L’ÉTIQUETTE
Un nouvel ordre de choses est né. Une monarchie nouvelle est établie sur les ruines. Est-ce monarchie qu'il faut dire?
Sans doute, celui qui vit aux Tuileries est seul à commander, et, en cela, il a un rapport avec ses prédécesseurs : mais, eux, c’était par naissance et lui, c’est par conquête. Si d’esprit, d’activité, de génie, il ne peut être mis près d’eux en parallèle, — car, eux tiennent tout des autres, £t lui tient tout de lui-même, — combien il s’en faut qu’il trouve en soi une somme d’autorité comparable à celle qui faisait comme partie intégrante de leur personne!
Le Roi Très Chrétien se présentait à ses peuples environné des ombres lumineuses des rois ses
LA JOURNÉE DE l’eMPEREUR
ancêtres; et ces rois étaient si nombreux el. si lointains qu’ils remontaient jusqu’aux origines même de la nation; ils étaient si intimement liés à elle que leur nom s’associait à chacun de ses agrandissements, de ses victoires et de ses revers et que l’histoire de la Maison de France était l’histoire même de la France. Morceau à morceau, ces rois n’en avaient-ils pas construit l’édifice et, par leurs lois et leurs institutions, n’avaient-ils pas, sur chacun des êtres, si profondément marqué leur empreinte que nul n’avait même l’idée qu’il pût être régi d’après d’autres modes et que, durant des siècles, se révolter, c’était en appeler au roi du roi lui-même. Toute justice émanant de lui, il suffisait qu’il sût pour que toute justice fût rendue par lui.
Au devant du Roi, comme un rempart, celte innombrable clientèle de gentilshommes, attachés à lui par tradition bien plus que par intérêt, obligés à servir dans les armées par devoir familial et par honneur de caste, tenant la fidélité si ordinaire et si unie qu’ils n’estimaient point qu’ils eussent à en parler, et qu’ils eussent trouvé indigne d’en prêter serment : ils étaient de même race que Fabert et, comme lui, pour le Roi, ils eussent mis à la brèche leur personne, leur famille et tout leur bien. Ils en ont témoigné par leur émigration, par leurs campagnes à l’Armée de Condé, par Quiberon, par l’échafaud. Rien,
l/ÉTIQUETTË
chez aucun peuple, n’égale ce témoignage de toute une caste en faveur d’un gouvernement. Pour affirmer sa foi monarchique, la Noblesse a donné sa vie, elle a donné sa fortune, elle a donné le patrimoine de ses enfants, elle a souffert le froid, la faim, toutes les misères, des misères, pour elle bien pires que la mort; elle a fait cela après des siècles entiers de domination et d’opulence, alors qu’on la croyait énervée par sa fortune, par une civilisation raffinée, par les mésalliances que, pour se soutenir, elle avait dû former. Pour la guérir des vices qu’elle avait pris, il avait suffi du devoir s’imposant net, ferme et clair; car, en elle, la surface seule était atteinte; le cœur, sous l’habit de soie, était resté tel que sous l’armure et l’Honneur n’y parlait pas en vain.
A côté de la Noblesse, le Clergé, apportant au Roi, évêque de l’extérieur, cette force incommensurable d’une religion volontairement associée à la monarchie, ayant épousé ses prétentions, adopte ses principes, si intimement unie à elle que sa subordination au chef temporel était devenue vis-à-vis du chef spirituel la garantie de ses libertés. Nulle contestation par les prêtres sur l’origine du pouvoir civil, nulle discussion sur la forme dans laquelle il était exercé ; Dieu même proclamé l’instituteur de la royauté et les actes du souverain tombant de la Chaire de Vérité presque pareils à des dogmes.
LA JOURNÉE DE l’eMPEREIR
Puis le Tiers, lié à la Monarchie par les mille charges de finance et de judicalure, par les mille petits honneurs à ambitionner, à acquérir ou à recevoir et qui, d’échelon en échelon, de génération en génération, le menaient à tenir sa place dans l’État ou à la Cour. Toute une hiérarchie le séparait du Roi, mais cette hiérarchie avait des degrés qu’on pouvait franchir. Il était des exemples de bourgeois qui, sous les rois, avaient donné leurs ordres aux hommes d’épée et fait souche de ducs et pairs. A quoi n’arrivait-on pas par la finance si l’on savait marier ses filles? Que ne pouvait-on par le Parlement dés qu’on s’était procuré une charge? La Noblesse avait l’épée, mais le Tiers avait l’argent : il achetait tout ce qui était à vendre et déjà combien de choses à vendre. Sans doute le Tiers avait ses frondeurs; mais ils étaient en nombre si restreint qu’à peine ils comptaient. Il fallut, pour les multiplier, le bouleversement produit dans l’enseignement secondaire par l’abolition de la Compagnie de Jésus. Tant que les elléts ne s’en furent pas produits, les ambitions du Tiers allaient à garnir ses poches s’il était dans les Fermes, à s’avancer s’il était au Palais ou dans l’Administration, et, s’il n’était rien de cela, à gagner des grades dans sa ville, sa compagnie, sa jurande ou son métier. Sa vanité n’attendait que des lettres-patentes pour se croire appariée à la Noblesse; ce n’était que par envie qu’il se disait
l’étiquette 5
égalitaire, mais le Roi était trop haut pour qu’il l’enviât.
La surface est cela : Au profond, des vertus très grandes, d’abord le sens du respect, puis l’instinct, le goût, la passion d’acquérir et de monter, la patience, l’économie, l’honnêteté. Les générations comptent peu pour lui : Il n’est point pressé et sait travailler pour l’avenir.
A un roi qui sait jouer de lui, il ne refuse point de prêter son argent, pourvu qu’il croie en acheter quelque chose. Il ne donne guère son sang, parce qu’il n’en tirerait point un profit et que cela est affaire aux gentilshommes, mais qu’on le fasse noble et il montrera que le courage s’apprend plus vite encore que les belles manières. Moins les privilèges qu’il a conquis sont importants, plus il y tient. Si l’on y touche, il s’exaspère. Ce n’est point lui qui, de lui-même, a fait la Révolution; au début, il a suivi quelques nobles déclassés et endettés qui lui ont montré la route; puis, il a pris ses avantages, mais uniquement parce que le Roi et la Noblesse s’abandonnaient. Pour l’amener à souhaiter, puis à opérer un changement, il a fallu que ceux qui avaient tout intérêt à l’éviter fussent les premiers à le prêcher, que ceux qui avaient la garde du principe d’autorité employassent toutes les armes pour le détruire. Encore le Tiers-État véritable, le Tiers-État arrivé n’a-t-il que subi, non conduit. La monarchie constitutionnelle l’eût satisfait
6 LA JOURNÉE DE L’eMPEREUR
pleinement, parce qu’il y prévoyait son règne... Pour le Roi, qu’il mettait hors de cause, il gardait, après trois années de Révolution, une sorte de religion respectueuse et, par la suite, pour arrêter l’expression de son vœu, il a fallu, de 1792 à 1798, ces trois coups d’État électoraux : les Massacres de Septembre, le 13 Vendémiaire, le 18 Fructidor. Le Tiers a eu ses déclassés comme la Noblesse a eu les siens, mais les uns pas plus que les autres ne sont l’expression de leur ordre qu’ils avaient renié et qui les reniait.
Le Tiers, en masse, était royaliste et est demeuré tel.
Au-dessous du Tiers, tout en bas, il y a le Peuple jui, à des jours solennels, sous les cloches sonnant à volées, entrevoit dans une poussière dorée, au milieu du scintillement des aciers, un être surnaturel, chargé d’or, brillant de pierreries, qui passe comme un éclair, traîné par huit chevaux, en un carrosse d’or. Nulle approche possible, nul contact même de hasard, sauf au jour où ce roi, l’élu de Dieu, revenant de l’autel et sacré de la triple-onction, touche de sa main les hideuses plaies des plus pauvres de ses sujets et les guérit. Nulle apparition presque que dans des fêtes religieuses ou des solennités militaires ; dans les unes, prêtre-roi; dans les autres, héritier des conquérants, chef et conducteur des
l'étiquette, 7
hommes d’épée, défenseur providentiel de son peuple.
Ce qui est de son existence vulgaire et pareille à celle du commun des êtres, s’abolit pour la foule; la notion s’en perd et s’en étouffe dans ces cloisons étanches qui, superposées, séparent le souverain de la multitude, et où s’encastrent les diverses classes des gens de la Cour. 11 reste un être très grand, très bon et très juste, dont la volonté est la loi même, qui vit dans un palais d’or, mange, boit, couche, roule dans l’or, un être dont l’étrange longévité, deux fois répétée, fait le règne comme éternel, sans commencement, ni fin. De 1643 à 1774, en cent trente ans, deux rois seulement, deux rois qui portent le même nom, Louis tous deux; qui, de visage, se ressemblent à les prendre l’un pour l’autre; n’est-ce pas toujours le même, un roi qui cesse d’avoir une personnalité pour être seulement Le Loi? Et, de là, une vénération plus grande, une sorte d’écrasement devant ce maître qui est hors de l'Humanité, dont l’existence échappe aux lois communes, qui est si loin, si haut, si pareil à un Dieu...
A présent, rien ne subsisle. Tout ce qui a été le respect, la consolation, l’ambition des générations passées, tout bafoué, avili, brisé, détruit, aboli; les noms même voués aux Diev" infer-
8 LA JOURNÉE DE l’eMPEREUR
naux. Plus de lois, mais, au caprice d’Assemblées en délire, des décrets rapportés aussitôt presque qu’ils sont rendus et auxquels on se demande si la peine de mort punira d’avoir obéi ou désobéi. Plus d’institutions nationales, mais tour à tour l’Angleterre, Sparte ou Rome devenus des modèles ; plus de mœurs, mais le despotisme des bas instincts; toutes les classes, tous les états, toutes les professions, toutes les fortunes secouées comme en un van par quelque gigantesque vanneur sourd, aveugle et fou; la prostitution légalisée par le divorce ; la famille supprimée, l’amitié proscrite, la pudeur morte, et, seul maître de tout, seul souverain des êtres, seul respecté, seul adoré, l’Argent, l’Argent qui a remplacé Dieu, le Roi et la Noblesse, qui donne tous les droits, usurpe tous les privilèges, affecte toutes les tyrannies, corrompt toutes les âmes et, de cette France livrée aux agioteurs, aux voleurs et aux banquiers, fait une halle immense , où tout est à vendre : la Patrie, la Justice, la Loi, l’Honneur, tout, hormis la Gloire.
* L’homme de Gloire est venu qui, après les dix années qu’ont duré le despo jsme parlementaire, et l’anarchie des Assemblées souveraines, a sa-
■ tisfait le dégoût du peuple; un coup de baguette sur un tambour, l’apparition de quelques grenadiers dans l’orangerie de Saint-Cloud, c’en a été fait et, au même moment, l’Argent a reconnu son