

La France couchée en son armure de guerre dort d’un lourd sommeil, d’un sommeil qui dure depuis vingt-quatre ans. Autour d’elle, grouille et s’agite la tourbe des rhéteurs et des vendus qui la tiennent pour leur proie. Ils crient et disputent, ils hurlent des chiffres, ils simulent des indignations, ils siflleni, ils

rient, ils s’amusent. Elle, sans que leur bruit parvienne à troubler son rêve, repose, rêvant aux temps passés, et elle ne sent même pas qu’ils lui ont volé son manteau de pourpre pour s’y tailler comme des tuniques des rois. Mais, que le Héros, appelé par ces clameurs, gravisse la montagne, qu’il paraisse, que, d’un geste, il disperse et précipite cette bande de gouvernants, qu’il se penche au chevet de la Vierge guerrière et qu’il la baise au front, soudain, elle se dressera plus radieuse et plus fière, sa lance au poing, son casque au front; telle que, jadis, lorsque, planant dans l’azur au-dessus des aigles envolées, elle menait les travailleurs de gloire faire leur moisson dans les plaines d’Iéna.

S’il tarde, le Héros que, depuis des jours, nous attendons, si la mort doit nous prendre avant son heure, au moins par le culte de Celui-là qui, à nos pères, fut le sauveur, préparons une génération qui soit pieuse à sa mémoire, qui reçoive l’enseignement de son histoire et grandisse dans sa religion. Qui sait ? H se trouvera peut-être quelque enfant, né pour la gloire^ qui se sentira digne de prendre ses traces et qui, par un Montenotte, montrera qu’il sait les chemins qui conduisent à Marengo...

Frédéric Masson.

Mars I89t,

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